À New York, des militants se forment à alerter dans le métro sur l'urgence climatique

09-11-2019 usbeketrica.com 18 min #164123

Comment alerter sur la crise climatique en trois minutes et dans les pires conditions ? Reportage lors d'un atelier d' Extinction Rebellion, à New York, mégalopole de 8,5 millions d'habitants menacée par la montée des eaux.

« Vous cherchez Extinction Rebellion ? C'est au sous-sol ». Le magasin dans lequel nous pénétrons sur Broadway, au sud de Manhattan, n'a en effet pas grand chose à voir avec le  mouvement écologiste : nous sommes au Come Back Daily, magasin entièrement dédié au CBD, substance que l'on trouve dans le cannabis et réputé pour ses vertus relaxantes. La séance de ce soir devrait l'être moins.

Deux étages en dessous, dans un espace pas beaucoup plus accueillant qu'un garage, une petite dizaine de personnes attend le début d'un atelier annoncé sur le groupe Facebook d'Extinction Rebellion (ou XR) comme un «  Subway Talk Workshop », dédié, donc, à la prise de parole dans le métro. « Dans une ville de 8,5 millions d'habitants, comment profiter de chaque opportunité pour augmenter la prise de conscience sur l'urgence climatique ? », disait l'événement, promettant que des « rebelles » - ainsi se nomment les militants d'XR - y enseigneraient comment « écrire, partager des infos claires sur la crise climatique dans le métro, projeter sa voix, et capter l'attention ».

Trois minutes pour convaincre

Aux manettes ce soir, Melanie et Devin ont disposé quatre chaises face-à-face, comme dans un wagon de métro. Il est tout juste 19h30 en cette veille d'Halloween, et les passagers étant tous ponctuels, il est temps de lancer les présentations. Informations requises : « votre prénom, pronom ("he, she ou  they" pour les personnes de genre non binaire, pas de doute, nous sommes bien aux Etats-Unis), ce qui vous amène ici, et comment vous vous sentez ».

« Parler dans le métro, c'est pour moi une des façons les plus fiables de soulager mon angoisse climatique »

Melanie la joue franc jeu, explique avoir eu « une semaine difficile en termes d'angoisse climatique », et ajoute d'emblée : « Parler dans le métro, c'est pour moi une des façons les plus fiables de soulager cette angoisse climatique. Je me sens donc un peu mieux ne serait-ce que d'être avec vous pour en parler ».

Devin tente quelques blagues, répond que s'il est là, pour sa part, c'est qu'il « aime bien l'idée d'avoir un futur ». Pour les cinq autres, à l'exception de Brown, la quarantaine, les bras tatoués, professeur d'histoire donc « habitué aux prises de parole en public », c'est d'entraînement qu'il s'agit ce soir. Jennifer, la quarantaine également, a lancé un groupe « XR » à Long Island, mais « n'aime pas parler face à beaucoup de monde », et souhaite y remédier. Les trois autres ont une vingtaine d'années, trente ans tout au plus : Sophia, à la fois « stressée et impatiente », espère aussi « s'améliorer ce soir face à un public "sûr" », Kritika, mannequin, longiligne, un SOS dessiné au feutre sur la joue (ou un tatouage ? les lois de la mode nous sont impénétrables), semble avoir atterri à cet atelier d'abord par fidélité à Extinction Rebellion, qu'elle soutient « de tout son coeur », et Irie, badge « XR » épinglé au T-shirt, est simplement « curieuse ».

L'événement a de quoi intriguer en effet : que s'agit-il d'apprendre exactement ? Devin et Melanie rappellent quelques fondamentaux : si on peut l'avoir oublié, prendre la parole spontanément dans l'espace public est l'un des plus anciens modes de communication qui soit ; le métro est un lieu bruyant, les phrases doivent être courtes, efficaces, et l'intervention ne doit pas durer plus que quelques minutes ; commencer avec les mots « Je ne veux pas votre argent, simplement votre attention » est presque incontournable ; parler dans un métro bondé ne servira à rien, « mieux vaut privilégier les rames (et donc des horaires) plus calmes où vous pourrez être visibles et entendus » ; enfin, « parlez avec votre diaphragme pour que votre voix porte ! ».

Une grande partie des conseils, et la paternité du concept, sont héritées de Richard McLachlan, précisent les animateurs : un militant néo-zélandais de 68 ans ayant lancé à New York ces prises de parole dans le métro, et les premiers ateliers.

New York submergé

Avant de donner à chacun une dizaine de minutes pour écrire son intervention, Melanie ajuste au crayon quelques mots sur son cahier, se lève, et déclame la sienne. Elle évoque la température de 33 degrés en octobre, l'automne qui ne ressemble plus en rien à celui qu'elle a connu dans son enfance, l'Amazonie, et la Californie, qui continuent de  brûler, la fonte des glaces, la réduction des récoltes, la pollution de l'air, et interpelle les passagers : « Nous avons pourtant de la chance. Notre monde ne s'est pas encore effondré. Les habitants des Bahamas et de Puerto Rico ont déjà perdu leurs vies à cause de la déstabilisation du climat. En Inde, les gens étouffent à cause de l'extrême chaleur. Et les populations indigènes dont l'habitat est menacé meurent sur tous les continents. Ne nous y trompons pas : l'injustice climatique est une injustice raciale. Car les personnes qui me ressemblent ne sont pas en première ligne de l'urgence. Nous le serons, cela n'est qu'une question de temps. Pourtant, qu'il est facile d'avoir le sentiment que rien de tout cela n'est réel ».

En 2012 l'ouragan Sandy a submergé 17 % de la ville, tué 48 personnes et provoqué 19 milliards de dégâts

Melanie poursuit sur le cas de New York, menacée par la montée des eaux, comme l'a  confirmé le rapport du Giec sur les océans et la cryosphère paru le 25 septembre. Celui-ci prévoit à la fois la montée du niveau de la mer et la multiplication des phénomènes extrêmes liés à cette montée des eaux. Ceux-ci, qui n'arrivent historiquement qu'une fois par siècle, allant devenir « au moins annuels dans la plupart des régions au cours du XXIe siècle. » New York est particulièrement exposée. L'ouragan Sandy, en 2012, lui a rappelé. L'eau était montée de trois mètres à marée haute, avait submergé 17 % de la ville, tué 48 personnes et provoqué 19 milliards de dégâts. La ville n'était pas prête. La mairie s'est donc lancée depuis dans des travaux herculéens avec le projet Dryline (ou « ligne sèche »), dont l'achèvement est prévu en 2024.

Le projet de la Dryline, à New York BIG (Bjarke Ingels Group (Copenhagen/New York) et One Architecture (Amsterdam))

« Notre maire Bill de Blasio a un plan à 9 milliards de dollars pour construire un mur qui sauvera Manhattan des inondations. Mais il n'a pas de plan pour protéger les quartiers de Brooklyn, du Queens, ou du Bronx. À la place,  il dépense 9 milliards de dollars pour y construire de nouvelles prisons. Je vous assure que ces prisons ne serviront pas seulement à détenir des personnes de couleur, mais aussi à emprisonner des réfugiés climatiques. Je n'invente rien. C'est exactement ce que le Department of Correction  est en train de faire. Je me rends compte chaque jour combien tout est interconnecté. Je vous invite à établir ces liens, vous aussi. Je suis terrifiée par le désastre écologique, mais aussi par l'effondrement social. »

« Nous vivons peut-être à l'un des moments les plus extraordinaires de l'histoire »

Melanie le suggérera ensuite, mieux vaut ne pas s'arrêter là, et opter pour un message d'espoir. « Je tente pourtant de me rappeler qu'il existe un million de chemins différents vers le futur. Et sur certains d'entre eux, il y a moins de souffrance (...). Nous vivons peut-être à l'un des moments les plus extraordinaires de l'histoire. Car nos actions à chacun peuvent réellement compter, plus que jamais. Si vous ressentez de l'anxiété liée à l'urgence climatique, si vous attendiez un signe pour agir, le voici. Je vais distribuer des flyers et je vous remercie sincèrement pour votre écoute. »

Un peu assommée par ce discours que personne n'aime entendre, la salle applaudit. Il faut dire que l' intervention « modèle » convainc du pouvoir de la parole publique quand elle est ainsi maîtrisée. La barre est haute, conviennent les participants, qui se plient docilement à l'exercice tandis que le silence se fait.

« Parlez-en autour de vous, faites du dîner de Thanksgiving un moment gênant »

Les six interventions qui suivent - passons sur la nôtre, à laquelle nous n'avons pu couper ! - témoignent de la diversité des discours pouvant naître autour d'une même structure mêlant, en plus des fondamentaux cités plus haut, un minimum de faits précis sur l'urgence climatique, d'éléments personnels pour incarner le message, et de leviers d'action pour inviter à l'action. Jennifer choisit d'expliquer les «  boucles de rétroaction », et leur impact sur des trajectoires d'emballement climatique - le groupe applaudit son audace, le concept n'étant pas le plus simple à transmettre entre deux wagons. Elle mentionne qu'elle est mère et craint pour l'avenir de ses enfants, ce qui, de l'avis général, est « un superpouvoir de mobilisation ». Sophia concentre son discours sur les réfugiés climatiques, et conclut en appelant chacun à « faire de l'urgence climatique le sujet numéro 1 auprès de ses proches, quitte à faire du dîner de Thanksgiving un moment gênant », la petite touche d'humour étant bienvenue.

Racisme environnemental

À l'issue de chaque intervention, qui ne semble facile pour à peu près personne, voire coûter beaucoup d'énergie à certains (« Comment tu t'es sentie en le faisant ? », « C'était atroce »), le groupe échange - de façon extrêmement bienveillante et enthousiaste - sur ce qui a été efficace ou non, pertinent ou non. Tous semblent d'accord sur un point, auquel on reconnaît la culture américaine : il est important de reconnaître ses privilèges, surtout dans un espace aussi multiculturel que le métro. « De tous les endroits où vous parlerez de l'urgence climatique, le métro est sans doute celui où vous rencontrerez la plus grande diversité de personnes, donc il me semble important de parler de justice sociale », avance Devin, qui dans son texte quelques minutes plus tôt clamait : « Nous, les Noirs, sommes les plus en danger ».

Le groupe évoque la « 4ème demande », une revendication spécifique d'Extinction Rebellion aux Etats-Unis, en supplément des trois  premières partagées dans les 50 villes du monde où le mouvement s'est implanté depuis sa naissance en mars 2018 en Angleterre. Cette 4ème demande  insiste donc sur la justice sociale : « Nous demandons une transition juste qui (...) établisse des réparations et réhabilite les Noirs, les peuples indigènes, les personnes de couleur et communautés pauvres marquées par des années d'injustice environnementale, établisse des droits pour les écosystèmes afin de réparer les impacts de l' écocide en cours, ce afin d'empêcher l'extinction de l'espèce humaine, et pour maintenir une planète vivable pour tous ».

Que cette quatrième demande naisse aux Etats-Unis n'a rien d'un hasard : c'est ici qu'est né, dans les années 1980, le concept de  racisme environnemental, pour décrire le fait que la pollution de l'eau, de l'air, de la terre touche de façon disproportionnée les Afro-américains, et autres minorités ethniques. Une étude parmi d'autres, réalisée en 2007 par l'université du Michigan,  a montré que les minorités ethniques représentent 69 % de la population dans les quartiers américains qui ont des décharges de déchets toxiques.

L'urgence de parler

La formation touche à sa fin. Chacun exprime ce qu'il a ressenti, le mot « cathartique » revient à deux reprises. « Rien n'est plus encourageant que quelqu'un qui, pendant votre intervention, vous regarde droit dans les yeux, comme si elle avait attendu jusqu'ici que vous parliez », répète Melanie en guise d'encouragement final, les militants devant se retrouver quelques jours plus tard pour un essai en conditions réelles.

De retour à l'étage, au milieu des produits à base de CBD, Melanie poursuit : « Je me sens étrangement plus à l'aise pour parler de l'urgence climatique dans le métro, avec des étrangers, qu'avec ma propre famille. Je n'ai pas l'impression d'avoir beaucoup de lieux et d'occasions d'en parler ouvertement. Surtout si quelqu'un de proche de moi a des enfants, j'ai vraiment beaucoup de mal à exprimer ce que je pense. Pourtant, le dialogue est très important... » Passée brièvement par  Sunrise, mouvement de jeunes Américains qui défendent le «  Green New Deal », avant de le trouver « trop optimiste » et de rejoindre Extinction Rebellion, Melanie était serveuse en parallèle de son école de cuisine mais a quitté son travail et est retournée vivre chez son père pour se consacrer entièrement à son activisme, pour quelques temps.

Quelques jours plus tard, nous la retrouvons dans le centre de Manhattan, près de Ground Zero, où nous nous engoufrons dans le métro. Son cahier à la main, son stress est palpable. Elle ne se cache pas d'être « très tendue », et relit son texte, qu'elle ajuste à chaque fois pour qu'il soit, le plus possible, lié aux événements des derniers jours. Elle craint que ce soit la mauvaise heure, analyse l'affluence de la rame qui entre en station. Nous montons, elle choisit son emplacement, inspire, et démarre.

©Jenna Day/Unsplash

« Nous avons quelques minutes jusqu'à la prochaine station et j'aimerais vous parler de la crise climatique. » Les têtes se lèvent. Les trente premières secondes, l'attention est soutenue. Melanie évoque les 20 degrés de la veille, pour le soir d'Halloween, Bill de Blasio, les 9 milliards pour la digue, les 9 milliards pour les prisons. La majorité des regards se détournent ensuite. Des personnes de toutes les origines sont présentes, beaucoup de femmes. Devant nous, l'une d'entre elles tend l'oreille et semble ne rater aucun mot, son regard dans le vide. Debout devant la porte, un jeune homme avec des airpods secoue la tête, vraisemblablement agacé. Une autre n'a pas mis stop sur l'épisode de That's 70 Show qu'elle regarde sur son smartphone. Melanie ne se dégonfle pas, se concentre sur ceux qui l'écoutent et la regardent et va jusqu'au bout, mais dans la douleur. À sa descente du wagon, son « have a good day » obtient un chaleureux « same ! », d'un passager ayant visiblement apprécié.

L'exercice est éprouvant, le résultat pas toujours au rendez-vous. Mais parlera-t-on jamais assez d'urgence climatique ? « Le changement climatique va plus vite que nous. Nous savons que même si les promesses de l'accord de Paris sont pleinement tenues, nous serons toujours confrontés à au moins +3°C d'ici la fin du siècle : une catastrophe pour la vie telle que nous la connaissons. » Les  paroles sont celles d'Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU. Le siège de l'organisation se situe à quelques centaines de mètres de ce même métro. Une recrue pour le prochain atelier ?

Image à la Une : Formation dans le métro ( Source)

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