En Palestine, la colonisation détruit les oliviers

08-11-2019 reporterre.net 10 min #164050

En 2018, près de 10.000 oliviers ont été vandalisés par des colons ou par les autorités israéliennes en Cisjordanie et à Jérusalem Est. Des attaques « principalement menées par des colons motivés par la haine, dans le but de blesser et de terroriser les Palestiniens », dénonce une ONG palestinienne.

  • Jalud et Burqah (région de Naplouse, Palestine), reportage

À 200 mètres de Jalud, son village natal, Mahmoud « al-Hajj Mohammad » marche d'un pas pressé, balayant la broussaille sur son passage. « On n'est pas censés entrer dans cette zone, il faut faire vite, dit-il. Normalement, je dois demander une permission pour accéder à mes terres, et on court des risques à cause des colons. » Le fermier palestinien stoppe sa course au sommet d'un monticule. Légèrement essoufflé, les sourcils plissés, il pointe l'horizon du doigt : « Voilà ce qu'il reste de mes oliviers. » Face à lui, sur une petite colline, la moitié des arbres sont noirs comme le charbon.

En juin dernier, une partie de son champ d'oliviers a été détruit dans un incendie. « C'était durant l'Aïd-el-Fitr [la fête musulmane marquant la rupture du jeûne du mois de ramadan], raconte-t-il. Nous étions autour d'un repas familial, à Jalud, quand j'ai reçu un appel téléphonique d'un ami : mes oliviers étaient en feu. » Il fait défiler les photos de la fournaise sur son téléphone. « J'ai essayé de maîtriser le brasier avec mon frère, puis j'ai appelé les autorités israéliennes. Mais elles n'ont commencé à agir que quand les flammes se sont approchées de la colonie. » L'oléiculteur désigne le sommet de la montagne. Des dizaines d'habitations surplombent ses champs d'oliviers : « C'est la colonie d'Eli [1]. Ceux qui ont brûlé mes arbres y vivent. Ils sont déjà venus plusieurs fois dans mes champs pour nous agresser et abîmer les oliviers. »

« Ces arbres sont le fruit d'un héritage familial, et ils veulent les détruire ! »

Mahmoud « al-Haj Mohammad » reprend sa marche, à flanc de colline. Il accélère le pas, en lançant des regards anxieux en direction de la colonie : « Espérons qu'aucun colon ne vienne quand nous sommes dans le champ. » Plus il avance dans ses terres, plus les arbres sont noirs. Sur des centaines de mètres, les flammes ont avalé les feuilles vertes des oliviers, ne laissant sur leur passage que le spectacle désolant d'une végétation à l'agonie : « En tout, 500 arbres ont été brûlés, dit Mahmoud. J'ai mal au cœur en voyant cela. Ces terres étaient celles de mon grand-père. Ces arbres sont le fruit d'un héritage familial, et ils veulent les détruire ! »

Les oliviers vandalisés de Mahmoud « al-Hajj Mohammad ».

Outre les conséquences environnementales néfastes, la multiplication de ces actes de vandalisme porte un coup à l'économie palestinienne. « Chaque année, on perd un peu plus d'argent, on est très endettés. » Au total, la production d'huile d'olive contribuerait à 14 % de l'économie palestinienne.

À Jalud.

Cet arbre fruitier fait partie intégrante du paysage local, au point qu'il est devenu un emblème de la Palestine. Symbole de paix dans les religions monothéistes [2], il est aujourd'hui victime du conflit. Selon le Land Resarch Center (Centre de recherche sur la terre) (LRC), chargé de la protection des terres palestiniennes, « les attaques contre les oliviers palestiniens sont en constante augmentation. Elles sont principalement menées par des colons motivés par la haine, dans le but de blesser et de terroriser les Palestiniens ». L'ONG affirme qu'en 2018, sur 117 attaques, « 90 ont été perpétrées par des colons israéliens ». Les autres sont effectuées par les autorités israéliennes elles-mêmes. Lorsqu'ils ne sont pas partiellement coupés, les arbres sont carrément déracinés. Comme pour les oliviers de Mahmoud, certains champs sont réduits en cendres. Mais le plus souvent, les arbres sont endommagés après le versement des eaux usées des colonies dans les champs palestiniens.

En 2018.

Les actes de vandalisme contre les oliviers sont principalement concentrés dans la région de Naplouse, où se trouvent les terres de Mahmoud « al-Haj Mohammad », avec 2.334 oliviers endommagés en 2018. En cause : l'importante concentration de colonies dans le nord du territoire palestinien.

En 2018.

Dans un communiqué envoyé à l'Agence France-Presse, Yesha, la principale organisation représentant les colons de Cisjordanie, affirme « déplorer tous les actes de vandalisme », assurant que les « champs israéliens de Cisjordanie » sont aussi victimes de « terrorisme agricole ». Mais les agriculteurs israéliens et palestiniens ne semblent pas sur un pied d'égalité face à ce type d'attaques.

« Ils protègent les colons avant tout, même quand les Palestiniens sont clairement les victimes »

Au volant d'une voiture qui sillonne les collines de Naplouse, Alex Abu Ata, responsable du plaidoyer auprès de Première Urgence internationale, une ONG qui lutte contre les agressions des colons à l'encontre de la population palestinienne, affirme qu'en Cisjordanie, « la grande majorité des terres agricoles sont situées en zone C ». Dans ce secteur, les Palestiniens ont besoin d'obtenir un permis « pour n'importe quels travaux, y compris de clôtures ». Il ajoute : « Faute de permis, rejetés dans 98 % des cas [3], les fermiers palestiniens risquent de recevoir un ordre de démolition, et de voir leurs clôtures retirées par les bulldozers de l'armée israélienne. »

Mahmoud « al-Hajj Mohammad ».

Depuis les accords d'Oslo, en 1993, la Cisjordanie occupée [4] est divisée en trois zones. La zone A est théoriquement soumise au contrôle administratif et sécuritaire de l'Autorité palestinienne, et englobe les grandes villes palestiniennes ; dans la zone B, les Palestiniens se chargent du contrôle administratif, alors qu'Israël détient le volet sécuritaire ; et dans la zone C (plus de 60 % de la superficie de la Cisjordanie), Israël est chargé du contrôle administratif et sécuritaire. Cette zone C englobe les colonies et comprend de nombreux champs palestiniens.

Si ses oliviers sont attaqués, Mahmoud doit donc faire appel aux autorités israéliennes, en qui il n'a pas confiance : « Ils protègent les colons avant tout, même quand les Palestiniens sont clairement les victimes. Si un Palestinien attaque un arbre, il sera immédiatement arrêté. Mais, comme les vandales sont Israéliens... » Mahmoud s'arrête, et baisse la tête, l'air déconfit. « J'arrête de planter des oliviers, car je sais qu'ils seront détruits par des colons. »

« Je ne vais pas quitter cette terre. C'est chez moi ici »

Aux abords du village de Burqah, un peu plus au nord de Naplouse, les oliviers du paysan Basel ont aussi connu un triste sort. En août dernier, ils ont été brûlés dans un incendie. « Ceux qui ont déclenché le feu vivent dans cette implantation, affirme Basel en indiquant une dizaine de baraques dominant la colline qui fait face à son domaine. C'est une colonie illégale, elle n'est même pas reconnue par Israël ! »

Basel et les restes de ses oliviers, à Burqah.

Après ce type d'attaques, certains paysans, soutenus par des ONG israéliennes, se tournent vers la justice. Mais 93 % des plaintes déposées par des Palestiniens à la suite d'actes de vandalisme sur les arbres perpétrés par les colons sont déboutées par la justice israélienne, sans inculpation [5]. De quoi décourager les agriculteurs, comme Basel : « Je ne les ai pas poursuivis en justice parce qu'il n'y a pas d'espoir, ils ne seront jamais arrêtés. »

Le champ d'oliviers de Mahmoud « al-Hajj Mohammad », près de Naplouse. Sur la colline, la colonie d'Eli.

Selon l'organisation israélienne de défense des droits de l'Homme B'Tselem, « cette violence exercée par les colons est une "branche" non officielle de l'État, qui opère dans un territoire palestinien occupé, avec pour objectif de conquérir de plus en plus de terres pour l'extension des colonies. » L'État hébreu détruit lui-même régulièrement des oliviers [6], pour construire des bases militaires, ou poursuivre la construction du mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie.

Le regard porté sur le flanc de la colline, Basel observe les dizaines de squelettes sombres de ses oliviers. Il pousse un soupir : « Je ne vais pas quitter cette terre. C'est chez moi ici. » En face, depuis leurs habitations, les colons ont une vue imprenable sur les oliviers de Basel. Ils sont, eux aussi, déterminés à rester.

 reporterre.net

 Commenter