11/02/2020 reporterre.net  13 min #168872

Sciences Po se rêve écolo mais copine avec Total

Depuis la COP21, en 2015, Sciences Po affiche une politique volontariste en matière d'écologie. Au printemps 2019, quand ses étudiants se sont mobilisés dans les manifestations de la jeunesse pour le climat, l'école a accéléré la cadence et annoncé un programme intitulé  « Climate Action : Make it Work ». L'objectif : établir une feuille de route pour la « transition écologique » à Sciences Po, pour les trois prochaines années.

Cette initiative s'appuie sur trois piliers : « la transformation des campus et des activités » de l'école à travers une consultation et un « plan d'action sur la transition écologique » ; la revue des enseignements et des travaux de recherches par un comité piloté par l'anthropologue et sociologue  Bruno Latour ; et la sensibilisation des communautés et du grand public à travers l'organisation d'évènements.

« Conclure un partenariat avec l'industrie fossile, c'est reconnaître la légitimité de son modèle économique et cautionner ses actes irresponsables »

« L'école [et ses étudiants] vont avoir la tâche de construire le chaînon manquant entre la conscience collective qu'on a et la situation réelle catastrophique qui est le chaînon institutionnel, c'est-à-dire quelles sont les institutions, quelle est la façon de parler de ces sujets, la façon de les construire juridiquement autour de la question de l'État-nation »,  déclarait Bruno Latour après une leçon inaugurale sur les « Politiques de la terre », le mercredi 28 août 2019, devant les étudiants en première année à Paris.

Au mois de novembre 2019, pendant 11 jours, tous les salariés, les élèves, les enseignants et les chercheurs de Sciences Po ont été sollicités pour proposer leurs idées concernant « la transition écologique » des campus. Regroupant 408 votes, la fin du partenariat entre Sciences Po et Total a été la proposition la plus plébiscitée de la consultation, en valeur absolue, sous les vocables « Mettre fin au partenariat avec Total » (213 votes), « Finir les partenariats avec l'industrie fossile » (110 votes) et « Arrêter les partenariats avec Total, BNP Paribas et Société Générale » (85 votes).

Capture-écran de la consultation.

Ces résultats témoignent d'un intérêt croissant de la communauté de Sciences Po, où plusieurs organisations étudiantes ont pris position pour le désengagement des industries fossiles. C'est le cas de la campagne Sciences Po Zéro fossile, fondée en 2014. « Nous pressons l'école de rompre ses liens avec Total et l'industrie fossile, immédiatement et sans compromis », a déclaré à Reporterre Delia-Ioana Nedelcu, membre de l'association qui s'inscrit dans  le mouvement Fossil Free dédié à la lutte pour le désinvestissement des institutions et des individus dans les énergies fossiles.

« Conclure un partenariat avec l'industrie fossile, c'est reconnaître la légitimité de son modèle économique et cautionner ses actes irresponsables : ses émissions de gaz à effet de serre, mais aussi les conséquences sociales de ses activités sur des populations locales,  comme en Ouganda, poursuit Delia-Ioana Nedelcu. Nous ne voulons plus que l'image de notre école soit associée à celle de Total. Ce partenariat est contradictoire avec le leadership écologique que cherche à afficher Sciences Po. »

En abandonnant ce partenariat, « Sciences Po s'inscrirait dans la lignée d'autres grandes universités, comme celles de Cambridge ou de Californie, qui se sont détachées de l'industrie fossile », estime aussi Julie [*], membre de Sciences Po Environnement, une association étudiante dite « permanente », réunissant plus de 250 membres dans les campus de Paris, Dijon, Le Havre, Menton, Nancy et Reims. « C'est la première position publique que nous prenons en douze ans d'existence, précise Julie, dont l'association est subventionnée par Sciences Po. Avant, quand on lui parlait de ce partenariat, l'administration partait du principe que c'était une demande marginale et peu représentative de l'avis des étudiants. La consultation a prouvé le contraire. »

Les deux associations dénoncent l'« extrême opacité sur les chiffres de ce partenariat ». Selon les informations qu'elles ont collectées, cette somme avoisinerait les 300.000 euros. La part du financement octroyé par Total représenterait, selon Sciences Po, contacté par Reporterre, 0,1 % du budget total de l'école. « L'utilisation des financements est transparente, elles servent quasi exclusivement à financer des bourses d'excellence et de mérite », explique Sciences Po.

« C'était la géopolitique par le prisme de Total »

Les dons de l'entreprise seraient orientés « vers l'égalité des chances » - via le programme Conventions éducation prioritaire développé par l'école, le programme Premier campus et l'amélioration de l'accessibilité à la formation et l'emploi des jeunes en situation de handicap - et l'octroi de bourses pour les étudiants internationaux, dont ceux du programme Europe-Afrique de Sciences Po.

L'entreprise Total, sollicitée par Reporterre, a confirmé ces informations, et ajouté que « le groupe est également membre du Centre de recherches internationales de Sciences Po (Ceri), qui rassemble les entreprises adhérentes et cotisantes et donne accès à des analyses d'experts sur des zones géographiques d'intérêt pour elles ». Selon l'école, « la première convention de mécénat » avec Total date de 2005. Le  partenariat stratégique s'est matérialisé publiquement  en 2011 This is "Partenariat Sciences Po - Total" by Sciences Po on Vimeo, the home for high quality videos and the people who love them. .


 Partenariat Sciences Po - Total This is "Partenariat Sciences Po - Total" by Sciences Po on Vimeo, the home for high quality videos and the people who love them.

Sciences Po Zéro fossile et Sciences Po Environnement dénoncent aussi l'influence de Total sur certains cours, assurés par des cadres ou anciens cadres de l'entreprise. Sciences Po assure, pour sa part, que la convention de mécénat « n'a aucune incidence ni sur [sa] formation ni sur [sa] recherche » et « la réputation et l'indépendance de Sciences Po, l'autonomie et la liberté de sa communauté pédagogique et scientifique sont une condition préalable à tout don ».

Reporterre a rencontré deux étudiants en  master à l'École d'affaires publiques. Dans cette formation, les bourses des étudiants étrangers sont  financées par Total.  Deux des trois cours optionnels qui leur sont proposés, dans la thématique « Énergie et environnement », sont dispensés par des proches de Total.  Yves-Louis Darricarrère, ancien directeur de la Fondation Total, enseigne la « géopolitique de l'énergie, des ressources et des infrastructures ».  Dunia Chalabi, la directrice générale de la filière irakienne de Total, dispense un cours d'« énergie et d'affaires publiques au Moyen-Orient ».

Au premier semestre de l'année scolaire 2019/2020, Louis [*] et Manon [*] ont suivi l'électif « Géopolitique de l'énergie, des ressources et des infrastructures ». Croyant tous les deux que ce cours leur donnerait « les clés pour comprendre les enjeux pour réaliser la transformation du secteur de l'énergie » et « imaginer des solutions pour sortir des énergies fossiles », ils ont vite déchanté.

Si Louis pense qu'il est « compliqué de réaliser une transition écologique en s'aliénant des groupes comme Total qui ont des fonds, des moyens, et une grande connaissance du marché énergétique », il a regretté le parti pris « très fossile » choisi pour ce cours : « Quand il nous parlait de pays en crise, le professeur se vantait ouvertement des constructions off-shore de Total, qui permettaient à l'entreprise de continuer à extraire du pétrole. Il nous disait aussi de ne pas nous inquiéter, qu'on pourrait continuer d'extraire du pétrole, du gaz et du charbon pendant encore 80 ans au rythme actuel. »

L'entrée de Sciences Po Paris, au 27 rue Saint-Guillaume.

Manon, « pour supporter ce cours sans [se] mettre trop en colère », a dû se persuader que ce cours « était une rencontre avec l'autre monde, celui de l'extractionnisme, des émissions de CO2, de la productivité ». « C'était la géopolitique par le prisme de Total », dit-elle. Sur son cahier de notes, l'étudiante a surligné des phrases, prononcées en anglais par Yves-Louis Darricarrère, qu'elle trouvait « gênantes ». Florilège : « Le principal problème dans l'exploitation du nucléaire, c'est l'acceptabilité du public », « Nous ne voyons rien » - quand le professeur cherchait démontrer que l'extraction n'entachait en rien les paysages -, ou encore « Total est responsable de 10 % des émissions carbone de la France, les 90 autres %, c'est les consommateurs ». Pour Manon, « le fait de recruter des professionnels, sans mise en perspective et sans regard extérieur, n'aide pas à prendre du recul » et porte préjudice « à la qualité de l'enseignement reçu à Sciences Po ».

« Il ne nous reste donc que la mobilisation étudiante »

« Autant je comprends la pertinence de faire intervenir des cadres de l'industrie pétrolière ou gazière dans des cours sur l'énergie, mais leur confier directement la responsabilité de certains cours, c'est dangereux », pense François Gemenne, enseignant chercheur à Sciences Po Paris. Le coauteur de  l'Atlas de l'Anthropocène (éd. Presses de Science Po, 2019) s'inquiète du « risque de privatisation de certaines filières d'enseignement, d'autant plus à l'heure où l'on demande aux institutions de s'engager vers la sortie des énergies fossiles ».

Total a assuré à Reporterre que l'entreprise ne sollicitait pas elle-même de salariés pour enseigner. « Des salariés peuvent être directement sollicités par les programmes d'enseignement de Sciences Po et s'expriment alors en leur nom propre, dit-elle. Il s'agit d'initiatives individuelles. » Dans  une interview accordée en octobre 2019 à La Péniche, le média des étudiants de Sciences Po, le directeur de Sciences Po, Frédéric Mion, a affirmé ne pas souscrire « du tout à la vision selon laquelle nous serions "sous influence" de Total ». Il a indiqué que le comité Latour, chargé de passer en revue les maquettes pédagogiques, permettrait « de nous assurer qu'il n'y a aucun biais quelconque qui soit rattachable à ce partenariat ».

Le rapport du comité Latour devait être publié ce mercredi 12 février, mais il a déjà fuité, vendredi 7 février, sur le site du syndicat Solidaires. Le comité constate que l'offre de recherche et d'enseignement de Sciences Po souffre effectivement « d'un nombre important d'insuffisances qu'il ne faut pas ignorer ». Parmi elles : « d'éventuels problèmes d'objectivité ou de parti pris de certains enseignements », dit le rapport, en faisant directement référence aux deux enseignements électifs de l'École d'affaires publiques « dispensés par des responsables de Total ».

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« Rapport du comité de revue des enseignements et de la recherche sur les transformations planétaires à Sciences Po », dit « comité Latour ».

Ce mercredi 12 février, l'université va aussi révéler son plan d'action pour faire de Sciences Po « un lieu de travail, d'études et de recherche plus écoresponsable et moins énergivore d'ici 2023 ». Le document a également été dévoilé par Solidaires. D'emblée, Sciences Po annonce qu'« il en va de notre responsabilité en tant qu'institution, en tant que lieu de production de connaissances, et surtout en tant que lieu de formation », de se mobiliser en matière d'écologie.

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Plan d'action de Sciences Po

Parmi les dix objectifs déclinés dans le plan : « réduire nos consommations d'eau et d'énergie », « réduire les déchets plastiques à usage unique », ou encore « améliorer l'offre alimentaire sur nos campus ». Il n'y rien, en revanche, concernant le partenariat entre Sciences Po et Total. Ces engagements devaient pourtant, selon le document, être coconstruits « avec et pour nos étudiants », en puisant dans les résultats de la consultation. La cessation des partenariats avec des entreprises comme Total est la seule des cinq principales propositions - ayant recueilli plus de 200 votes - à avoir été ignorée.

Capture-écran de la consultation.

La sortie du rapport sans proposition au sujet du partenariat Total est considérée comme un désaveu pour les associations étudiantes et pour Solidaire, qui a décidé de dévoiler le document avant sa sortie officielle. « Alors que la demande de fin de partenariat de Sciences Po avec Total et les entreprises des industries fossiles figurait en tête de la grande consultation en ligne que Sciences Po a lancé avant de présenter son "plan d'action", dans celui-ci, l'absence de mention du partenariat est la confirmation que Sciences Po ferme les yeux sur cette revendication historique de sa communauté académique », a réagi le syndicat.

Ce mardi 11 février, au matin, le plan d'action sera présenté lors du conseil de l'Institut. Sera-t-il est adopté en l'état ? Les membres du conseil pousseront-ils pour l'intégration d'un objectif autour de la sortie du partenariat entre Sciences Po et Total ? Les étudiants de Solidaire, représentés au sein du conseil, ne se font guère d'illusion : « Le système de notre université est fait d'une telle manière que nous avons très peu de poids au sein des voies institutionnelles. Notre voix importera peu, car l'administration n'a pas besoin des votes des élu-e-s étudiant-e-s pour faire adopter ses projets. Il ne nous reste donc que la mobilisation étudiante, que nous continuerons à construire et à soutenir sans relâche. »

Quand Reporterre lui a demandé si la « transition écologique » initiée par l'école est compatible avec un partenariat avec Total, Sciences Po a botté en touche : « Un comité des dons, constitué il y a plusieurs mois pour envisager la notion du mécénat sous l'angle de toutes les questions éthiques, a entrepris une réflexion pour repenser/affiner la grille de critères d'acceptation des dons. Il sera en mesure de communiquer sur ses travaux dans les prochains mois. »

« Sciences Po est un peu gênée aux entournures, pense le chercheur François Gemenne. Au sein même de la direction, des gens poussent pour la sortie du partenariat, et d'autres poussent pour le maintenir. » Il observe « une accointance profonde entre les industries fossiles et les réseaux de pouvoir, et Sciences Po constitue une plateforme de réseaux de pouvoir ». Dans ces conditions, « cela demande du courage aux institutions de rompre avec des liens, qui apportent parfois des financements très importants ».

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