Noam Chomsky, 90 ans : A propos d'Orwell, des chauffeurs de taxi, et du rejet de l'endoctrinement. Par John Nichols

15-04-2019 les-crises.fr 8 min #154804

Source :  The Nation, John Nichols, 07-12-2018

Toujours aussi affûté, il ne retient pas ses coups, dénonçant les failles du capitalisme et les abus de pouvoir, épargnant peu de politiciens et aucun parti.

par John Nichols

le 7 décembre 2018

Noam Chomsky lors d'un événement à Karlsruhe, Allemagne, le 30 mai 2014. (Uli Deck / AP)

Noam Chomsky a été décrit, avec justesse, dans une critique de livre du New York Times publiée il y a près de quarante ans comme étant « sans doute l'intellectuel le plus important en vie aujourd'hui ». Il avait alors 50 ans. Il en a maintenant 90, et à l'occasion de son anniversaire, le 7 décembre, le service international de diffusion allemand Deutsche Welle  a fait remarquer, également à juste titre, que Chomsky est « sans doute le principal dissident politique de ces cinquante dernières années ».

Chomsky nous rappelle que l'intellect et la dissidence vont de pair, et que le défi essentiel de notre époque est de conserver « un esprit indépendant ». Ce n'est pas facile à l'ère de  la fabrique du consentement, mais cela est possible, comme Chomsky nous le rappelle si bien - en continuant de parler, toujours sans relâche et aussi adroitement que jamais, des mensonges de notre époque.

Quand je lui ai rendu visite la dernière fois, il était toujours aussi courtois, vif d'esprit et franc. Il ne retenait pas ses coups, dénonçant les failles du capitalisme et de la politique, épargnant peu de politiciens et aucun parti. L'universitaire et l'activiste, dont l'opposition ouverte à l'impérialisme américain lui a valu de figurer sur la « liste des ennemis » de l'ex-président Richard Nixon,  a répondu à une question récente (posée par Amy Goodman de l'émission Democracy Now!) sur l'approche du Parti républicain de Donald Trump et de Paul Ryan au sujet du dérèglement climatique par une autre question : « Y a-t-il déjà eu un organisme dans l'histoire de l'humanité qui se consacre, avec une telle détermination, à la destruction de la vie humaine organisée sur Terre ? » Sa réponse : « Pas que je sache ».

Saluant George Orwell, Noam Chomsky continue de contester la fabrique du consentement.

On parlera beaucoup des contributions de Chomsky à notre vie intellectuelle et politique dans les jours et les semaines à venir. Et de nouvelles communications seront faites par cette homme dont les déclarations continuent de susciter des débats et d'éveiller les consciences. Je souhaite partager aujourd'hui un bref extrait, tiré d' une longue conversation que nous avons eue il y a plusieurs années au sujet des défis auxquels font face les penseurs indépendants en ces temps périlleux.

Chomsky évoquait  une préface que George Orwell avait écrite pour  La ferme des animaux, qui ne figurait pas dans les premières éditions du livre.

« Elle a été découverte environ 30 ans plus tard dans ses documents non publiés. Aujourd'hui, si vous vous procurez une nouvelle édition de La ferme des animaux, vous l'y trouverez peut-être », rappela-t-il. « L'introduction est assez intéressante - il dit essentiellement ce que vous savez tous : que le livre est une analyse critique et satirique de l'ennemi totalitaire. Mais ensuite, il s'adresse au peuple de l'Angleterre libre ; il dit : Ne soyez pas trop arrogant. Il dit qu'en Angleterre, un pays libre - je cite presque littéralement - les idées impopulaires peuvent être réprimées sans avoir recours à la force. Et il poursuit en donnant quelques exemples, et, en fait, seulement deux explications rationnelles, qui vont droit au but. La première raison, dit-il, c'est que : la presse appartient à des hommes riches qui ont toutes les raisons de ne pas vouloir que certaines idées soient exprimées. Et l'autre, dit-il, est essentiellement : une "bonne" éducation. »

Chomsky explique : « Si vous avez une "bonne" éducation, vous avez fréquenté les meilleures écoles, vous avez intériorisé le concept qu'il y a certaines choses qu'il ne serait pas bien de dire - et je pense que nous pouvons ajouter, qu'il ne faudrait pas penser. Et c'est un mécanisme puissant. Donc, il y a des choses qu'on ne pense même pas et qu'on ne dit pas. C'est le résultat d'une éducation efficace, d'un endoctrinement efficace. Si les gens - beaucoup de gens - ne s'y laissent pas engluer, que leur arrive-t-il ? Et bien, je vais vous raconter une histoire : j'étais en Suède il y a quelques années, et j'ai remarqué que les chauffeurs de taxi étaient très sympathiques, bien plus que ce à quoi je m'attendais. Et finalement, j'ai demandé à l'un d'eux : "Pourquoi tout le monde est-il si gentil ?" Il a sorti un t-shirt que, d'après lui, tous les chauffeurs de taxi possèdent, et sur le t-shirt était imprimée une photo de moi avec une citation, en suédois, de quelque chose que j'avais dit une fois quand on m'avait demandé : "Qu'arrive-t-il aux gens qui ont un esprit indépendant ?" Et j'avais répondu : "Ils deviennent chauffeurs de taxi." »

Ou Noam Chomsky.

 John Nichols est un journaliste en charge des affaires nationales pour The Nation. Il est l'auteur de  Horsemen of the Trumpocalypse : A Field Guide to the Most Dangerous People in America, publié chez Nation Books, et co-auteur, avec Robert W. McChesney, de  People Get Ready : The Fight Against a Jobless Economy and a Citizenless Democracy.

Source :  The Nation, John Nichols, 07-12-2018

Traduit par les lecteurs du site  www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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