Syrie : « La propagande de 'guerre humanitaire' a renversé la réalité et rendu le public occidental désorienté »

06-11-2019 investigaction.net 9 min #163974

06 Nov 2019
Article de :  Andrea Duffour

Entretien avec Tim Anderson, dans le cadre du 3ème Forum syndical international » Solidarité avec les travailleurs et le peuple syrien pour faire face aux sanctions économiques, aux interventions impérialistes et au terrorisme » à Damas, 8-9 septembre 2019.

Propos recueillis par Andrea Duffour**

Pourquoi êtes-vous venu ici à Damas et quel est le message principal que vous souhaiteriez transmettre dans votre pays à votre peuple ?

TA : C'est ma neuvième visite en Syrie pendant la guerre. Je suis heureux de pouvoir participer à une conférence de solidarité syndicale, surtout avec tant de délégués d'autres pays, dont l'Amérique du Nord et l'Europe. Cet événement a marqué une percée, je pense, en solidarité avec le peuple syrien, on se distance par rapport à la fausse « guerre humanitaire » et exprime une claire opposition à la guerre économique menée contre l'ensemble du peuple syrien.

J'espère que ce forum transmet au public occidental qu'il n'y a pas lieu de craindre les abus « des trolls de guerre occidentaux » et qu'il est urgent de revoir et de s'opposer à la participation des gouvernements occidentaux à une guerre économique génocidaire destinée à affamer, paralyser et détruire la nation entière. L'OMS nous a dit l'année dernière que ces « sanctions » vicieuses menacent des vies chaque jour. Idriss Jazairy, le Rapporteur spécial de l'ONU sur l'impact négatif des mesures coercitives unilatérales des droits humains, a déclaré à l'ONU l'année dernière : « Il est urgent de lever toutes les sanctions qui ont un impact négatif sur les droits humains des Syriens. Des mesures coercitives unilatérales qui portent sur les intrants et produits agricoles, les médicaments, de nombreux articles à double usage liés à l'eau et à l'assainissement, à l'électricité publique, au transport, à la reconstruction d'écoles, d'hôpitaux et d'autres bâtiments et services publics sont de plus en plus difficile à justifier, si jamais ils étaient justifiables » (Jazairy 2018).

Le public occidental a fini par tirer les leçons de la guerre économique des années 1990 contre l'Irak, mais ne semble pas encore avoir compris au sujet de la sale guerre contre la Syrie.

Que pouvez-vous dire des « terroristes », des fausses nouvelles et mensonges que nous entendons dans nos pays au sujet du président démocratiquement élu, Bashar al-Assad ?

TA : La propagande de » guerre humanitaire » a renversé la réalité et rendu le public occidental désorienté. Ceux d'entre nous qui viennent des cultures occidentales ont discuté de cette question à la conférence, et la raison de cette croyance occidentale (croyant à une série presque infinie de faux prétextes de guerre) n'est qu'en partie due aux campagnes de désinformation massives. Il semble y avoir une certaine prédisposition chez les libéraux occidentaux (en particulier) à se laisser prendre au jeu du « sauveur » dans ces guerres humanitaires, à l'idée que les libéraux occidentaux peuvent « sauver » des peuples inconnus de leurs soi-disant « dictateurs brutaux » qui, pour une raison inconnue, sont en train de « tuer leur propre peuple » - et ceci, même après que les prétextes de guerre par rapport à l'Irak, la Libye, la Syrie, le Nicaragua et le Venezuela ont été démasqués. Ce mythe romantique néocolonial conserve un certain attrait. Même que la plupart des ennemis du gouvernement syrien (les « djihadistes » sectaires eux-mêmes à Alep, au Qatar et al Jazeera, consultants de l'OTAN) ont admis que le président Assad maintient une très haute popularité en Syrie, les gouvernements occidentaux et les médias ont persisté avec une diabolisation ridicule de sa personne (« il tue son propre peuple «, etc.). Dans le chapitre 5 de La sale guerre contre la Syrie, j'ai documenté les différents sondages sur le président et le gouvernement syriens au cours des premières années de cette longue guerre.

Tim Anderson à Damas sept. 2019-09-08, photo gftu

Pouvez-vous nous donner plus d'exemples sur la « guerre du langage » ?

TA : Le libéralisme occidental / impérial, et en particulier la notion nord-américaine de « pouvoir intelligent », a colonisé notre langue avec des termes déformés tels que « révolution » (pour violence réactionnaire, sectaire), « rebelles » (pour fanatiques et mercenaires soutenus par l'Occident) et « activistes » (pour propagandistes payés par des gouvernements occidentaux). Le droit international, avec ses présomptions contre la guerre a été démantelé avec des doctrines pseudo-légales telles que « la responsabilité de protéger » et l'invention monstrueuse ultime de la « guerre humanitaire », promue par des ONG d'entreprises telles que Human Rights Watch, les Casques blancs et Amnesty International. Nous devons admettre qu'ils ont eu beaucoup de succès dans les cultures occidentales. Il s'ensuit que ceux qui s'opposent aux guerres d'agression et qui soutiennent le droit à l'autodétermination des peuples devraient essayer de décoloniser notre langue et de restaurer la substance de ces droits postcoloniales que nous avons réussi à atteindre en droit international.

Quelques conseils sur la façon de résister ?

TA : Nous avons une responsabilité, je crois, dans l'éducation populaire. Nous devrions utiliser la raison et les preuves pour sevrer les populations occidentales de cette « kool-aid » hallucinogène qui les a rendues si stupides ? Comment, par exemple, les médias occidentaux peuvent-ils soutenir ce mythe d'une « guerre civile » en Syrie, alors qu'Israël et deux membres de l'OTAN occupent militairement de grandes parties de la Syrie ? Comment peuvent-ils s'en tirer en répétant les fausses histoires d' « armes chimiques », qui ont été discréditées à maintes reprises par tous les experts indépendants ? Il faut s'attaquer aux racines de cette stupidité occidentale.

Quelles sont les 3 à 5 sources que vous conseilleriez de consulter régulièrement au sujet de la Syrie ?

TA : Tout d'abord, je suggère que des personnes honnêtes et curieuses examinent périodiquement le site Web des médias russes, iraniens et syriens, facilement accessibles (par exemple, Spoutnik, RT, Press TV, FARS News et SANA) sur les questions de guerre. Ajoute Telesur à cette liste !

Malgré les tentatives constantes de l'Occident de bloquer et d'interdire - qui maintenant incluent des exclusions par les monopoles des nouveaux médias de Google, YouTube, Twitter et Facebook et même de nombreux fournisseurs d'accès à internet - ces sources sont toujours d'actualité et facilement accessibles. D'écouter aussi l » autre côté » était pourtant un principe clé de la discussion franche et de l'action critique. Même si de nos jours, tu pourrais avoir besoin d'un réseau privé virtuel (VPN) pour éviter certaines tentatives de blocage et de censure.

Deuxièmement, il existe en Amérique du Nord de nouveaux canaux médiatiques qui offrent un contenu critique, souvent très bien documenté, sur les différentes nouvelles guerres. Il s'agit notamment de MINTPRESS, de l'American Herald Tribune, du Greanville Post, du Black Agenda Report et de Global Research. Un certain nombre de sites plus anciens (Counter Punch, Jacobin, Common Dreams) ont été cooptés par le dogme libéral occidental et produisent un contenu beaucoup plus « inégal ».

Troisièmement, sur la guerre contre la Syrie, et sur toute la région du Moyen-Orient, les lecteurs peuvent lire mes livres : The Dirty War on Syria (2016, Global Research) and Axis of Resistance (2019, Clarity Press). Il y a un certain nombre d'autres écrivains critiques sur la guerre. Nous étions peu nombreux dans les premières années de la guerre, mais notre nombre a augmenté ces dernières années. Il suffit de regarder qui est maltraité par les mass-média et tu pourrais être sur la bonne voie.

Pour voir le rapport complet et les photos lors du forum de Damas :  cuba-si.ch

Source : Investig'Action

*Tim Anderson: Maitre de conférences et directeur mérité du Center de « Counter hegemonic Studies », académicien en économie politique, spécialisé sur les États indépendants dans le Pacifique et en Amérique latine et ainsi forcément devenu expert sur les interventions impérialistes ; auteur de La sale guerre contre la Syrie (2016) et l'Axe de la résistance, 2019

**déléguée de l'association de solidarité Suisse-Cuba

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