L'ennemi sur un Plateau À propos d'une opération de guerre psychologique du capitalisme vert

19-06-2019 tlaxcala-int.org 7 min #157974

 Serge Quadruppani

« Celui qui vient vers toi en disant qu'il n'a aucun ennemi, c'est forcément un ennemi » (Proverbe maori)

L'ennemi a plusieurs visages. Mais chacun de ces visages nous vise.

Il y a le visage sans regard du robocop qui vise notre oeil avec son LBD. Il y a le visage au regard mort du manager, de France Télécom hier ou de la Sncf aujourd'hui, qui vise l'objectif de  déflation du personnel. Il y a aussi, indispensable complément des deux premiers, la bonne bouille aux yeux rieurs des « jeunes » de La Bascule, « lobby citoyen et étudiant » qui annonce vouloir rassembler 50 000 personnes dans un « festival écolo de masse » à Gentioux-Pignerolles, fin août, sur le plateau de Millevaches. Mais que visent-ils ?

Si l'on en croit le document succinct présentant leur démarche, ils veulent susciter rien moins qu'un « sursaut démocratique, écologique et social » face au « point de bascule » devant lequel serait arrivée « la civilisation humaine ». Et pour cela, ils ambitionnent de réunir aussi bien des « associations, entreprises, collectivités territoriales, ou dynamiques citoyennes » que les partisans des « marches pour le climat, [des] grèves étudiantes ou encore [du] mouvement des Gilets Jaunes » pour « organiser un rassemblement ». Une fois proclamé le caractère spectaculaire et surdimensionné de la chose (et encore, à les en croire, ils préfèrent de pas annoncer trop vite les noms des supervedettes qui viendront, « pour ne pas se retrouver à 300 000 »), la Bascule ne fournit guère d'informations sur son contenu, hormis qu'il s'agit de « rassembler » et de « faire converger ».

Dans une prose où les mots importent moins pour les rapports logiques qu'ils entretiennent entre eux que pour le clignotant qu'ils sont censés allumer dans l'esprit du lecteur, c'est-à-dire en ressassant des termes fétiches comme « citoyen », ou « transition » on nous annonce pour tout programme que ce rassemblement évidemment « citoyen » placera « l'action, le bon sens et l'intérêt collectif au cœur de son dispositif ». Ce n'était pas la peine d'entonner les trompettes du grandiose et de la nouveauté pour nous sortir de telles banalités. Pour l'originalité du message, le discours du jour de l'an de n'importe quel maire du Plateau de Millevaches pourrait en remontrer aux brillants jeunes gens à têtes de diplômés.

L'événement annoncé s'appelle l'An Zéro. Rien à voir avec l'An O1, la si sympathique utopie de Gébé où la transformation sociale n'avait pas besoin de sponsors et de concerts, de même que le nom de l'association n'a rien à voir avec La Bascule, association de Gentioux qui organise les circuits courts sur le plateau : avec la tranquille impudence du présentisme capitaliste, les basculants ne s'embarrassent guère ni de ce qui les a précédés, ni de ce qu'ils vont trouver sur place. « La Bascule est un mouvement citoyen engagé pour la transition animé par près de 100 volontaires bénévoles à plein temps ». Attardons-nous un instant sur cette insistante redondance : s'ils sont volontaires et bénévoles (existe-t-il des bénévoles involontaires ?), et à plein temps en plus, comment gagnent-ils leur vie, ces valeureux ? Qui les nourrit ? Sont-ils tous, comme le fondateur, fils de famille aisés, ou bien leur statut réel revient-il à celui de membres d'un regroupement qui, en échange des moyens de survie, exige un dévouement corps et âme, un travail où l'on ne compte pas les heures - en un mot, une secte ? Ce qui peut renforcer les doutes c'est la lecture de la « Constitution de la Bascule », texte dont la langue est un curieux mélange de jargon managérial riche en impropriétés syntaxiques et de néologismes : l'organe dirigeant de l'organisation est le « keur », lui-même composé de « liens keur, élus sans candidat de chaque organe », il existe aussi un « organe cellule souche » de « partenaires accompagnants ». Au final, on a l'impression d'une obscurité textuelle qui recouvre un fonctionnement entre initiés, propice aux rapports de pouvoir dissimulés sous un discours prétendant à l'horizontalité. Et qu'est-ce qu'ils font, les valeureux 100 ? Ils « agitent l'écosystème des acteurs du changement » : tant d'amphigourique vacuité laisse perplexe. Comme toujours dans ces cas-là, bien plus que de ce qui est dit, la clarté viendra de ce qui ne l'est pas.

Et d'abord en présentant le leader,  Maxime de Rostolan, celui qui s'affiche sur Facebook et dans les médias, et qui porte le projet. Dans Génération French Tech, brochure publié par SNCF Développement, filiale de « développement économique et de soutien à l'entrepreneuriat de la SNCF » voici comment on présente ce jeune homme que la Société des chemins de fer fait figurer dans la liste des « 1000 startups françaises les plus remarquables » :

« SOCIAL CALLING : UNE GÉNÉRATION EN QUÊTE DE SENS

La France assiste à un phénomène nouveau : le réveil social des entrepreneurs. Ils sont engagés. Ils sont militants et rêvent de remodeler le visage du capitalisme en y injectant une bonne dose d'impact social durable. Leurs startups sont rentables et inventent des solutions pour l'emploi, la santé et l'éducation. Ce nouvel élan - porté par des entrepreneurs en quête de sens plus que de profit -, c'est ce que l'on appelle la Social Tech.
La vingtaine à peine entamée, Maxime de Rostolan a refusé de rentrer dans le rang de son éducation bourgeoise, préférant défendre une agriculture respectueuse de la nature et des êtres humains. En 2012, cette graine d'entrepreneur a lancé Blue Bees, la première plateforme de prêts et de dons où chaque citoyen peut financer des projets agroécologiques.(...) En France, les exemples de startups issues de la French Social Tech sont légion. Et plébiscités dans le monde entier. Hier encore les médias étrangers comme la prestigieuse revue américaine Forbes saluait la puissance de l'entrepreneuriat social à la française. »

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Courtesy of  Lundi Matin
Source:  lundi.am
Publication date of original article: 17/06/2019

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