
par Franck Ntasamara
Depuis 20 ans, les analyses sur l'Afrique oscillent entre optimisme facile et catastrophisme réflexe. Ce balancier masque pourtant une réalité fondamentale : le continent connaît une transformation structurelle cumulée, simultanée et durable, qui modifie son rôle dans l'économie mondiale. Cette transformation ne repose pas sur un secteur ou un cycle, mais sur une convergence rare de cinq dynamiques irréversibles : démographie, urbanisation, industrialisation, énergie et intégration des marchés. La plupart des régions du monde affrontent l'inversion de ces dynamiques. L'Afrique, elle, avance dans la direction opposée.
1. Le moteur démographique : non pas la taille, mais la structure
L'argument n'est pas seulement que l'Afrique passera de 1,4 à près de 3 milliards d'habitants en 2050. Ce qui compte, c'est la structure démographique : une population jeune, en âge de travailler, dont la part augmentera jusqu'au milieu du siècle. Alors que la Chine, l'Europe et bientôt l'Asie du Sud-Est vieillissent, tandis que le réservoir mondial de travailleurs se contracte, l'Afrique devient le seul bloc où le rapport actifs/inactifs s'améliore. Ce facteur constitue la colonne vertébrale de toutes les transformations suivantes : une main-d'œuvre abondante, urbanisée et de plus en plus qualifiée.
2. Urbanisation massive : la condition de l'industrialisation
Le continent vit la plus grande mutation urbaine du XXIe siècle. Or aucune économie n'a jamais industrialisé sans urbanisation, qui permet de concentrer les marchés, de réduire le coût des infrastructures, de faire émerger des clusters industriels et de formaliser les activités économiques. En 2000, seules dix métropoles africaines dépassaient cinq millions d'habitants. En 2050, elles seront plus de trente. Cette bascule crée des marchés urbains comparables aux grandes régions asiatiques des années 1990, avec les mêmes effets : consommation, services, construction, puis industrie.
3. L'industrialisation : lente, inégale... mais désormais structurelle
On critique souvent la lenteur de l'industrialisation africaine. C'est vrai. Mais la question n'est plus la vitesse : ce sont les seuils. Trois évolutions rendent cette industrialisation durable.
D'abord, le coût de la main-d'œuvre mondiale bascule. La Chine s'éloigne des industries à forte intensité de travail ; les alternatives asiatiques atteignent leurs limites démographiques. L'Afrique devient la seule réserve mondiale de travailleurs jeunes à grande échelle.
Ensuite, la demande intérieure explose. Quand 1,4 puis 2 puis 3 milliards de personnes s'urbanisent, il devient rationnel de produire localement : matériaux de construction, biens de consommation, médicaments, agroalimentaire, intrants industriels.
Enfin, les États financent massivement des capacités industrielles nouvelles : zones intégrées, incitations fiscales, corridors logistiques, programmes de substitution aux importations. Ce mouvement transversal n'existait pas en 2000. Il est irréversible en 2025.
4. L'énergie : le verrou historique est en train de sauter
Pendant un demi-siècle, le handicap principal de l'Afrique n'a pas été la main-d'œuvre ni la terre, mais l'énergie. Ce verrou se fissure rapidement. L'Éthiopie opère la plus grande centrale hydroélectrique d'Afrique (plus grandes que n'importe quelle centrale hydroélectrique d'Europe occidentale) ; le Nigeria inaugure la plus grande raffinerie à train unique du monde ; l'Afrique du Nord construit un mix gaz-nucléaire-solaire robuste ; le Sahel devient un pôle solaire mondial ; le Kenya est le 6ème plus grand producteur d'énergie géothermiques au monde, les interconnexions électriques multiples réduisent les risques de pénurie. Dans plusieurs grands pays, la disponibilité énergétique n'est plus l'obstacle absolu qu'elle était entre 1980 et 2010. Or aucune industrialisation n'est possible sans énergie. La base nécessaire existe enfin.
5. L'intégration des marchés : un tournant historique
Pendant cinquante ans, l'Afrique a souffert d'un paradoxe : un vaste espace économique, mais totalement fragmenté. La ZLECAf, la zone de libre-échange continentale, change ce paradigme. Pour la première fois, les entreprises africaines disposent d'un cadre permettant des règles commerciales harmonisées, des corridors fonctionnels, des ports modernisés et un marché intérieur qui pourrait atteindre trois milliards de consommateurs. Cette intégration (ZLECAf) est l'équivalent, pour l'Afrique, de ce que fut l'entrée de la Chine dans l'OMC. Elle n'est pas encore achevée, mais elle est enclenchée et durable.
Une thèse centrale : un continent qui gagne les avantages que les autres perdent
De manière froide et factuelle :
- Le monde vieillit, l'Afrique rajeunit.
- Le monde manque de travailleurs, l'Afrique en crée.
- Les marchés stagnent au Nord, ils explosent au Sud.
- Les coûts de production montent en Asie, ils restent compétitifs en Afrique.
- Les chaînes d'approvisionnement cherchent de nouvelles bases, l'Afrique en offre.
- L'énergie verte devient stratégique, l'Afrique possède certains des meilleurs potentiels solaires au monde.
Ce ne sont pas des pronostics, ce sont des tendances déjà engagées, difficiles à inverser à court terme.
Conclusion : un changement non cyclique, mais systémique
Dire que l'Afrique «va se développer» est devenu banal. Dire que le monde aura besoin de l'Afrique, pour sa main-d'œuvre, ses marchés, son énergie, ses terres et ses capacités industrielles, est beaucoup plus conséquent. Ce n'est plus une hypothèse : c'est la trajectoire mécanique d'un système global en mutation, dans lequel l'Afrique est la seule grande région à cumuler les facteurs de croissance que les autres perdent.
D'ici 2050, la question ne sera plus : L'Afrique va-t-elle rattraper le monde ? mais : Comment le reste du monde absorbera-t-il la montée en puissance africaine ?