Indonésie : l'huile de palme condamne les orangs-outans à l'extinction

11-06-2018 nationalgeographic.fr 6 min #142360

Par un matin d'août à Bornéo dans le parc national de  Tanjung Puting, le photographe  Jayaprakash Joghee Bojan retire ses chaussures, tient son appareil photo à bout de bras et entre dans l'eau froide colorée par la boue et les racines des arbres.

Il compte sur les rangers pour le prévenir si un crocodile approche et avance doucement dans l'eau pour ne pas affoler l'orang-outan mâle qui lui fait face.

« Dans ce genre de situations, vous êtes comme hypnotisé. Vous ne ressentez pas la peur, ou les piqûres de moustiques, ni même le froid. Votre esprit est entièrement sur ce qu'il est en train de se passer. »

Bojan sait qu'il est en train de capturer une scène rare. Les orangs-outans sont connus pour ne pas beaucoup aimer l'eau - leurs longs bras sont davantage adaptés pour se balancer dans les arbres que pour nager. Pourquoi alors cet orang-outan se risque-t-il à une si dangereuse traversée ?

Il est possible que la déforestation de plus en plus importante pour la culture de l'huile de palme ait forcé ce primate menacé d'extinction à s'aventurer dans des endroits qu'il aurait naturellement évités. Que les plantations d'huile de palme soient ou non la cause de ce comportement atypique, son expression grave et sa vulnérabilité obligent le spectateur à imaginer les menaces pesant sur lui.

C'est ce rare aperçu de la vulnérabilité animale qui a conduit les jurés du Prix de la Photographie naturaliste de l'année 2017 à retenir la photo de Bojan.

À LA RENCONTRE DES ANIMAUX SAUVAGES

Ayant grandi au milieu des animaux à Tamil Nadu, en Inde, Bojan a nourri un profond amour pour les animaux et la nature. Faisant d'abord de la photo durant son temps libre pendant 18 ans, il a commencé à se ré-orienter à partir de 2013 et a rejoint la communauté photo National Geographic  Your Shot.

Peu après avoir déménagé à Singapour, cet autodidacte a commencé à documenter les primates menacés d'extinction dans le zoo de la ville. « J'ai eu un déclic. Je voulais juste parcourir le monde et rencontrer ces espèces dans leur habitat naturel. »

Pendant neuf mois, il a parcouru l'Asie du Sud, documentant les primates les plus charismatiques. Sa mission l'a mené dans le parc national de Tanjung Puting, en Indonésie. Avec l'aide des guides éco-touristiques de l' Orangutan Trekking Tours, Bojan a photographié 11 orang-outans sauvages en huit jours. Mais il lui manquait quelque chose. « Je n'étais pas convaincu par mes photos, » confie-t-il.

Un ranger lui parle alors d'un orang-outan à 65 kilomètres de là qui traverse parfois le fleuve de Sekonyer, et Bojan, comprenant combien cela était inhabituel, a insisté pour se rendre à sa rencontre.

Il a passé une journée entière à attendre, en vain. Il restait peu de temps à Bojan afin la fin de son expédition, mais il a choisi de retenter sa chance une seconde fois. Et le matin suivant, l'orang-outan est apparu.

C'était le moment que Bojan attendait. Il s'est alors approché très lentement, quittant le bateau et plongeant dans l'eau. « Je savais que le seul moyen de gagner sa confiance était d'être moi aussi dans le fleuve. »

En une demi-heure, Bojan a traversé le fleuve et a pu documenter la progression du primate dans l'eau. Soudain, l'orang-outan l'a fixé intensément, comme un cri à l'aide au monde entier.

L'HUILE DE PALME : UNE MENACE DIRECTE POUR LA FAUNE

Environ la moitié des produits que l'on trouve en supermarchés contiennent de l'huile de palme. Près de 90 % de l'huile de palme provient des plantations qui supplantent les forêts en Indonésie et en Malaisie. Et si les industriels de l'agro-alimentaire se sont engagés à réduire la déforestation dans ces régions du monde, la destruction des habitats naturels reste très peu surveillée.

Déforester pour installer des plantations d'huile de palme décime les habitats des orangs-outans et les force à rentrer en contact plus souvent avec les Hommes. Privés des ressources naturelles en fruits, feuilles et pousses, les orangs-outans affamés se replient sur les jeunes pousses de palmiers à huile, ce qui les met en danger direct, les agriculteurs gardant jalousement ces plantations. D'autres orangs-outans, les plus jeunes en particulier, rendus orphelins par les chasseurs ou par les agriculteurs, sont également chassés pour êtres vendus sur le marché noir.

Ces diverses menaces pèsent tout particulièrement sur une espèce animale par nature timide, qui met plusieurs années à arriver à maturité et dont les femelles ne mettent bas qu'une fois tous les huit ans. L'Union internationale pour la conservation de la nature projette que d'ici 2025, les populations d'orangs-outans auront décliné de 82 % en 75 ans. Pour un orang-outan, c'est seulement trois générations.

Bojan est particulièrement sensible à cet état de fait. « Quand vous survolez la région, vous ne pouvez littéralement rien voir d'autre que des plantations d'huile de palme » dit-il. Et bien qu'il reconnaisse la complexité de la situation - les plantations fournissent du travail et ont permis à la région de connaître une croissance économique sans précédent - il insiste sur le besoin de sauver les orangs-outans.

« Il est facile de s'identifier à eux, ils sont si humains. Leur façon de vous regarder, d'interagir... Ils ont des visages si doux. »

Si des mesures internationales devraient être mises en place pour lutter efficacement contre ce problème, des petits groupes comme celui des guides éco-touristiques ont déjà commencé à sensibiliser les cultivateurs sur l'importance de conserver l'habitat naturel de la faune sauvage. Les groupes utilisent même une partie de leurs ressources pour acheter des terrains, s'assurant ainsi qu'ils ne seront pas transformés en plantations.

Bojan prévoit de donner une partie de la somme qu'il a reçu pour cette photo à ce groupe pour soutenir le travail de conservation. « Je suis très heureux d'avoir remporté ce prix, particulièrement avec cette image, parce que je pense que les orangs-outans méritent plus d'attention. »

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