L'océan, ce patrimoine vital à protéger d'urgence

06-11-2019 usbeketrica.com 10 min #163988

L'avenir des océans  s'annonce sombre, sous le triple fléau de la surpêche, de la
pollution au plastique et de l'excès de transport maritime. La menace pèse à la fois
sur les écosystèmes marins et sur la sécurité alimentaire de l'humanité. L'espoir est
pourtant permis d'inverser la tendance, assure cet article de la  Fondation BNP Paribas.Il revient sur le témoignage des trois participants de la conférence « Protéger l'océan aujourd'hui pour demain », tenue dans les locaux de BNP Paribas Asset Management le 15 octobre 2019 : Philippe Cury, directeur de recherche à l' Institut de recherche pour le développement (IRD) et membre du Comité scientifique de la  Fondation BNP Paribas ; Antidia Citores, Manager lobbying et Porte-parole de  Surfrider Foundation Europe, et Vincent Pascal, directeur du département Shipping and Offshore Finance de BNP Paribas.

Piliers de la régulation du climat et promoteurs d'écosystèmes vitaux pour la chaîne alimentaire, les océans couvrent 360 millions de kilomètres carrés soit 72 % de la surface du globe. L'envergure géographique de ce patrimoine mondial est hélas à la mesure des dangers qui compromettent sa survie. À quoi ressembleront les espaces maritimes à l'horizon d'un siècle si la main humaine continue de les malmener ? À des mers mortes, à des sanctuaires, voire à des déserts privés de leur capacité à tenir le rôle d'absorbeur de carbone. Trois facteurs majeurs concourent au désastre, que ne suffira à stopper l'«  écodépression » des spécialistes les plus avertis. Le premier d'entre eux se nomme la surpêche et le pillage des fonds marins.

Bateaux de pêche. © Shutterstock

Philippe Cury le rappelle avec inquiétude. « Plus d'un milliard d'individus dépendent économiquement de la pêche et donc des océans. Or, aujourd'hui, 90 % des stocks de poissons sont exploités au maximum et plus du tiers surexploités. » La consommation de poisson en moyenne et par an se chiffrait à neuf kilos dans les années 1950. Elle a plus que doublé depuis. La pression consumériste alimente une surpêche qui « cause la perte d'un million de tonnes de poisson par an », au risque de provoquer des problèmes de sécurité alimentaire notamment dans les pays du sud

Cinq mille milliards de particules

Grand connaisseur du terrain, le directeur de recherche de l'IRD met en garde contre le changement de configuration du plancton en Méditerranée. « En gagnant 1,5°C sous l'effet du réchauffement, cette mer ne permet plus aux sardines qu'elle abrite de se reproduire. » Idem pour les anchois du Pérou, transformés annuellement pour l'alimentation animale à hauteur de près de 10 millions de tonnes, et dont l'épuisement a incité l'industrie chinoise à capter les sardinettes d'Afrique de l'Ouest. « Les sardines et anchois de Namibie ont presque disparu », s'alarme Philippe Cury. « Dans ce contexte, les méduses viennent en abondance et gélifient l'écosystème. Des oiseaux désertent et des poissons meurent. Entre 60 % et 95 % des espèces marines ont fondu. »

« Plus de 650 espèces marines sont victimes d'ingestions de plastiques mais l'être humain est, lui aussi, menacé »

À la surpêche et à ses incidences s'ajoute la négligence coupable du consommateur lui-même, rompu à l'usage des plastiques. Les déchets issus de cette matière n'épargnent aucun espace. Forte de 45 antennes bénévoles dans 12 pays européens et spécialisée dans la lutte contre cette pollution, Surfrider Foundation Europe évalue cette dernière à quelque 3,5 millions de kilomètre carrés, soit un tiers de la surface de l'Europe. La pollution de l'océan provient à 80 % de la terre ferme. « Les déchets sont partout en mer. Si 30 % d'entre eux sont visibles en surface, le reste atteint les fonds marins et détériorent au premier chef la "pompe" carbone qu'ils représentent », souligne Antidia Citores. Le pollueur oublie son forfait alors qu'il est lui-même impacté. « Plus de 650 espèces marines sont victimes d'ingestions de plastiques mais l'être humain est, lui aussi, menacé », poursuit la porte-parole de Surfrider Europe. « Les plastiques se fragmentent en micro-plastiques. On sait que 100 % des moules en contiennent. » L'industrie des cosmétiques porte ici un passif lourd, dont le prix s'élève à plus de cinq mille milliards de particules de plastiques issues de sa production essaimant dans les eaux, dégradant leur qualité et compromettant la santé des usagers.

Quand la pollution plastique menace la biodiversité. © Shutterstock

L'usager, justement, mesure-t-il bien le tribut écologique de son ravitaillement ? Chaque année, 11 milliards de tonnes de marchandises transitent par la mer. Le transport maritime pèse pour près de 90 % du transport mondial et ce dernier facteur ne contribue pas qu'un peu à la pollution des océans. Si des catastrophes pétrolières telles que les naufrages de l'Amoco Cadiz en 1978 ou de l'Exxon Valdez en 1989 ont marqué les esprits, ces mêmes esprits regardent avec moins de vigilance ce quotidien de la navigation fait d'épandages de fuel, d'émanations de CO2 ou encore de rejets de soufre utilisé pour les moteurs de navire. « Les incendies à bord des navires surviennent plus souvent qu'on ne le croit et présentent encore plus de risques avec le transport de voitures électriques, du fait des composants de leurs batteries », relève Vincent Pascal, responsable du financement du secteur maritime pour BNP Paribas.

Approche écosystémique

Le diagnostic fait frémir. La situation n'en est pas moins réversible, pour autant que la main humaine puisse défaire ce qu'elle a produit. « La prise de conscience est là », constate Antidia Citores, qui insiste sur l'importance du 17e  ODD - le « partenariat » - pour atteindre l'ensemble des objectifs du développement durable (dont le 14e sur la vie aquatique). C'est dans cette optique que BNP Paribas a annoncé fin septembre une nouvelle position publique en faveur de la protection de l'océan, pour financer les activités maritimes de façon responsable et soutenir ses clients dans leur transition écologique.

Dans le domaine du transport maritime par exemple, « l'âge du navire, les assurances maritimes, la certification constituent des critères pour notre politique de crédit, plus sélective », fait valoir Vincent Pascal. « La réaction des armateurs aux enjeux a favorablement évolué. » La flotte pétrolière s'est dotée de doubles coques depuis l'Exxon Valdez. Des carburants plus légers en soufre ou des filtres à lessivage de fumées s'offrent comme alternatives, de même que le moteur hybride à propulsion au gaz naturel liquéfié, « qui réduit de 25 % les émissions de CO2 et élimine le soufre », précise Vincent Pascal. À moins d'une propulsion à hydrogène, encore à l'étude.

Une flotte maritime à réinventer ? © Shutterstock

Il en faudra sans doute davantage pour tenir l'objectif d'une réduction de 50 % des émissions de CO2 de la flotte mondiale à l'horizon 2050. Des cargos à voile pourraient devenir la norme mais « la propulsion vélique se limite à 15 ou 20 % de la propulsion totale chez la plupart des armateurs investis dans ce type de modèles à l'exception du projet Neolin », remarque Antidia Citores. Vincent Pascal n'ignore pas les difficultés. Les innovations représentent un coût, et les armateurs ont besoin de financements. C'est pourquoi BNP Paribas s'est engagé avec une enveloppe d'un milliard d'euros d'ici à 2025 en faveur de la transition écologique dans le shipping. Regrettant également la difficile régulation d'un « secteur aussi atomisé que le transport maritime », le directeur du département shipping et offshore de BNP Paribas parie déjà sur les bénéfices de la nouvelle réglementation sur le soufre qui entrera en vigueur en janvier 2020.

« Il faut couper le plastique à la source »

Or, l'effort des professionnels de la mer n'ira pas sans d'autres changements d'attitudes. Les citoyens consommateurs et leurs gouvernants peuvent et doivent contribuer à ces évolutions nécessaires. « Il faut couper le robinet du plastique à la source », martèle Antidia Citores. « D'urgence, réduire la quantité d'emballages et recycler, et surtout cesser d'acheter des objets en plastique dont on n'a pas besoin. » Philippe Cury abonde, en pointant de « nouvelles opportunités en termes d'économie circulaire et d'évolution vers des pêches durables, économes en énergie et respectueuses de la biodiversité marine ».

Le directeur de recherche de l'IRD appelle, en amont, à repenser les modes de production par une « approche écosystémique, qui réconcilie la pêche avec les écosystèmes ». Le même sollicite une réelle volonté politique « pour que les 22 des 35 milliards de subventions allouées annuellement à la pêche pour des pratiques nocives soient réaffectés à la transition écologique ». La restructuration des écosystèmes n'est, selon lui, par hors de portée, mais elle prendra du temps. Le changement de civilisation, lui, doit anticiper l'échéance. Sans quoi, prévient l'expert à l'appui du  dernier rapport du Giec sur l'avenir des océans et de la cryosphère, « la production alimentaire chutera de 25 % à l'horizon 2100 ». Le futur se décide maintenant.

Photographie à la Une : © Shutterstock

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