Les relations russo-indiennes améliorées doivent s'équilibrer avec les relations russo-chinoises améliorées

06-11-2019 reseauinternational.net 13 min #163958

par Andrew Korybko.

La visite du nouveau Ministre indien de la Défense Rajnath Singh à Moscou du 5 au 7 novembre, en compagnie d'une délégation commerciale technico-militaire de 50 membres, poursuivra la tendance à l'amélioration des relations russo-indiennes en matière de défense après leur affaiblissement relatif au cours des dernières années. Cette tendance doit néanmoins être nuancée par l'amélioration de la connectivité russo-chinoise grâce à l'intégration prévue de l'Union Eurasiatique à l'Initiative Ceinture et Route via la vision proposée du N-CPEC+, faute de quoi Pékin pourrait en venir à croire que l'amélioration des liens russo-indiens en matière de défense vise à contrer ses capacités militaires croissantes et risquer ainsi, non intentionnellement, de provoquer un dilemme en matière de sécurité.

Le nouveau Ministre indien de la Défense Rajnath Singh se rendra à Moscou du 5 au 7 novembre en compagnie d'une délégation d'entreprises de 50 membres pour participer à la Commission Intergouvernementale de Coopération militaro-technique entre l'Inde et la Russie, au cours de laquelle les médias indiens attendent des deux pays des progrès dans  l'entente de coentreprises pour produire des pièces détachées russes en Asie du Sud et peut-être aussi dans  la réalisation d'un  objectif énoncé conjoint fait après le Forum Économique de septembre pour « préparer un cadre pour la coopération en matière de soutien logistique mutuel«.

« L'Accord de Soutien Logistique Réciproque » (ASLR), comme l'appellent les médias indiens, serait  la version russe du « Mémorandum d'Accord d'Échange Logistique » ( LEMOA) que l'Inde a déjà conclu avec les États-Unis en 2016 pour permettre à ses forces militaires respectives d'utiliser au cas par cas les installations pertinentes des pays partenaires en matière de « logistique ». Le LEMOA permet fonctionnellement à la marine indienne d'utiliser des bases US dans la zone afro-asiatique de l'océan Indien pour « contenir » la Chine dans cette voie navigable, tandis que l'Accord de Soutien Logistique Réciproque donnerait à ses navires de guerre le droit d'accoster régulièrement à Vladivostok, ce qui leur ferait traverser de manière provocatrice les mers de Chine méridionale et de Chine orientale.

Ils sont déjà en mesure de le faire grâce au  pacte logistique récemment signé avec la Corée du Sud, mais l'intégration de la Russie dans ce cadre transrégional de « confinement » chinois (même si ce n'est pas du tout l'intention de Moscou mais la motivation stratégique non déclarée de New Delhi) risque de provoquer un dilemme sécuritaire entre les deux membres du BRICS et partenaires de l'Organisation de Coopération de Shanghai qui pourraient indirectement promouvoir l'objectif stratégique US de créer un désaccord entre eux.

Du point de vue chinois, la marine indienne est en train d'élargir considérablement sa portée opérationnelle dans toute la région afro-pacifique, conformément à la vision «  indo-pacifique » des États-Unis qui vise en fin de compte à «  contenir » la Chine. Cependant, du point de vue russe, Moscou essaie simplement de compenser le déclin de sa position sur le marché militaire indien après que ses exportations  aient chuté de 42 % au cours de la dernière décennie, comme le prouve le rapport du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) qui a été publié plus tôt cette année. La Russie a manifestement intérêt à récupérer sa part de marché perdue et les milliards de dollars de revenus qui lui sont associés alors qu'elle poursuit sa transition économique systémique vers la «  Grande Société » à travers les «  Projets Nationaux de Développement«, dont le coût est estimé à  400 milliards de dollars.

le Ministre indien de la Défense Rajnath Singh arrive à Moscou pour stimuler la coopération de la Défense avec la Russie

Aussi innocentes que puissent être les intentions de la Russie, le fait est que le pays faciliterait passivement les patrouilles régulières de navires de guerre indiens le long des côtes chinoises et à travers ses mers de l'Est et du Sud si l'ASLR était approuvé, que ce soit pendant l'actuel voyage du Ministre de la Défense ou dans le futur. Moscou doit accepter que Pékin ne se sente pas confortable avec ce résultat même si elle n'en parle pas directement mais y fait allusion. Ce n'est pas seulement du domaine de la « spéculation », comme certains critiques pourraient le prétendre, mais cela s'est déjà produit à travers l'analyse de Hu Zhiyong «  Les relations Inde-Russie reposent sur des calculs stratégiques » du journal Global Times qui est indirectement sous influence du parti Communiste et n'aurait donc pas été publié si les dirigeants chinois ne voulaient pas y faire passer un subtil message. Le chercheur à l'Institut des Relations Internationales de l'Académie des Sciences Sociales de Shanghai a conclu l'article qu'il avait écrit juste après la fin du Forum Économique Oriental en avertissant que :

« Le renforcement des liens entre la Russie et l'Inde, en particulier leur coopération militaire et technique, aurait un impact négatif sur la sécurité nationale chinoise. Consolider et développer les liens avec la Russie implique l'intention stratégique de l'Inde d'endiguer la montée en puissance de la Chine. Cela augmenterait la pression géopolitique sur la Chine et augmenterait l'instabilité à la périphérie de la Chine«.

Ses inquiétudes sont légitimes et fondées sur l'espoir que le  Corridor Maritime Vladivostok-Chennai (VCMC) qui a été convenu entre ces nouveaux «  partenaires mondiaux » au cours de cet événement pourrait s'associer au pacte logistique prospectif pour aboutir au scénario militaire décrit ci-dessus, à savoir des navires de guerre indiens patrouillant régulièrement le long des côtes de la Chine. La solution à ce dilemme sécuritaire imminent consiste pour la Russie à améliorer sa connectivité avec la Chine tout en améliorant ses liens militaires avec l'Inde afin d'équilibrer les deux et de conserver la confiance de Pékin, ce qu'elle peut faire en faisant  progresser le plan du président Poutine de cette année d'intégrer l'Union Eurasiatique dans l' Initiative Ceinture et Route (BRI). Ceci peut être réalisé de manière réaliste dans le sens le plus tangible par l'expansion du projet phare  CPEC de la BRI sur le vecteur nord ( N-CPEC+) à travers l'Afghanistan et l'Asie Centrale qui relierait ainsi la Russie  au pivot mondial de l'État du Pakistan qui est aussi le principal allié de la Chine. Cela renforcerait simultanément la confiance avec la Chine tout en maintenant le pivot pro US de l'Inde en échec. C'est grâce à ces moyens créatifs gagnant-gagnant que la Russie peut améliorer ses liens militaires avec l'Inde tout en apaisant les soupçons chinois, représentant une expression magistrale de sa grande stratégie du XXIe siècle visant à devenir  la force suprême « d'équilibrage » en Afrique et en Eurasie.

 Andrew Korybko

source :  Improved Russian-Indian Ties Must Be Balanced With Improved Russian-Chinese Ones

traduit par  Réseau International

 reseauinternational.net

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