Escalade des tensions à Aden : la fin de l'alliance saoudo-émiratie au Yémen ?

13-09-2019 reseauinternational.net 9 min #161596

Le gouvernement yéménite a accusé, le 29 août dernier, les Émirats Arabes Unis (EAU) - pourtant membre d'une coalition saoudienne qui le soutient contre les rebelles houthistes - d'avoir bombardé ses troupes à Aden, où des combats avec des forces séparatistes formées par Abou Dhabi ont eu lieu. La situation sécuritaire à Aden s'est dégradée depuis le mois dernier après qu'un drone houthiste a tué un haut responsable militaire et des miliciens affiliés au Conseil de transition du sud (CTS), un groupe séparatiste qui revendique l'indépendance du Sud du Yémen. Le CTS avait accusé le parti al-Islah, allié du président Hadi de complicité et avait par la suite mené un assaut militaire contre les ministères du gouvernement Hadi et son palais présidentiel.

L'impasse a mis en évidence les différences entre les alliés régionaux, l'Arabie saoudite et les EAU dans le conflit au Yémen. Depuis 2016, Abou Dhabi soutient les forces séparatistes du CTS tandis que la monarchie saoudienne soutient les forces gouvernementales du président Hadi dans la lutte contre les Houthistes. En effet, le 11 août dernier, l'armée saoudienne avait conduit des frappes contre les forces du CTS. Par conséquent, il est nécessaire d'analyser si la fin de l'alliance saoudo-émiratie au Yémen approche.

par Kareem Salem.

Abou Dhabi a toujours fait passer ses intérêts stratégiques au Yémen au premier plan.

Depuis le début de l'opération militaire menée par l'Arabie Saoudite « Tempête décisive », les EAU ont poursuivi leurs propres objectifs en priorité. Les EAU considèrent le sud du Yémen comme une zone stratégique clé dans le développement de ses intérêts régionaux. Coupé en deux entre les rebelles houthistes au nord et les séparatistes au sud, les EAU avaient compris dès le début de l'opération militaire que le nord du Yémen ne serait jamais reconquis, et qu'ils avaient tout intérêt à appuyer les spermatistes pour gagner en influence dans un Yémen du Sud autonome i.

Pour arriver à cette fin, Abou Dhabi s'est efforcé d'armer et de financer les milices attachées au CTS ii. Contrairement aux Saoudiens, les EAU ont déployé un corps expéditionnaire terrestre à base de quelques dizaines de blindés, d'artillerie et de véhicules de combat dans le sud du Yémen iii. En s'impliquant lourdement dans le conflit yéménite, les EAU ont réussi à prendre le contrôle de facto du golfe d'Aden leur permettant ainsi d'assurer la sécurité de cette zone où les EAU ont développé des intérêts économiques et stratégiques notamment au Somaliland iv. Ces événements permettent aux EAU d'aspirer à devenir une puissance maritime de premier ordre.

L'hostilité des EAU face à la « salafisation » de la résistance armée aux houthistes.

Les EAU n'ont pas la même complaisance avec l'Arabie saoudite à l'égard des organisations terroristes au Yémen. Par exemple, Abou Dhabi ne partage pas la complaisance de Riyad à l'égard d'al-Qaïda au motif que ses milices combattent elle aussi les rebelles houthistes v. En effet, les forces émiriennes soutenues par leurs alliés du Sud ont notamment démis al-Qaïda de la ville portuaire d'al-Mukallā vi.

Les EAU ont également été irrités par l'implication du parti al-Islah dans la lutte contre les Houthistes, car ils estiment que la composante du parti est proche des Frères musulmans vii. Ce point de vue est, en contradiction, avec leur allié saoudien, qui soutient la participation d'al -Islah à cette coalition et à un gouvernement du président Hadi, parce que les autorités saoudiennes considèrent que le parti est principalement composé d'éléments tribaux de l'extrême nord du pays viii. Pour les EAU, un retrait des forces liées au parti d'al-Islah permettrait à Abou Dhabi de mieux sécuriser ses objectifs stratégiques dans les régions méridionales du Yémen. C'est pourquoi ils encouragent l'élimination de nombreux partisans d'al-Islah par leurs alliés du Sud ix.

Retrait des forces émiriennes.

Abou Dhabi a récemment pris la décision de retirer la majorité de ses forces militaires, confiantes que leurs alliés du Sud préserveront leurs intérêts stratégiques. En effet, les EAU ont déjà retiré la plupart de leurs troupes et matériel militaire notamment dans la province de Tihama x.

Cette décision s'inscrit dans le cadre de la volonté d'Abou Dhabi de se désolidariser de l'allié saoudien dans sa guerre contre les Houthistes xi. Le contexte géopolitique fragile dans le golfe Arabo-Persique a incité les EAU à prendre une telle décision. En effet, les EAU redoutent d'être la cible de frappes iraniennes en cas de conflit dans cette région xii. Une guerre impliquant les EAU contre l'Iran infligerait de graves dommages au développement du modèle économique post-pétrole émirati, qui repose sur des investissements dans des secteurs à forte valeur ajoutée comme la biotechnologie xiii. Ainsi, Abou Dhabi par cette décision, vise à provoquer une révision de la stratégie saoudienne au Yémen.

Riyad et Abou Dhabi appellent au calme.

Les deux alliés ont récemment souligné leur front commun, à travers leurs déclarations publiques appelant la fin des combats entre les différents acteurs à Aden. Avec le sud du Yémen plus ou moins sous contrôle des EAU et le retrait des forces émiriennes notamment de la province de Tihama, il est clair qu'Abou Dhabi veut mettre fin à leur participation à ce conflit, qui a fait des milliers de morts. L'Arabie Saoudite n'a pas les moyens militaires de se fâcher avec les EAU, donc ils sont contraints de discuter, d'essayer de trouver une solution diplomatique à ce conflit.

La poursuite des affrontements, en particulier dans les zones d'intérêt d'Abou Dhabi, pourrait compromettre les relations entre les deux puissances. Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman ne peut pas se permettre de perdre un allié aussi important dans la transition économique post-pétrole du royaume.

Kareem Salem

----- i  Ardavan Amir-Aslani. (2019) Au Yémen, les Emirats Arabes Unis défendent leurs intérêts... au détriment des Saoudiens, Atlantico, 20 août 2019.

ii Marc Cher-Leparrain. (2018) La guerre calamiteuse de l'Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis au Yémen, Orient XXI, 10 avril 2018.

iii Marc Cher-Leparrain. (2018) La guerre calamiteuse de l'Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis au Yémen, Orient XXI, 10 avril 2018.

iv François Frison-Roche. (2019) Guerre au Yémen : an V, Politique Étrangère : 91-104.

v Marc Cher-Leparrain. (2018) La guerre calamiteuse de l'Arabie Saoudite et des Émirats Arabes Unis au Yémen, Orient XXI, 10 avril 2018.

vi Adam Baron. (2018) The Gulf Country That Will Shape the Future of Yemen, The Atlantic, 22 septembre 2018.

vii Georges Malbrunot. (2019) Dans le sud du Yémen, une guerre entre alliés, Le Figaro, 29 août 2019.

viii Helen Lackner. (2019) Yémen. Un retrait des Émirats en trompe-l'œil, Orient XXI, 26 août 2019.

ix Helen Lackner. (2019) Yémen. Un retrait des Émirats en trompe-l'œil, Orient XXI, 26 août 2019.

x Helen Lackner. (2019) Yémen. Un retrait des Émirats en trompe-l'œil, Orient XXI, 26 août 2019.

xi  Ardavan Amir-Aslani. (2019) Au Yémen, les Emirats Arabes Unis défendent leurs intérêts... au détriment des Saoudiens, Atlantico, 20 août 2019.

[xii] Benjamin Barthe. (2019) Sanctions contre l'Iran : les Emirats Arabes Unis changent de tactique face à Téhéran, Le Monde, 7 août 2019.

xiii Philippe Boulanger. (2009) Les défis géopolitiques d'une nouvelle puissance régionale : les Émirats arabes unis, Hérodote 2 : 58-91.

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