À la découverte de la médecine ayurvédique

09-07-2018 reporterre.net 9 min #143424

La médecine ayurvédique a le vent en poupe en Europe, mais en quoi consiste-t-elle ? Un moyen de le savoir est d'aller faire une cure dans l'un des hôpitaux indiens en pointe sur la question, ce qu'ont fait nos reporters.

  • Michel Bernard, journaliste, et Anne-Sophie Clémençon, photographe, ont effectué un voyage en Inde du 15 février au 15 avril 2018. De leurs rencontres, ils ont rapporté un carnet de route sur différents sujets liés à l'écologie. Episode précédent :  l'agriculture bio en Inde. Aujourd'hui, la médecine ayurvédique :

  • Coimbatore (État du Tamil Nadu, Inde)

À Cochin, nous avons vu beaucoup de magasins ayurvédiques : certains proposent des cures sérieuses, d'autres vendent des produits. Cela va des cosmétiques aux vêtements en passant par des hôtels, luxueux ou minables. Nous avons constaté que plus le lieu est touristique, plus les références à l'ayurvéda se multiplient.

Nous avons choisi d'aller à Coimbatore dans l'hôpital AVP, que l'on voit dans le film réalisé pour Arte,  Mon docteur indien. Pour cela, nous avons pris contact avec une association suisse, Sama ( Swiss Ayurvedic Medical Academy), et mené un entretien par Skype avec une doctoresse suisse, Simone Hunziker, qui s'est chargée ensuite de traduire notre dossier médical en anglais.

Après une semaine à Cochin, nous prenons le train pour un trajet de 140 km, qui prend quand même trois heures et quart. Acheter un billet de train en Inde est très compliqué, mais ensuite, le voyage vaut le coup : on traverse les villes à 25 km/h, la campagne à 60 km/h, ce qui nous laisse le temps de bien voir le paysage. Nous avons choisi la meilleure classe (2e avec climatisation pour ce train) qui, pour nous, est d'un prix modeste. C'est aussi confortable qu'un train de chez nous, mais avec les vendeurs de nourriture et de boissons en plus.

Une pratique interdite par le colonisateur britannique

À la gare de Coimbatore, au Tamil Nadu, le chauffeur de l'hôpital nous attend avec une voiture. Le long de la route, on voit des dizaines de fabriques de briques. Après 40 minutes de route (25 km), nous arrivons à l'hôpital, à la limite de forêts protégées, avec de hautes montagnes autour de nous (jusqu'à 2.600 m d'altitude). Nous découvrons que nous ne sommes pas dans l'hôpital que nous voyons dans le film, mais dans une annexe, installée à l'extérieur de la ville pour bénéficier du calme, du frais (nous sommes à 600 m d'altitude) et d'une moindre pollution.

À l'entrée d' l'hôpital, une immense fresque a été peinte sur le mur d'un petit amphithéâtre où se font des formations sur la médecine ayurvédique. 14 Brésiliennes y suivent des cours pendant notre cure.

Imaginez un immense point d'interrogation (?) et inversez-le de gauche à droite : c'est la forme de la chaussée dans l'hôpital ayurvédique. Le long du haut du point d'interrogation, il y a une dizaine de bâtiments avec une toiture hémisphérique. Notre chauffeur s'arrête devant celle des admissions. Deux femmes nous accueillent assez sèchement, demandent les passeports, nous prennent en photo et nous font signer une décharge en anglais. Il faut un peu insister pour avoir le droit de lire ce que l'on signe. Au mur est affiché (en anglais) « La foi permet tous les possibles, l'espoir permet de les réaliser, l'amour de les rendre beaux ».

Vue sur notre chambre.

Nous allons ensuite dans un bâtiment carré, le plus important, situé au bout du point d'interrogation : c'est là que se trouvent environ 25 chambres d'hôpital, sur deux étages, autour d'un atrium arboré (cocotiers, palmiers, papyrus...). Nous avons la chambre 205 (« two, none, five »). La chambre est assez vaste (environ 35m2). Nos bagages sont déjà là. On nous apporte un repas assez proche des thalis habituels. Vers 16 h, nous avons droit à une première visite d'un médecin, cela dure assez longtemps, avec quelques problèmes pour trouver le vocabulaire médical. À partir de ce moment, on nous apporte des décoctions de plantes à boire. On nous remet une première convocation pour un massage du lendemain.

La salle de massage avec, au mur, la représentation de Davanthari, le dieu de la santé.

La médecine ayurvédique est très ancienne, fondée sur un ensemble de textes sacrés. Elle a failli disparaître en Inde durant les deux siècles de colonisation anglaise (1757-1947). En effet, les Britanniques avaient interdit sa pratique. Elle a pu survivre et est maintenant très répandue, en particulier dans les États du sud de l'Inde Kerala et Tamil Nadou, où nous sommes.

Rétablir le bon état général du malade

La médecine ayurvédique est une médecine holistique, c'est-à-dire qu'elle considère l'être humain dans son ensemble. Elle révèle toute sa puissance dans les maladies chroniques, tandis que la médecine occidentale, médecine d'urgence expérimentée pendant les guerres, est performante surtout dans les maladies aiguës. L'ayurvéda ne se focalise pas sur les maladies, mais sur l'équilibre général de chaque personne. C'est ainsi que les centres, ou les médecins, ne sont pas des « spécialistes » d'une maladie, ou d'une famille de maladies, mais s'attachent à rétablir le bon état général du malade.

Des masseuses pour les femmes, des masseurs pour les hommes.

En ayurvéda, on pense que nous naissons avec un équilibre de nombreux paramètres, qu'il serait fastidieux de dénombrer ici. On retiendra simplement qu'il s'agit des cinq éléments (l'espace, l'air, le feu, l'eau et la terre), de trois énergies (cinétique, de transformation et de cohésion), de sept tissus, et de seize canaux [1]. Cet équilibre fondamental est ensuite perturbé au cours de la vie et le but de l'ayurvéda est donc de le rétablir. Pour cela, il y a trois techniques successives : l'observation, le nettoyage, puis le rééquilibrage.

Ces poches remplies de riz cuit vont ensuite être trempées dans du lait tiède, puis utilisées à masser tout le corps.

L'observation consiste à prendre connaissance du malade et à le tester avec différentes préparations. C'est ce qui se passe la première semaine. En deuxième semaine, le nettoyage vise à désintoxiquer le malade, corps et esprit, par différentes techniques complémentaires : régime alimentaire, massages, bains d'huiles, préparations médicinales... Lorsque cette phase est atteinte, il est procédé à une purge pour évacuer les toxines que les massages ont fait passer dans le système digestif. À ce moment-là, on passe par une phase où l'on est fatigué et émotif. Enfin, c'est le rééquilibrage, toujours par des prises de préparations à base de plantes, de minéraux et une heure de massage par jour.

Le yoga est pratiqué sur le toit de l'hôpital. Il est considéré comme le complément spirituel de la médecine ayurvédique.

En Inde, la médecine comme le reste est indissociable d'une recherche spirituelle et/ou religieuse. Le rééquilibrage s'effectue donc aussi sur le plan spirituel et incite au changement de mode de vie (végétarisme, bio, méditation...). Le nettoyage le plus profond se nomme « panchakarma », c'est la technique que nous avons expérimentée. Cela peut se faire parce qu'on est malade, en prévention, ou comme expérience spirituelle.

Il est donc particulièrement important de bien choisir son lieu de traitement. Pour au moins deux raisons : le sérieux des soins médicaux et la qualité des préparations à base de plantes et de minéraux. En effet, le cadre légal de fabrication des médicaments étant moins strict en Inde qu'en Europe, le risque existe d'avoir des préparations avec des pesticides ou autres produits toxiques.

Les pharmaciennes préparent jour après jour les médications, que les patients prennent sous forme de tisane.

D'ailleurs, des critiques de la médecine ayurvédique existent en Europe... Elle n'y est considérée que comme une médecine « alternative », alors qu'à l'échelle mondiale, elle est reconnue par l'Organisation mondiale de la santé. L'idéal serait, bien sûr, de revisiter l'ayurvéda à l'aune des connaissances scientifiques actuelles, ce que font de nombreux médecins indiens, mais aussi occidentaux.

 reporterre.net

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