Dos au mur : Si la dictature saoudienne a tué un dissident en Turquie, comment répondra Erdogan ?

09-10-2018 entelekheia.fr 10 min #146785

Par George Galloway
Paru sur  RT sous le titre Boxed off: If Saudi dictatorship murdered & dismembered critic in Turkey, how would Erdogan respond?

Riyad est accusé d'avoir assassiné le dissident Jamal Khashoggi en Turquie, et la question clé est de savoir comment le président Erdogan réagira si les soupçons se confirment. Je parie qu'il répondra par le sang et le fer.

Khashoggi aurait été tué à l'intérieur du consulat saoudien en Turquie la semaine dernière. Si un chroniqueur du Washington Post avait été  « assassiné et démembré » à Moscou, le Conseil de sécurité de l'ONU se serait déjà réuni en séance d'urgence. S'il l'avait été dans une ambassade iranienne, les États-Unis et leurs alliés seraient déjà en guerre avec l'Iran.

Aucun journal britannique n'a rapporté l'article en première page, malgré la relation étroite du Royaume-Uni avec le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) et le fait qu' il y a seulement une semaine, Khashoggi était en visite à Londres, où il a fait une apparition sur la chaîne publique BBC.

L'Arabie saoudite nie avoir assassiné Khashoggi - un journaliste saoudien du Washington Post critique de la monarchie absolutiste exilé - dans le consulat de son pays à Istanbul. Mais des sources proches du président Erdogan affirment que c'est la conclusion préliminaire des officiers de police turcs, après examen de la scène présumée du crime.

Il est certain que Khashoggi, un résident de Washington, a disparu.

From the Editorial Board:

The disappearance of our Global Opinions contributor Jamal Khashoggi remains a mystery, but unlike many mysteries, it is one that could easily be solved.

Proof of what happened to Jamal Khashoggi exists. It must be released. https://wapo.st/2CxE2Af

(Du Bureau éditorial :

La disparition de notre contributeur aux pages d'opinion mondiales Jamal Khashoggi est un mystère, mais contrairement à beaucoup de mystères, celui-ci pourrait être facilement résolu.

La preuve de ce qui est arrivé à Jamal Khashoggi existe. Elle doit être révélée.)

Sa fiancée l'attendait à l'extérieur du consulat, où il s'était rendu pour se voir remettre des documents relatifs à son mariage imminent en Turquie. Il n'en est pas ressorti. Des sources turques font état d'une équipe de 15 hommes de main, une possible escouade de tueurs arrivée de Riyad par avion, puis repartie de Turquie le jour de la disparition de Khashoggi.

Si les soupçons des Turcs se confirment, des questions plus tranchantes - plus tranchantes qu'un couperet - se posent à un large cercle d'acteurs internationaux.

Le premier est la Turquie elle-même. S'il est prouvé, le meurtre de Khashoggi à Istanbul est une impardonnable injure à l'homme fort de la Turquie, Erdogan. Khashoggi est/était proche de la ligne politique des Frères musulmans  soutenue par Erdogan.

La Turquie est aux côtés du Qatar dans l'affrontement d'opérette entre l'émirat et son grand voisin, l'Arabie saoudite. Le réseau international des médias financés par le Qatar s'est joint au chœur des condamnations des médias turcs.

Si Erdogan se tait sur ce crime, ce sera un coup majeur porté à son prestige - à l'intérieur comme à l'extérieur de la Turquie. S'il réagit sévèrement, il entrera encore une fois en collision avec Donald Trump et son administration - qui sont dans la poche de MBS.

C'est précisément en raison de la dépendance financière de la famille Trump au régime saoudien que l'opposition américaine haussera le ton pour que Trump prenne des mesures sérieuses contre le prince héritier (même si la famille Clinton profite également de la munificence des Saoudiens).

Après tout, Khashoggi vivait en exil politique aux États-Unis et travaillait pour le journal-phare du pays, le Washington Post. Si Trump se résignait à des mesures, l'étendue de ses véritables liens - et de ceux de son gendre - avec MbS pourrait être mise en évidence.

La Grande-Bretagne s'est engagée dans des sortes d'enchères au rabais avec les États-Unis au sujet du prince « moderniste », en essayant désespérément d'amener les privatisations saoudiennes à être cotées en bourse à Londres plutôt qu'à New York, en vendant pour des milliards en armes aux Saoudiens et ainsi faciliter leurs massacres d'écoliers au Yémen, et en envoyant des militaires britanniques pour les y aider. Et en résistant à tous les exigences d'embargo sur les armes de l'opposition, d'Emily Thornberry jusqu'à Corbyn lui-même.

Les journaux qui ont minimisé le crime aujourd'hui faisaient encore hier une somptueuse publicité au « prince rock-star » pendant sa récente visite à Londres, y compris le 'Guardian', journal de centre-gauche. L'ensemble de l'establishment britannique pourrait maintenant découvrir qu'ils ont trop investi dans un homme qui s'avère un tueur mafieux capable de donner des haut-le-cœur même à un Gambino.

À l'intérieur du royaume, il est impossible de dire quel sera l'impact de cet événement et des événements qui s'ensuivront. C'est littéralement incalculable. La famille dirigeante schismatique Al Saoud est déjà profondément divisée. Récemment, MbS a été accusé d'avoir pendu des membres de sa propre famille par les pieds dans un hôtel de luxe transformé en prison, jusqu'à ce que suffisamment d'argent soit tombé de leurs poches pour renflouer son trésor. * Ce crime et ses conséquences seront-ils la goutte d'eau qui fait déborder le vase ? Seul le temps nous dira.

Enfin, examinons la probabilité que ces allégations soient vraies.

La famille Al Saoud a une longue et terrible histoire d'enlèvements et de meurtres.

L'ancien Premier ministre libanais Saad al Hariri a été  « kidnappé » par l'actuel prince héritier alors qu'il était encore au pouvoir, contraint de s'envoler pour Riyad et d'y apparaître dans une émission télévisée, comme un otage qui cligne des yeux hagards devant les caméras, et de s'humilier en revenant sur ses politiques intérieures libanaises.

Même les membres de la propre famille ne sont pas à l'abri. En 2003, le sultan ben Turki bin Abdulaziz a été  drogué et enlevé à Genève par des agents saoudiens et rapatrié par avion contre son gré. C'est du moins ce qu'il a dit quand il s'est échappé et a intenté une action en justice contre sa propre famille en Suisse en 2016.

Le prince Turki ben Bandar Al Saoud était également soupçonné d'avoir été enlevé et renvoyé dans le royaume. Après s'être évadé et installé à Paris, il s'est opposé au régime en 2012. On ne sait pas où il se trouve aujourd'hui, mais un journal marocain a rapporté que le Maroc l'a ensuite arrêté et renvoyé à Riyad.

Un autre prince, Saoud bin Saif al Nasr, un opposant au régime sur Twitter, aurait également été trompé et mis dans un avion à destination d'Arabie Saoudite. On ignore où il se trouve actuellement.

D'autres opposants au régime saoudien moins princiers ont bien sûr été décapités, crucifiés et torturés en nombres records l'année dernière et cette année. Beaucoup languissent dans le couloir de la mort.

Le prince héritier mise tout sur une série de politiques clairement défaillantes. Sa guerre contre le Yémen est un désastre total. En dépit du fait que 80% de la population du Yémen est en train de mourir de faim, selon l'ONU, et malgré des dizaines de milliers de morts dues aux bombardements et au choléra, l'Arabie saoudite n'est pas plus près de gagner la guerre contre son pauvre voisin qu'elle ne l'était au début.

Son investissement de plusieurs milliards de livres dans la crucifixion de la Syrie a été un échec catastrophique, et pas seulement pour les centaines de milliers de morts syriens. Comme le disent les Chinois, « parfois l'ennemi fait de grands efforts pour soulever un énorme rocher, et le fait tomber sur ses propres pieds ».

À mon avis, Trump est déjà en train de se lasser de MBS, notamment parce que l'économie de l'Arabie Saoudite entrave la concrétisation de ses promesses financières hystériques aux Américains. La récente insulte de Trump au monarque saoudien selon laquelle « Vous, le roi, ne tiendriez pas deux semaines au pouvoir sans notre soutien » peut être interprétée de cette façon.

Je parie qu'Erdogan répondra par le sang et le fer à l'outrage allégué du prince héritier à la souveraineté de la Turquie.

Un nouveau sentiment d'indignation pourrait même commencer à émerger dans le fan-club du prince rock star des médias grand public, bien que je ne parierais pas là-dessus.

Pour cela, il faudrait qu'il n'y ait plus d'abonné au numéro demandé...

George Galloway a été membre du Parlement britannique pendant presque trente ans. Il présente des émissions de radio et de télévision (y compris sur RT). C'est un célèbre réalisateur, écrivain et orateur.

Traduction Entelekheia

Note de la traduction : Sur les milliardaires saoudiens pendus par les pieds par MBS « jusqu'à ce que l'argent leur tombe des poches », voir  Milliardaires emprisonnés, silence de la « communauté internationale »... mais que diable se passe-t-il en Arabie Saoudite ?

 entelekheia.fr

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