Brésil : Ils crient « Au loup ! » alors qu'il est déjà en train de dévorer les brebis !

08-11-2019 tlaxcala-int.org 12 min #164065

 Mário Maestri

La menace d'Eduardo Bolsonaro* d'un nouvel AI-5 contre l'avancée éventuelle de la résistance populaire au Brésil a motivé des protestations indignées, même de la part de secteurs au-delà de tout soupçon, tels que le STF (Cour suprême fédérale), les généraux, le réseau médiatique Globo, Joice Hasselmann** du PSL, et autres. Comme d'habitude, l'opposition parlementaire a avancé la proposition bidon de cassation du député fédéral putschiste. Ce n'était qu'une mise en scène pour les gogos, dans le style du garçon qui criait tout le temps "Au loup, au loup". La différence, c'est qu'au Brésil, l'animal glouton déguisé en clown démocratique est déjà en train de dévorer les côtes des brebis, l'une après l'autre.

Pour un nouvel AI-5, par Vitor Teixeira, 8 mars 2018

L'Acte institutionnel n° 5, promulgué le 13 décembre 1968, sous la présidence du dictateur Artur da Costa e Silva, a sévèrement restreint les garanties démocratiques encore en vigueur alors, en grande partie déjà non respectées : fermeture temporaire du Congrès, autorisation de licenciements arbitraires, intervention dans les municipalités, États, etc... Il a surtout radicalisé la répression, avec des arrestations, des tortures et des morts d'opposants ou considérés comme tels. Le tout avec le soutien ouvert ou voilé des grands médias de l'époque, cela va sans dire.

L'AI-5 était motivé par l'énorme avancée de l'opposition populaire au cours des mois précédents, en particulier la mobilisation des étudiants. Toutefois, la dictature et le grand capital craignaient surtout les travailleurs qui étaient déjà engagés dans la lutte. Le 16 avril 1968, la première grève ouvrière majeure depuis le coup d'État de 1964 a éclaté à la Siderúrgica Belgo-Mineira. Le 16 juillet, ce fut au tour de la Cobrasma, à Osasco. En 1967, les premières actions de lutte armée ont été menées par de petits groupes de gauche qui avaient abandonné la lutte de masse contre la dictature, alors qu'elle avançait encore,

A gauche et à droite, hier et aujourd'hui, un mythe veut que le reflux de l'opposition populaire à la dictature militaire et la destruction des petits groupes armés aient été dus à la répression implacable policière et militaire autorisée ou symbolisée par l'AI-5. Il suffirait donc, à tout moment, de promulguer un nouvel AI-5, pour envoyer le mouvement social dans le congélateur de l'histoire, pour de longues années. L'opposition parlementaire utilise actuellement ce fantasme historique pour rejeter la proposition de combattre le coup d'État post-2016 avec la population mobilisée dans les rues, les écoles, les usines et les casernes.

Ce n'est pas la répression qui a vaincu la gauche

La dissolution de la vague antidictatoriale populaire et ouvrière de 1967 et 1968 est essentiellement due à deux phénomènes, qui se sont influencés mutuellement. Le premier a été la fin de la période de récession et la forte expansion économique que le pays a connue à partir de 1968. L'expansion économique a également été impulsée par la faction militaire nationaliste et autoritaire-développementaliste qui avait pris le pouvoir en 1967, défénestrant les libéraux-castelistes*** de la direction de la dictature, dans un véritable "coup d'État dans le coup d'État".

De 1962 à 1967, le PIB par habitant du Brésil a augmenté de 2,1 %. De 1968 à 1973, il a explosé à 7,9 % ! La nouvelle situation a permis de réduire le chômage et d'augmenter la valeur moyenne des salaires des travailleurs, grâce à l'expansion du rythme de production et des heures travaillées. Même s'il était bouffé aux vers, le nouveau cycle économique vertueux, le "Miracle économique", a gagné le soutien ou la neutralité surtout d'immenses secteurs des classes moyennes, qui ont commencé à faire des voyages en Europe et à acheter des voitures et des appartements [Banque Nationale de l'Habitat], le tout subventionné.

L'inversion du cycle économique de dépression en cycle expansif, déjà en 1968, a été olympiquement ignorée par pratiquement toute l'opposition à la dictature au Brésil, en particulier par les groupes qui proposaient la lutte armée d'avant-garde inconditionnelle. Il est compréhensible que ce fut le cas pour les courageux sous-officiers et même les officiers nationalistes qui ont combattu la dictature militaire avec les moyens qu'ils connaissaient, c'est-à-dire les armes.

Catastrophe historique

Cependant, il était inacceptable que les dirigeants d'organisations comme le PCB et le POLOB abandonnent le marxisme et la réorganisation du mouvement social pour adopter des pratiques armées avant-gardistes [blanquisme]. L'hommage qui doit leur être rendu, pour l'intrépidité avec laquelle ils ont combattu, sacrifiant souvent leur vie, doit nécessairement s'accompagner du bilan politique de la catastrophe politique à laquelle ils ont contribué. Un désastre qui a englouti toute une génération de jeunes militants, surtout de la classe moyenne.

La deuxième raison, secondaire, de la défaite de l'offensive populaire et de la gauche à partir des années 1969 fut l'abandon des travailleurs par les directions qui se revendiquaient du marxisme. Tandis que le PCB continuait à courtiser la " bourgeoisie nationale ", qui a soutenu et guidé le coup d'Etat, des organisations comme l'ALN, le VPR, le Var-Palmares ont tourné le dos aux travailleurs, qui n'étaient plus considérés comme des artisans d'émancipation sociale et nationale. Les travailleurs ont été abandonnés, sans direction, dans la situation difficile à laquelle ils étaient confrontés.

L'absence générale de direction politique du monde du travail s'est poursuivie jusqu'à la renaissance du mouvement syndical, lorsque le "miracle économique" a échoué. Cette débâcle a été provoquée par la grande crise du capitalisme mondial au milieu des années 1970. Seules de minuscules organisations marxistes révolutionnaires, également réprimées, continuèrent à proposer, avec des répercussions très limitées, l'organisation autonome des travailleurs contre la dictature et pour leur émancipation.

"Grâce à Dieu, nous vivons dans une démocratie"-Dessin de Jota Camelo, 4 avril 2018

C'est l'économie, idiot !

Aujourd'hui, l'opposition parlementaire et syndicale bidon cherche à tenir la population à l'écart de la rue et dénonce, de manière désarticulée, le danger d'un décret bolssonien de nouvel AI-5 qui fermerait le parlement et le régime actuel, qu'ils qualifient de démocratique, ou presque. Après tout, on peut encore parler !, disent-ils. Le cri "Au loup, au loup !" a commencé avec les résultats des élections de 2018, lorsque l'attentisme a été proposé comme politique, afin de ne pas irriter le loup fasciste.

À ce moment-là, la peur de l'opposition bien élevée était telle que certains politiciens privilégiés en ont profité pour fuir et se réfugier en Europe - en 1964, les gauchistes réellement persécutés se sont réfugiés en Uruguay pour rester proches du pays et prêts à y retourner ! Cependant, déjà en février 2019, des millions de fêtards ont se faire voir le führer de Vivendas da Barra****, sans aucune réaction de sa part, à part un message pornographique.

Tout comme la victoire de Mussolini en 1922 et celle d'Hitler en 1933, si l'AI-5, en 1968, n'avait pas été suivi de l'expansion du cycle économique, la dictature militaire serait certainement entrée dans une crise et une dissolution accélérées et inexorables, sous les coups du mouvement social, quel que soit le degré de répression. Les baïonnette servent à tout, sauf à ce que les généraux s'assoient dessus. Dans le même sens, si le coup d'État de 2016 avait été suivi d'une forte expansion économique, la même que celle du second gouvernement Lula, Temer et Bolsonaro auraient été consacrés libérateurs nationaux et auraient constitué une base sociale de droite forte, permanente et active.

Le pommier ne donne pas de poires. Le putschisme actuel est structurellement différent de la dictature d'après 1967. Sa nature la plus profonde est antinationale et antidéveloppementiste. Il est venu pour détruire et non pour faire avancer les forces productives matérielles, même au prix d'une plus forte exploitation des travailleurs. Sous la direction du capital impérialiste, le coup d'État de 2016 a accéléré l'établissement d'un nouvel ordre " néocolonial mondialisé ", s'appuyant pour cela sur la collaboration servile des hauts gradés militaires.

Actuellement, les putschistes poursuivent la construction d'un pays dont l'industrie se limite à la production de bibelots, soutenue par l'exportation de céréales et de viande, par l'agrobusiness, et de pétrole et de minerais, par les grandes multinationales. Un pays dont l'économie enrichit les grandes capitales et dont la population vit dans une pauvreté relative ou absolue. En d'autres termes, la recette imposée au Chili après le massacre du peuple de 1973. À la différence près que le Brésil, à la différence du Chili, est un pays de population et de dimensions continentales.

-Opposition ? Pour quoi faire ?
Lotti

Gauche et opposition factice

Les politiciens et les communicateurs collabo de l'opposition bidon effraient la population perplexe et désorganisée avec l'épouvantail d'une offensive bolssonarienne. Aujourd'hui, cependant, le Mythe n'est même pas en mesure de mettre de l'ordre dans son PSL, et les foules de ses électeurs occasionnels d'octobre 2018 ont disparu, englouties par l'avalanche de la crise économique. Malgré cela, on continue de claironner que le danger d'un coup d'État nous guette derrière chaque recoin.

Dénoncent le fait que le coup d'Etat de Jair Bolsonaro serait soutenu par ses généraux en pyjama, par des policiers militaires, des miliciens de Rio de Janeiro, des écoles de tir, des extrémistes évangéliques. Une armée brancaleone difficile à rassembler même sur le papier. Ils n'expliquent pas pourquoi le capitaine zinzin serait intronisé en tant que duce par les généraux d'active, aujourd'hui à la tête effective du pays, représentant l'impérialisme. Ce secteur est déjà éloigné de Bolsonaro et du bolssonarisme, phénomènes éphémères d'un coup d'Etat qui se veut éternel.

Le nouvel état d'exception continue d'être institutionnalisé, en termes économiques et sociaux, par la destruction de l'industrie nationale, la privatisation des biens de l'État, l'imposition de l'esclavage salarié, la liquidation de la législation sociale, des syndicats, etc. Avec le silence complice des partis d'opposition, le Congrès avance dans l'institutionnalisation d'une législation autoritaire qui institue à jamais, à petites doses, ce que l'AI-5 proposait, en une seule dose, pour une période extraordinaire. Maintenant, l'exception sera la norme, votée et soutenue, selon les règles dites républicaines. Tout cela dans le silence complice de l'opposition parlementaire dans son ensemble.

La nouvelle dictature présidentielle militarisée, sous le commandement politique et économique effectif de la nation par le capital international, est en cours d'institutionnalisation accélérée - voir les projets de loi PL 2478, PL 1595, PL 443, PL 3389, PL 10.046, tous de 2019. Les généraux et les juges entrent dans cette réorganisation en tant qu'administrateurs locaux princiers et impitoyables. Le maintien de la farce parlementaire a été le prix exigé par l'opposition bidon pour collaborer à la mise en œuvre sans traumatisme du nouvel ordonnancement. Elle se réserve le rôle agréable et bien rémunéré de l'opposition tolérée, joué par le MDB sous la dictature. L'opposition collabo commande l'abandon de la résistance dans les rues et désigne de manière obsessionnelle les élections de 2020 et 2022 comme la voie victorieuse de la lutte. Elle permet littéralement loup de manger les entrailles de la nation, à condition que certains des restes macabres du festin lui soient réservés. Pas besoin de se battre ! C'est être élus qu'il nous faut !

NdT

*Eduardo Bolsonaro (1984) est le troisième fils de Jair Bolsonaro. Député fédéral de l'État de São Paulo, il est l'homme de Steve Bannon en Amérique Latine, au sein de « The Movement ». Son père voulait le nommer ambassadeuraux USA, mais le Parlement a bloqué la nomination.

**Joice Cristina Hasselmann (1978), qui a l'air d'être la sœur jumelle de Marine Le Pen, est une star de télé et des médias sociaux (elle a gagné un « trophée des influenceurs en ligne ») qui a rejoint le Parti Social Libéral de Bolsonaro en 2018. Élue députée fédérale pour l'État de São Paulo, elle envisage sérieusement d'être candidate à la prochaine élection présidentielle en 2022.

***La succession du général Castelo Branco, mort dans un accident d'avion mystérieux, à la présidence en 1967 fit l'objet d'un bras de fer entre deux factions militaires : d'une part les « castelistes », aussi appelés le « groupe de la Sorbonne », issu de l'École Supérieure de Guerre et dirigé par le Général Golbery do Couto e Silva, et d'autre part les anciens élèves de l'École de guerre de Fort Leavenworth, emmenés par le général Artur da Costa e Silva. D'accord sur la nécessité de la répression des « rouges », les deux factions étaient en désaccord sur la ligne économique à adopter, les premiers étant partisans d'un développementisme modernisateur nationaliste, les seconds d'une soumission au capital international, avant tout US. Ces derniers gagnèrent le bras de fer.

****Vivendas da Barra : résidence dans l'ouest de Rio de Janeiro, où habitaient dans la même rue Jair Bolsonaro et le policier militaire accusé d'avoir assassiné Mariela Franco

OBJETS TROUVÉS
-Bonjour, vous avez perdu quelque chose ?
-Oui, je cherche une opposition véritable !

Erasmo

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Source:  tlaxcala-int.org
Publication date of original article: 07/11/2019

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