« La terre abandonnée » : garder racine sur le sol irradié de Fukushima

07-11-2019 bastamag.net 5 min #164023

Comment filmer le drame de Fukushima ? Sans forme ni couleur, la radioactivité ne permet pas aisément au cinéaste de montrer l'après-chaos. C'est par la présence des irréductibles restés sur place, et par leur combat, que Gilles Laurent démontre que, des années après, la catastrophe demeure.

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Un documentaire sur l'après Fukushima se heurte à la difficulté, voire à l'impossibilité de filmer la radioactivité et ses conséquences. Le premier plan séquence de La terre abandonnée nous donne à voir une ville déserte, hâtivement abandonnée par ses habitants. Comme si toute présence humaine avait été violemment soufflée. Une annonce sort des hauts-parleurs, probablement émise par les autorités, ordonnant de faire « attention aux risques d'incendie ». Un message d'alerte obsolète, qui laisse présager la catastrophe et la panique.

Cette phrase, répétée machinalement, annonce l'une des grandes absentes du film : l'institution étatique. Le cinéaste pose le premier élément du paradoxe : la volonté politique de décontamination par les machines, en absence de tout représentant. A ce premier plan d'un paysage urbain chaotique et déserté, vient s'opposer un second plan de nature verdoyante et paisible, où ont choisi de rester (sur)vivre les trois derniers irréductibles habitants de cette région irradiée.

Un territoire en faux semblant

La nature semble, malgré la catastrophe, avoir repris ses droits. La terre, pourtant contaminée, continue de produire et de nourrir les animaux et les habitants restés. Les corps fatigués et les traits tirés de ces trois habitants ne laissent pourtant pas entrevoir la gravité de la situation. Ils poursuivent leurs activités, dans une quotidienneté déstabilisante au regard de la situation dramatique. Nous sommes surpris de les voir jardiner, cultiver leur potager, labourer leurs champs, boire l'eau du robinet. Nous sommes plus surpris encore de les entendre témoigner, avec le sourire, dans un élan de vitalité.

En contrepoint, derrière les machines et les combinaisons anti-radiations impersonnelles, le processus de décontamination commandé par les autorités lointaines est en marche. Les pelleteuses extraient la terre du sol pour l'enfermer dans des sacs alors même que l'un des paysans resté vivre « dans la zone » laboure son champ depuis son tracteur sans aucune protection. Ce chantier si absurde et irréalisable de « décontamination » révèle le souhait politique d'un retour des populations. Un faux semblant pour donner le change, et l'ambition politique de rassurer pour de nouveau rendre ce territoire attractif.

Des corps contaminés, porteurs d'un discours politique

Bien que la décontamination soit une « peine perdue d'avance » et que les derniers habitants dénoncent des « foutaises », c'est le lien aux racines et au respect de leur terre qui les a fait rester malgré le danger. M. Matsumura a essayé de partir en amenant son père, quelques jours après l'évacuation collective demandée en urgence par les autorités, mais ils sont rentrés : « L'un de nous devait s'occuper de nos parents. » A ce lien filial s'ajoute le respect de la faune de cette terre qu'il fait sienne : « Je devais m'occuper des animaux abandonnés, parfois encore attachés. » Partir, ici, conduirait à un déracinement impossible.

Le corps de cette femme et de ces deux hommes deviennent, parce qu'ils sont les plus irradiés du monde, des outils de résistance politique. M. Matsumura voyage, invité à des conférences et colloques internationaux. Il milite, sensibilise, informe et résiste à la pression gouvernementale qui souhaiterait également les extraire et invisibiliser son discours, à l'image de cette terre insalubre qu'il suffirait de faire partir pour que tout redevienne comme avant. « La vérité c'est que le Japon est foutu, et que les médias ne nous disent rien ».

Malgré des corps à la santé sacrifiée par le nucléaire, ces trois témoins du désastre continu de Fukushima ne se positionnent jamais en victimes. Ils revendiquent, par leur volonté farouche de rester sur place, le droit de ne pas être oubliés face à une ambition politique d'éliminer toute trace de cette catastrophe. Pour eux, mais surtout pour les générations futures, pour ceux qui paieront sur le long terme les conséquences de cette catastrophe nucléaire.

 bastamag.net

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