Québec: chauvinisme et réaction dominent les débats officiels sur le projet de loi 21 de la Caq

05-06-2019 wsws.org 9 min #157364

Par Louis Girard
5 juin 2019

Le gouvernement très-à-droite de la CAQ (Coalition Avenir Québec) veut faire adopter avant la fin de la session parlementaire prévue le 14 juin son projet de loi 9 qui restreint l'immigration et son projet de loi 21 qui brime les droits des minorités religieuses.

Depuis le dépôt du projet de loi 21 «sur la laïcité de l'État» par le gouvernement de François Legault, les «débats» officiels ont cherché à empoisonner davantage l'espace public avec le venin du chauvinisme et à noyer toute opposition populaire. Ils ont été relayés avec enthousiasme par les grands médias francophones du Québec, tous partisans du projet de loi.

Les consultations publiques sur le projet de loi en sont une parfaite illustration. La participation de groupes représentant les minorités religieuses, largement opposés au projet de loi, a été écartée d'emblée par le gouvernement, qui a dit que «l'interdiction de port de signes religieux pour les personnes en situation d'autorité, incluant les enseignants et les directeurs d'école, va demeurer».

Ce fut l'occasion pour de nombreuses personnalités de droite de ressasser leurs arguments. «Le voile, c'est un détail, ce qui va avec, c'est l'excision, le mariage forcé à 14-15 ans», a déclaré l'ex-sénatrice libérale Céline Hervieux-Payette. Les «femmes qui n'acceptent pas d'enlever leur voile pendant leurs heures de travail... sont des intégristes» et font du prosélytisme, a soutenu de son côté Djemila Benhabib, journaliste et écrivaine d'origine algérienne bien en vue dans les médias pour son virulent chauvinisme anti-musulmans.

Le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec a appelé à élargir l'interdiction du port de signes religieux à tous les employés de l'État qui ont des contacts avec les citoyens.

S'opposant à la loi 21, la Fédération des femmes du Québec (FFQ) a rejeté l'argument que le port de signes religieux, dont le hijab musulman, rabaisserait les femmes à une position d'infériorité: «Il n'y a aucune raison de croire que de réprimer une femme croyante est un acte féministe et émancipatoire». De nombreuses enseignantes portant le hidjab seront privées de faire leur métier. De façon significative, la FFQ a fait un lien entre le chauvinisme promu par le gouvernement et la montée de l'extrême-droite.

Gérard Bouchard et Charles Taylor, les deux intellectuels à l'origine d'un rapport invoqué par le gouvernement Legault pour justifier ses mesures discriminatoires, se sont exprimés contre le projet de loi. Bouchard a néanmoins précisé qu'il «serait tenté» d'appuyer le projet de loi si le gouvernement amenait des «preuves» que le port de signes religieux peut «endoctriner» ou «traumatiser» les élèves.

Le rapport Bouchard-Taylor avait été commandé par le gouvernement du Parti libéral en 2006-2007, suite à la crise des «accommodements déraisonnables» qui avait été fomentée par les populistes de droite de l'Action démocratique du Québec (ADQ) et entretenue par les médias de masse. Sous le prétexte d'«apaiser les tensions», le rapport recommandait l'interdiction de signes religieux aux employés de l'État en position «coercitive», comme les juges et les gardiens de prison. Montrant la faillite de sa position pseudo-libérale, Taylor a admis qu'il avait ainsi contribué à ouvrir les vannes du chauvinisme anti-immigrants et anti-musulmans.

L'attisement de la haine et des préjugés envers les minorités, particulièrement les musulmans, sert à détourner l'attention de la véritable cause de l'immense crise sociale qui se développe: le système capitaliste en faillite, qui est de plus en plus secoué par la remontée des luttes de la classe ouvrière internationale. Il sert aussi à justifier les interminables guerres de conquêtes de Washington, appuyées par la classe dirigeante dans tout le Canada, au nom de la «guerre contre le terrorisme».

La classe capitaliste partout dans le monde - de Trump, qui ordonne des raids anti-immigrants dans les milieux de travail, à l'AfD néofasciste en Allemagne, qui donne le ton à l'agitation contre les réfugiés - fait face à une profonde crise et se tourne vers le chauvinisme et la xénophobie.

Mais, tout l'establishment dirigeant - y compris l'aile fédéraliste qui se dit opposée à la loi comme le Parti libéral du Québec (PLQ) ou le Parti libéral du Canada de Justin Trudeau - veut éviter à tout prix que ces questions soient soulevés, car elles feraient voler en éclats leur argument principal: que ces débats sont «légitimes» et visent simplement le «mieux-vivre ensemble».

Lorsque l'opposition populaire à la loi a été révélée par une manifestation de quelques dizaines de milliers de personnes à Montréal, l'attitude des médias a été de minimiser l'ampleur de la manifestation et de présenter les slogans, qui qualifiaient la loi 21 de «raciste», comme étant «déraisonnables».

Le Journal de Montréal, détenu par l'ex-chef du Parti québécois (PQ) Pierre Karl Péladeau, le richissime magnat de la presse et de la câblodistribution, a donné le ton en dénonçant vivement la manifestation, la présentant comme un terreau pour les intégristes islamistes.

Un de ses chroniqueurs, l'ex-ministre péquiste Joseph Facal, était particulièrement outré de voir deux des survivants de la tuerie de la grande mosquée de Québec prendre la parole devant les manifestants pour dénoncer le projet de loi.

En 2017, six personnes ont été tuées et plusieurs gravement blessées à la grande mosquée de Québec par un jeune tireur, partisan de Donald Trump et de Marine Le Pen et imprégné du discours anti-musulmans promu par la classe dirigeante québécoise.

L'attitude du Journal de Montréal n'est que l'expression la plus vulgaire de la montée du chauvinisme anti-musulman le plus extrême. Le Devoir, proche des milieux indépendantistes québécois, et La Presse, plus proche des sections dominantes fédéralistes de la grande entreprise québécoise, ont aussi accueilli le projet de loi.

La position de La Presse démontre l'hypocrisie de la section de l'establishment groupée autour des Libéraux qui prend une posture d'opposition au projet de loi 21. Celui-ci reprend en fait la principale mesure de la loi 62 du Parti Libéral du Québec, qui interdisait de donner et recevoir des services publics à visage couvert, une mesure visant les femmes musulmanes portant le niqab et la burqa.

Le premier ministre Trudeau a lui aussi légitimé les débats chauvins, affirmant qu'«il y a assez de substance dans ce débat pour l'avoir de façon raisonnable». C'était en réponse au maire d'une ville en banlieue de Montréal qui avait qualifié la loi de «raciste» et de «nettoyage ethnique, non pas avec un fusil mais avec une loi».

Le gouvernement Trudeau, qui a augmenté les dépenses militaires et renforcé le rôle des Forces armées canadiennes dans les guerres néocoloniales de Washington qui ont forcé le déplacement de millions de personnes, s'est déjà vanté hypocritement d'être «pro-réfugiés». Il se plie maintenant de plus en plus à l'une des demandes centrales des conservateurs qui est de «renforcer les frontières», une demande qui est aussi au centre de l'agitation de l'extrême-droite au Canada.

Si la classe dirigeante peut à ce point-ci aller de l'avant avec ses mesures chauvines, c'est en grande partie en raison du rôle pernicieux joué par Québec Solidaire. Se présentant comme une alternative de «gauche», il a énormément contribué à légitimer ce «débat», se plaignant simplement qu'il allait parfois «trop loin».

Après son récent changement de position prétendument en défense des droits des minorités religieuses, la haute direction de QS a insisté qu'elle continuait d'appuyer l'interdiction aux femmes portant le voile intégral d'occuper des emplois dans les secteurs public et parapublic.

QS a demandé au gouvernement de «prouver» que le port de signes religieux pose un problème. On peut imaginer la réponse de QS si une tempête médiatique «prouverait» qu'un hijab a causé un problème dans une école. À plusieurs reprises, QS a insisté que la CAQ n'est «pas raciste».

Malgré les prétentions du gouvernement d'avoir l' «appui populaire», le projet de loi 21 a créé un profond malaise dans la population. En 2014, le Parti québécois avait été largement battu aux élections en partie à cause de la vaste opposition à sa «Charte des valeurs», dont le projet de loi 21 a repris de grands pans. Avec les tueries de Québec et de Christchurch en Nouvelle-Zélande, où un fasciste a tué 51 musulmans, le rôle réactionnaire et les conséquences toxiques de ces mesures sont de plus en plus claires et l'opposition des travailleurs ordinaires n'a pu que se renforcer.

Comme QS, les syndicats ont toujours qualifié ces débats de «légitimes», mais plusieurs d'entre eux, dont ceux qui représentent les enseignants, ont dû s'opposer officiellement au projet de loi 21, comme la FAE, la CSQ et la CSN. Les deux derniers avaient appuyé la «Charte des valeurs» en 2013. Sentant le malaise face au projet de loi, leur changement de position est une tentative de conserver leur crédibilité en déclin auprès de leurs membres, alors qu'ils s'apprêtent à collaborer de nouveau avec l'establishment pour imposer de nouveaux reculs sociaux au plus d'un demi-million de travailleurs du secteur public dont les conventions collectives arrivent à échéance.

Reflétant l'opposition grandissante au chauvinisme anti-musulmans parmi les dizaines de milliers d'enseignants de la province, un enseignant d'origine amérindienne a récolté énormément d'appui dans les médias sociaux pour s'être opposé à la loi. Repartagé plus de 3500 fois, son message disait notamment: «Cela nous rappelle les années (pas si lointaines) des pensionnats où l'assimilation forcée des jeunes indiens passait par le fait de leur arracher leur culture et leur religion». Craignant que cet épisode révèle le contenu ultra-réactionnaire de la loi et serve d'étincelle à l'opposition populaire, le gouvernement a indiqué rapidement et nerveusement que les «signes spirituels autochtones» sont exclus du projet de loi.

Dans un contexte de profonde crise du capitalisme mondial, la classe dirigeante cherche partout à augmenter le taux d'exploitation des travailleurs et à défendre ses intérêts géostratégiques au moyen de la guerre impérialiste. Pour y parvenir, elle fait remonter à la surface, comme dans les années trente, le visage hideux du chauvinisme, du racisme et du fascisme.

Le tournant de toutes les factions de l'élite dirigeante canadienne vers le chauvinisme anti-immigrants souligne à quel point la défense des droits démocratiques - y compris ceux des minorités religieuses - dépend de la mobilisation politique indépendante des travailleurs contre la source commune des attaques sur les minorités, de la brutale austérité capitaliste et du militarisme, à savoir le système de profit.

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