Comment Israel a torturé une journaliste palestinienne pendant 35 jours et nuits

09-10-2019 europalestine.com 15 min #162719

Amira Hass décrit les méthodes d'interrogatoires utilisées par le tristement célèbre Shin Bet pour interroger Lama Khater, une journaliste palestinienne, le but étant de lui faire avouer des liens supposés avec le Hamas. Personne ne pourra dire "on ne savait pas", n'est-ce pas Madame Bensouda, Procureure générale de la Cour Pénale Internationale (CPI) ?

Pendant 35 jours et 35 nuits (oui, vous avez bien lu : plus d'un mois), Lama Khater a subi chacune des séances d'interrogatoire, menottée à une chaise pendant dix à vingt longues heures. Le reste du temps, elle était à l'isolement, dans une minuscule cellule insalubre, où il faisait très froid.
Tout cela a duré trente cinq jours, et trente cinq nuits.

" Aucune interrogation ne dure pour toujours". Cette petite phrase que lui prononça un représentant de la Croix Rouge, deux semaines après son arrestation, fut la seule " bouée de sauvetage" à laquelle put se raccrocher Lama Khater chaque fois qu'elle était enchainée face à ses interrogateurs, rapporte Amira Hass dans Haaretz.

" Lorsque j'avais l'impression que ces interrogatoires n'allaient jamais s'arrêter, que le temps s'était comme immobilisé dans ces locaux du Shin Bet de la prison d'Ashkelon, ces quelques mots de la Croix Rouge furent à chaque fois comme un point d'appui, une ancre à laquelle je m'accrochais pour, justement, ne jamais oublier que rien n'arrêtait le temps."

Khater fut arrêtée le 24 juillet 2018, puis immédiatement transférée dans les locaux du Shin Bet, pour y être interrogée. Son mari, Hazem al-Fakhouri, avait eu également droit avant elle à des convocations du Shin Bet pour le questionner à chaque fois au sujet de sa femme, en raison de ses articles en soutien à la Résistance palestinienne, ou bien dénonçant l'Autorité Palestinienne pour sa collaboration active avec les troupes d'occupation israéliennes.

Bien plus que l'arrestation en soi, ce furent bien ces interminables trente cinq jours et nuits d'interrogatoires qui surprirent Lama, dès lors que ses tortionnaires n'avaient de cesse de chercher à lui arracher de force des aveux sur... de soi-disant liens qu'elle aurait entretenus avec le Hamas.
Surtout lorsque ces interrogatoires passés à subir les hurlements du Shin Bett, menottée des heures durant à une chaise, étaient ponctués de privations de sommeil, et où les quelques moments de répit avaient pour lieu une cellule intentionnellement glaciale avec la climatisation réglée à fond, et de l'eau sale sortant de robinets sales.

"Je finis par avoir très mal aux intestins" dit elle. "Lorsque je me plaignis de ces conditions d'insalubrité à "Dov" du Shin Bett, celui-ci me répondit :" Si t'es pas contente, va faire un tour dans les prisons arabes.'"

Lama Khater, 43 ans, habitante du village d'Ein Siniya proche de Ramallah, se souvient des noms ou surnoms de quasiment tous les interrogateurs : "Dov, Major Yehiya, qui dirige toute la section dite d'interrogation, Haroun, Marcel, Russo, Rino, Binji, Johnny, les adjoints de Yehiya. Sans oublier le Colonel Itzik, qui venait tous les dimanche. Il parlait d'une façon terrifiante. Et il y avait aussi ce général Herzl, qui me disait être en charge de tous les centres d'interrogatoires de la Cisjordanie. Ah, il y avait aussi 'Mirol', quelque chose comme ça"

Yihya, la fille de Lama Khater, alors âgée de trois ans à l'entrée de la cour militaire d'Offer, où fut décidé le prolongement de l'emprisonnement.

Lama Khater nous explique que la Croix Rouge s'assurait qu'il y ait bien une femme présente lors de tous les interrogatoires, comme en dispose la loi en vigueur. "Oui... Il y avait bien une femme qui était là dans la pièce" nous dit-elle. "Ce n'était pas la même, bien sur, elles se relayaient, une fois le jour, une fois la nuit suivante et ainsi de suite... Je crois qu'elles étaient une dizaine en tout. Alors voilà, je les voyais assises derrière une table... en train de regarder leurs téléphones."

"Une fois, j'en ai vu une, en train de bouquiner. Le chef Yehiya me dit carrément, qu'il les amenait ici pour qu'elles puissent avoir le temps de jouer avec leurs téléphones. Que devais-je en conclure ? Que je leur faisais décidément perdre un temps précieux. Et parfois, ils étaient deux à m'interroger, d'autres fois trois, puis à nouveau deux, et ainsi de suite..."

"Les interrogatoires de jour se passaient dans différentes pièces, mais toujours au premier étage. La nuit, c'était alors en sous-sol. L'interrogateur s'asseyait d'abord derrière son bureau, puis avançait sa chaise pour se tenir pile devant moi. En se tenant aussi près de moi, le message était on ne peut plus clair, "on ne te respecte pas, ni dans ton intimité, ni par rapport à ta religion".

Au cours de toute sa période d'interrogatoire, Lama vit un docteur en tout et pour tout trois fois : une fois lorsque son interrogateur vit qu'elle perdait connaissance, et deux fois à sa demande. Une fois, elle dit, "c'était pendant mes règles, alors c'est sans doute pourquoi la douleur m'était de plus en plus intenable au cours de ces interrogatoires." Le docteur, un homme d'une soixantaine d'années qui communiquait avec elle à l'aide d'un traducteur, lui donna quelques calmants, puis la renvoya tout de suite après dans la salle d'interrogatoire.

Lorsque Lama Khater et moi étions en train de discuter chez elle dans son salon, on pouvait voir son fils Yihya de trois ans en train de rire et jouer à saute-mouton d'une chaise à l'autre, sans se soucier de ce que nous évoquions.

Une photographie de sa mère le serrant très fort, avant d'être emmenée par l'occupant israélien, la nuit de son arrestation, est devenue une icône de la Résistance palestinienne.

L'arrestation, qui eut lieu à deux heures du matin, se déroula dans toute la banalité de ce qui constitue la routine de l'occupation, sans rien de bien exceptionnel dans ce triste décorum. Fakhouri, le mari de Khater, se souvient de l'irruption dans leur maison de vingt soldats, tous masqués, "Plus celui du Shin Bet qui, lui, avait le visage découvert. Il demanda où se trouvait Lama, et réclama son ordinateur et son téléphone."

Une femme soldate entreprit de fouiller Lama à même le corps, passant outre ses protestations. La soldate lui demanda si elle était enceinte, et sil elle avait des maladies en particulier. Ce à quoi Lama lui répondit qu'elle souffrait effectivement d'anémie, et que permission devait lui être donnée de prendre ses médicaments d'apport en fer, avec elle.

Lama Khater, son mari et ses deux filles

Puis ce fut parti pour un bref trajet en route vers une base militaire remplie de soldats, où elle fut autorisée à faire ses prières, et conduite vers une clinique. Au petit matin, elle fut transférée - les mains encore libres - vers une autre base militaire, située cette fois dans un bloc de colonies, portant le nom de Gush Etzion. C'est les yeux bandés, menottée, que se passa alors sa deuxième fouille corporelle, avant d'être poussée dans un "bosta" - soit le véhicule que connaissent tous les prisonniers palestiniens lorsqu'ils sont transportés de la prison au tribunal, et inversement.

"Depuis, je peux dire ce que c'est que de se trouver dans ces BOSTA", nous dit Lama, la voix calme, et non moins ferme. "Sauf que cette fois, ce fut vraiment au delà de mes forces. Il vous jettent au fond de cette sorte de petite cage en fer, et vous y font asseoir de force. Deux longues heures se sont écoulées, où je sentais chaque seconde peser de tout leur poids, avant que, enfin, les militaires se décident à démarrer. Durant tout ce temps, leur radio diffusait sans cesse tout l'éventail du hit parade des tubes en hébreu, le tout réglé au volume maximal par mes chers geôliers...".Durant le trajet, si la radio fut éteinte, Lama ne put trouver pour autant un peu de répit, puisque ses geôliers prirent un malin plaisir à faire en sorte qu'elle soit, à chaque coup de volant, jetée de part et d'autre de sa cage, sa tête cognant à chaque fois contre les barreaux de fer.

La jeep stoppa alors à la prison de Shikma d'Ashkelon. Lorsque lui fut ôté le bandeau autour de ses yeux, elle vit alors, à la montre de l'officier de police, qu'il était deux heures et demie de l'après-midi. Ce fut alors parti pour une énième fouille corporelle, les questions sans fin sur sa vie privée pour, finalement, être conduite vers la salle d'interrogatoire, où elle fut retenue jusqu'à trois heures du matin. On lui présenta un morceau de papier où lui étaient notifiés ses droits : une douche quotidienne, l'accès aux toilettes, et le droit de rester silencieuse.

"Ils me poussèrent sur une chaise fixée au sol, complètement recroquevillée, puisque cette chaise n'était pas plus haute que celle que l'on voit dans un classe d'école primaire. Les menottes, en fer, étaient si serrées que je ne pouvais pas bouger du tout. Lorsque je refusai de lui donner le code d'accès à mes mails, l'officier du Shin Bet me répondit alors : 'Okay, grand bien te fasse, on n'en est qu'au début de l'interrogatoire.'"

Il la questionna alors sur ses activités au sein du Hamas, ce à quoi Lama lui répondit qu'elle n'avait aucun lien avec cette organisation politique. "Il me dit qu'il était au courant de mon travail de journaliste, mais que "on ne t'arrête pas pour ça, mais pour ce que tu fais". Pourtant, c'était toujours autour de mes écrits que s'articulaient toutes leurs questions, et ils ont même sorti des textes que j'avais écrits il y a 19 ans."

"Je leur ai dit être effectivement vouée corps et âme à mon travail de journaliste mais que, en aucune manière, je n'acceptais que l'on m'associe, de près comme de loin, au Hamas. L'interrogateur, furieux de ne pas me voir céder, me cria : "La menteuse que tu es va avoir droit au niveau supérieur de l'interrogatoire."

"'Tu peux dire adieu pour ce qui est d'aller aux toilettes ! Je leur montrai alors ce morceau de papier qu'il m'avaient eux même remis pour me signifier mes droits, et cela le mit hors de lui ".

"Ce n'est pas toi, du haut de tes écrits à la con, qui va m'expliquer à moi, officier expérimenté du Shin Bet, comment je dois faire mon travail ! J'aime mieux te dire qu'ils se comptent sur les doigts de la main tous ceux qui, en quinze ans de carrière, ont réussi à continuer de fermer leur gueule. Je te ferai sortir les vers du nez, que ça te plaise ou non !"

Celui qui me hurlait ainsi en pleine tête, s'appelle DOV. J'eus droit, après cette brute, à son collègue Haroun.

Ce devait être le coup du " bad cop, good cop" (méchant flic, gentil flic), puisqu'il me dit d'un ton mielleux :
"Allez, tu sais, si tu te montres un tout petit peu coopérative, tu auras le droit de voir ta famille souvent et tu seras transférée vers une cellule où tu seras bien mieux. Tu te fais du mal à toi-même, tu sais. Beaucoup se sont entêtés bêtement à vouloir se taire, et au bout du compte, après quinze jours en prison, ils ont compris qu'il était plus intelligent de parler. C'est pour toi que je dis ça. Pense aussi à ta famille."

"Major Yehiya est venu aussi. Il m'a dit : "Toi, t'es rien par rapport à nous ; nous on représente un Etat, et toi, regarde toi, tu n'es que toi. On est reconnu dans tout le Moyen-Orient pour notre solide expérience dans le métier du renseignement, et on se précipite à nos portes pour venir apprendre le boulot. Toi, en tant qu'individu, tu ne peux pas tenir le coup bien longtemps, tes ressources sont limitées. Tu te crois une guerrière, mais sois en certaine, tu vas faiblir bien plus vite que tu te l'imagines, rappelle toi que de notre côté, il y a tout un appareil d'Etat avec nous."

A trois heures et demi du matin, soit 25 heures après son arrestation, Lama fut conduite au mitard. "Deux mètres sur trois à tout casser, sans doute moins. Dans ce réduit, il y avait le trou pour faire ses besoins... Du robinet, un petit filet d'eau sortait à peine, pour s'arrêter au bout de cinq secondes. Alors, vous vous imaginez pour laver mes vêtements. Un matelas, pas plus large qu'un vieux carton, était posé à même le sol, avec trois couvertures, une en guise d'oreiller, et les deux autres pour me protéger du froid. En vain, car avec la climatisation qu'ils avaient réglée à fond, le froid était tel qu'il passait sans mal au travers. J'aurais pu me trouver dans la rue en plein hiver, que ça n'aurait guère été pire. Et puis il y avait toute cette lumière qui restait tout le temps allumée. Une nourriture infecte m'était glissée sous la porte."

Après cette première nuit passée en isolement, une soldate vint chercher Lama pour la conduire, un foulard sur les yeux et menottée, dans la salle d'interrogatoire. A nouveau, Lama eut droit à la petite chaise pour enfants, aux mains fermement attachées dans le dos, sans doute pour mieux entendre les menaces qu'on lui proféra sans tarder : "On va te laisser comme ça des mois entiers. Si tu continues à rester muette comme une carpe, on va faire venir ici-même tes enfants pour s'occuper d'eux aussi, et on va te pourrir ta vie."

"Dans les premiers jours, les séances d'interrogatoire pouvaient s'étaler sur dix longues heures, et à chaque fois, j'avais l'impression que cela ne s'arrêterait jamais" nous dit Lama. "Je demandai à aller aux toilettes, et ils me laissèrent y aller. En principe, j'aurais pu leur demander d'aller me laver à la douche. Elle se trouve dans une autre cellule d'isolement, mais vu sa vétusté, l'insalubrité qui y règne, il vous est impossible de vous y laver. L'eau qui sort du robinet sale, en plus d'être sale est froide, et comment peut-on ôter toute la crasse qui s'accumule sur la peau au fil des jours d'emprisonnement, dans ces conditions ? Mes geôliers me dirent : 'T'as pas encore tout vu, ce n'est que le début.'"

Un peu plus tard, la durée des interrogatoires passa à vingt heures par jour, et cela durant près de trois semaines, de sept heures du matin, jusqu'à deux heures et demi du matin, avec, cela va sans dire, les mains fermement attachées dans le dos.

"Sauf quand ils m'apportaient la nourriture" nous dit Lama. "C'est, avec les prières, les seuls moments où j'avais les mains détachées. Quand je demandais à aller aux toilettes, c'était pas plus de deux à cinq minutes grand maximum, sinon la soldate qui se tenait toujours devant, ouvrait carrément la porte. Alors le plus dur fut pendant mes règles. Ils m'avaient confisqué les quelques tampons que j'avais pu prendre avec moi lors de mon arrestation, et m'en ont donné à la place de très mauvais, qu'aucune femme en liberté n'aurait achetés."

De retour en isolement, Lama ne put trouver le sommeil. Quelqu'un venait souvent frapper contre le mur, elle perdait presque connaissance, et la douleur qui la tenaillait le long de la nuque, et qui cognait dans toute sa tête, l'empêchait de trouver le moindre sommeil.

"Lorsqu'il me voyait défaillir sur la chaise, à bout, l'interrogateur me disait : 'Si tu veux dormir, il faut parler. Sinon, ça va être encore plus dur pour toi. Alors, sois raisonnable, tu sais ce qu'il te reste à faire' Et comme ça des jours et des nuits durant. J'avais mon coeur qui battait tout les jours très vite. Je ne pouvais pas marcher, me tenir droite m'était devenu impossible. Tout le temps, la douleur me martelait la tête, et le long de la nuque".

"C'est assurément la privation de sommeil, qui fut le plus douloureux. Chaque fois que je tombais d'épuisement, l'interrogateur me hurlait en plein visage. Je me réveillais alors en sursaut, me redressais, et ils continuaient de crier encore plus fort : "Si tu continues à t'entêter comme une mule alors, mule que tu es, on va te conduire dans un autre mitard où, crois moi, tu vas regretter celui où tu es en ce moment !" C'était la cellule n°8, à laquelle elle eut effectivement droit, durant un laps de temps.

"Marcel, un autre interrogateur - tous ceux qui se succédèrent durant ces interrogatoires, n'avaient de cesse de crier, de hurler comme des bêtes.
"Ton grand-père, j'en suis sûr, il était parmi ceux qui ont tué des Juifs, en 1929 à Hébron", me dit-il, et je lui répondis alors que ma famille n'était pas d'Hébron. "Alors, c'est que c'était le père de ton mari !" me dit-il. Ils allèrent jusqu'à prétendre que je faisais partie de la section communication du Hamas, que je donnais des cours de politique, et que j'organisais des séances d'entraînement pour tenir le coup durant un interrogatoire. Je lui répondis alors 'Mais comment pourrais-je enseigner quelque-chose que je n'ai jamais vécu ? "

Après trente cinq jours d'interrogatoire, Lama Khater fut transférée à la prison de Damon avec d'autres détenues de Hébron, arrêtées quelques jours avant elle. Son procès dura longtemps, car elle refusait les accusations. C'est à la fin du mois de juin, alors que d'autres qu'elle étaient sur le point d'être relâchées, qu'elle conclut avec l'autorité militaire un "plaider-coupable" permettant, en retour, un allègement des charges pour être finalement condamnée sur le motif suivant : "appartenance à association illégale, dans le cadre des mesures d'urgence en cours".

Sa peine fut de treize mois d'emprisonnement, assortie d'une amende de 4000 shekel. Trois semaines avant sa libération, Lama devait apprendre l'arrestation de son fils, un étudiant, pour "suspicion d'appartenance au Hamas."

Le Shin Bet n'a pas répondu aux questions du journal Haaretz lorsque lui fut demandé si l'immobilisation d'un détenu dans des positions douloureuses, tout en l'empêchant de dormir, ressortissait, ou non, de torture illégale."

Par Amira Hass

(Traduit par Lionel R. pour CAPJPO-EuroPalestine)

Source : Haaretz

CAPJPO-EuroPalestine

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