Trois peurs contemporaines. Par François-Bernard Huyghe

16-08-2019 les-crises.fr 5 min #160420

Source :  François-Bernard Huyghe, 13-08-2019

Le  film de Mario Bava, les trois visages de la peur, classique d'horreur des années 60, décline le thème titre :
- Dans un sketch, tout le monde est contaminé par des morts-vivants, ici les Wurdalaks, quelque part dans les Carpates : ils risquent, si phénomène s'étend et si personne ne nous met en garde de dévorer l'humanité.
- Dans un autre sketch, un jolie fille qui a trahi un criminel est persécutée par ses appels téléphoniques de menace. Mais en réalité, c'est une femme qui la terrorise délibérément en dissimulant sa voix pour se glisser dans son lit.
- Dans le troisième, une infirmière qui a volé une bague sur un cadavre est tétanisée par le bruit d'une goutte d'eau qui la poursuit comme un remords mais qui n'existe peut-être que dans sa tête. Elle finit par en mourir.

Nous ne révélerons pas les trois chutes, mais on a compris que l'intrigue fonctionne sur un schéma classique : la crainte est provoquée par des forces ignorées de la nature qui peuvent nous détruire, par des manipulateurs qui jouent de nos fantasmes, et enfin par des périls cachés qui se révèlent à travers des indices mais que nous imaginons peut-être. Des dizaines de romans fantastiques, de thrillers ou de films d'épouvante jouent sur ces ressorts (et d'ailleurs Bava s'est inspiré de Tolstoï, Maupassant et Tchekov) : contamination, manipulation, obsession ; ou si l'on préfère, les dangers, ceux que l'on nous suggère pour nous manipuler ou ceux qui naissent de nos imaginaires, de nos secrets et de nos culpabilités.

Finalement ce petit bijou du fantastique kitsch colle assez bien avec notre époque où la peur n'est pas seulement une passion liée à des périls réels ou imaginaires. Dans un monde où l'âge de la mort, les souffrances de la maladie, les épidémies, les guerres, les famines, etc. reculent, ou du moins ne frappent guère les gens qui vont voir ce genre de films ou lisent ce genre de blogs, nous avons réinventé des peurs collectives ou idéologiques :
Il y a bien sûr la peur répandue par les collapsologues qui nous annoncent que nous allons disparaître comme espèce. L'idée n'est pas nouvelle et dès les années 70, on prévoyait qu'en prolongeant les courbes de la population, de la consommation de resources rares, de la pollution, de la finance et de la technologie, etc., nous arrivions à la catastrophe. Mais le message était trop complexe : demain deux degrés de plus et nous allons tous mourir (à moins, bien entendu, que nous ne nous repentions, ne mangions plus de viande, ne pratiquions plus tourisme, ni ne prenions nos voitures...), cela fonctionne beaucoup mieux. Cette angoisse là serait donc légitime, et il faudrait l'entretenir.

Une autre peur, est celle, justement, des angoisses qu'entretiendraient la désinformation, la post-vérité, les rumeurs et tous les fantasmes. Bref, tout ce dont on rend responsables populistes et illibéraux : les masses seraient ainsi manipulées par la crainte de l'étranger, du crime, du désordre, de la crise etc., et par, suivant l'expression consacrée, ceux qui surfent sur nos angoisses.

Enfin, mille théories « à la carte » fleurissent sur des dangers cachés, des produits cancérigènes, des mutations biologiques, des empoisonnements, mais aussi des organisations qui contrôlent tout et des périls qui se dissimulent derrière les objets les plus familiers, sur un vaste éventail qui va de la théorie planétaire du complot à la trouille que les compteurs Linky ne donnent le cancer.
On nous objectera qu'il n'y a pas d'idéologie qui ne justifie de la lutte contre un péril. Et certes, les nationalistes ont « peur » de l'invasion, les anticommunistes du péril rouge, les socialistes du retour du fascisme, les croyants de al colère de Dieu, etc. Mais cela était compensé par une utopie ou une espérance du triomphe collectif.
Notre époque est sans doute la première qui combine la peur écologique pour la vie même, la peur politique du triomphe des falsificateurs, et l'obsession des périls cachés et complots. Mais aussi la première où chacun lutte pour imposer sa peur à l'autre (réchauffement climatique, migrations, Poutine, glyphosate, fin de l'Europe, complots de puissants) comme le seule vraie.

Source :  François-Bernard Huyghe, 13-08-2019

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