Un juge américain refuse la livraison d'un Palestinien aux tortionnaires israéliens

11-06-2019 europalestine.com 7 min #157622

Un juge américain a ordonné le retour aux Etats-Unis d'un citoyen palestinien sur le point d'être livré aux autorités israéliennes, évoquant le risque de torture encouru par cet homme s'il était remis au régime de l'apartheid.

(Photo prise le 16 décembre 2004 ; Abdelhalim Ashqar, en présence de son épouse Asma, tient une conférence de presse à Washington ; il sera ensuite condamné à plus de 11 ans de prison pour refus de témoignage devant un tribunal américain)

La décision du magistrat est intervenue in extremis, alors qu'Abdelhalim Ashqar, professeur d'économie, qui avait été littéralement kidnappé par les services de l'immigration états-uniens (ICE), avait été embarqué de force sur un avion et que celui-ci venait d'atterrir à Tel Aviv.

Le site Electronic Intifada raconte l'odyssée de cet homme, résident aux Etats-Unis, qui avait eu le malheur de se porter candidat à la présidence de l'Autorité Palestinienne après le décès de Yasser Arafat fin 2004, élection remportée quelques semaines plus tard, comme on le sait par Mahmoud Abbas, toujours en place 15 ans après.

Il était d'ailleurs prévu qu'Ashqar, une fois aux mains des Israéliens, soit ensuite livré par ces derniers aux sbires du « raïs » palestinien, la « coopération sécuritaire » de l'AP avec le régime d'apartheid ayant toujours cours.

Mais les efforts engagés par l'avocat d'Ashqar, prévenu du kidnapping alors que l'avion affrété par les services de l'immigration était déjà en vol au-dessus de l'Atlantique, ont été payants.

Un diplomate de l'ambassade US, fort de l'ordonnance délivrée quelques heures plus tôt par un juge fédéral en Virginie, est monté à bord de l'avion stationné sur le tarmac de l'aéroport de Tel Aviv, et a interdit la descente du prisonnier, qui avait fait tout le voyage menotté.

Ashqar est finalement resté 24 heures dans l'avion cloué au sol, avant de repartir pour les Etats-Unis, où il restait toujours en rétention en fin de semaine, selon les informations recueillies par Electronic Intafada auprès de son avocat M° Patrick Taurel.

Pour comprendre cette affaire, il faut remonter à l'année 2003, lorsque Ashqar avait accepté de quitter volontairement le territoire des Etats-Unis.

Il venait de se voir offrir un poste d'enseignant à l'étranger, mais à peine avait-il commencé à préparer son voyage que les autorités américaines lui délivraient une sommation à comparaître devant un tribunal de Chicago, sur le fondement de soupçons de collecte de fonds pour le Hamas.

Ashqar et son co-accusé Mohamed Salah furent acquittés de toutes charges. Mais pour avoir refusé de témoigner devant le tribunal, Ashqar fut condamné à pas moins de 11 ans de prison, une peine d'une durée complètement inusitée, même dans les juridictions états-uniennes les plus répressives !

Ashqar a exécuté sa peine jusqu'au dernier jour, le 13 juin 2017.
Mais c'était pour tomber de Charybde en Scylla, car sitôt sorti de prison, il était rattrapé par les Services de l'Immigration, qui le plaçaient en rétention, et entendaient l'expulser le plus vite possible.

Sauf qu'aucun pays n'était d'accord pour recevoir l'apatride (Ashqar, qui a aujourd'hui 60 ans, est né en Cisjordanie, alors que ce territoire palestinien était sous administration jordanienne). Et bien que la jurisprudence interdise de priver indéfiniment quelqu'un de sa liberté d'aller et venir s'il est inexpulsable, Ashqar continua d'être maintenu en rétention. De fait, tant Israël que la Jordanie et l'Autorité Palestinienne refusaient de lui délivrer des documents de voyage.

En mai 2018, ses avocats déposent plainte pour détention illégale. Mais alors que la plainte était instruite, Ashqar est libéré, sans explications, le 18 décembre 2018, ce qui évitait au gouvernement d'avoir à se justifier devant un tribunal.

"Ashqar est rentré chez lui, et pour la première fois depuis plus de 11 ans, il a pu dormir dans son propre lit et a recommencé à avoir un semblant de vie normale avec son épouse et son fils âgé d'une vingtaine d'années », raconte l'avocat. Il reçoit aussi les soins médicaux dont il avait été privé en prison, et subit notamment en avril 2019 une opération de pose d'une prothèse du genou.

Mais il y a trois semaines, le 18 mai, Ashqar et son épouse reçoivent une convocation de l'ICE les invitant à se présenter le 4 juin dans les bureaux de l'agence.

M° Taurel téléphone alors à l'ICE, et demande s'il n'est pas possible de décaler un peu le rendez-vous, étant donné que le 4 juin va correspondre à l'Aïd al Fitr, et qu'Abdelhalim a encore besoin de récupérer de son opération chirurgicale.

L'ICE, après avoir lanterné une dizaine de jours, finit par envoyer le 29 mai un e-mail à l'avocat, indiquant que le statut de son client ne changera pas : à savoir, qu'il pourra continuer d'habiter chez lui et ne sera pas placé en centre de rétention avant la fin de l'instruction de son dossier.

Deux jours plus tard, le 31 mai, le même fonctionnaire de l'ICE envoie un nouvel e-mail, indiquant que le rendez-vous du 4 juin ne peut être repoussé, mais que l'administration « comprend bien qu'il s'agit là du dernier jour du mois de Ramadan, et vous avez notre assurance que lorsque Madame et Monsieur Ashqar se présenteront dans nos bureaux, ils en sortiront très rapidement ».

MENSONGE !

« Je n'ai donc pas accompagné mes clients le 4 juin, parce que j'étais absolument convaincu que l'ICE m'avait dit la vérité. L'ICE ne m'avait jusqu'alors jamais menti dans des cas similaires », déclare M° Taurel.
L'avocat avait tout même pris la précaution de demander au fils Ashqar, citoyen états-unien, d'accompagner ses parents, qui se rendirent à l'ICE mardi 4 juin à 8 heures du matin.

De fait, dès qu'il pénètre dans les bureaux de l'ICE, Ashqar se voit remettre un document, daté du 28 mai, révoquant sa libération ! L'ICE avait donc menti de bout en bout.

Après 24 heures de détention dans les locaux de l'ICE, Ashqar est emmené, menottes aux poings et jambes entravées, vers l'aéroport de Manassas (Etat de Virginie), et placé dans un avion qui s'envole le mercredi matin.
Ses gardiens ne disent mot au prisonnier sur sa destination, jusqu'à ce que ce dernier entende une voix dans le cockpit indiquant que l'avion a le feu vert pour atterrir à Tel Aviv.

Ni M° Taurel ni la famille d'Abdelhalim Ashqar ne sont au courant de ces développements.

Ils savent seulement que l'homme a été arrêté dans les locaux de l'ICE où il s'était présenté librement, et il leur faudra plusieurs heures avant d'apprendre qu'il est en cours de déportation vers Israël.

M° Taurel se démène comme un fou et obtient au cours des heures suivantes que le cas soit examiné par un juge fédéral. Dans son ordonnance, rendue le mercredi 5 juin, le juge Ellis dénonce les agissements frauduleux de l'administration, et son manque absolu de loyauté, en privant l'intéressé de toutes voies légales de recours pour contester sa déportation.
Surtout, il ordonne que l'avion, un appareil privé affrété par les autorités américaines, fasse immédiatement demi-tour, et qu'Ashqar ne soit en aucun cas livré aux Israéliens.

M° Taurel n'aura de nouvelles de son client que le surlendemain, le jeudi 6 juin, avec un e-mail du ministère de la Justice l'informant que l'avion a effectivement redécollé de Tel-Aviv, et fait route vers les Etats-Unis.

Le cauchemar est cependant loin d'être fini. Dès que l'avion est revenu, Ashqar a été à nouveau placé en rétention, l'ICE se proposant désormais de le déporter vers la Jordanie. On sait seulement qu'il n'y aura pas de nouvelle tentative gouvernementale avant le 14 juin prochain.

Source :  electronicintifada.net

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