Cet article revient sur la prédiction faite au début de la guerre, à savoir qu'elle constituerait une débâcle pour les États-Unis. Après 100 jours de conflit, les faits confortent-ils pour l'instant cette hypothèse, ou la contredisent-ils ? Un article récent, publié sans grand bruit dans une revue prestigieuse, par le fondateur du mouvement néoconservateur américain, apporte un indice important.
Dans l'article du mois de mars qui proposait une analyse en cinq niveaux de compréhension sur le conflit entre les États-Unis et l'Iran, l'hypothèse avancée était celle d'une défaite stratégique américaine.
Deux mois plus tard, et pour alimenter le débat, une republication de Planète Vagabonde suggérait une compréhension différente; ce conflit représenterait au contraire un avantage à terme pour les États-Unis, car il permettrait de sauver le système financier américain de la faillite, pérenniser la suprématie du dollar, et amplifier encore le contrôle des ressources naturelles mondiales par les banques occidentales.
Comme indiqué en introduction de cette republication, un débat entre ces deux points de vue fait actuellement rage dans les cercles informés: cette guerre finira-t-elle par servir les intérêts stratégiques américains, ou pas ? Le "quatrième niveau de compréhension", et la clé de lecture proposée dans ces colonnes depuis plusieurs années au sujet de Donald Trump (qu'il est un agent de la destruction et de l'humiliation rituelles des USA), doivent continuer à être évalués au regard de l'actualité rapportée.
Cent jours après le début de la guerre, et alors que le hiatus annoncé le mois dernier ne se matérialise toujours pas, un point de situation s'impose donc. Mais d'abord, et c'est utile de le rappeler, il ne s'agit pas de confondre "actualité rapportée" avec "vérité".
Au contraire, l'idée est d'observer les nouvelles comme si c'était une telenovela, un combat de catch, ou un spectacle de télé-réalité; avec un certain détachement, en cherchant à y distinguer les trames, les tendances, les fils rouges, les mécanismes de guerre psychologique et de persuasion, et les biais d'identité promus aux différents groupes de téléspectateurs.
On écoute ce que les médias de masse nous disent, et on observe ce qui devient viral sur les réseaux sociaux, sans avoir besoin de se demander si c'est vrai (ça ne l'est généralement pas), mais en se posant d'autres questions: Qui nous dit cela ? A qui ce message s'adresse-t-il ? Quel est l'effet recherché ? Et pourquoi maintenant?
Dans la mesure où les fake news d'aujourd'hui constitueront l'histoire de demain, est-il possible de discerner par avance la façon dont les historiens finiront par raconter cette guerre ? Et de là, peut-on prévoir comment les planificateurs centraux envisagent le 21ème siècle?
En substance: l'actualité peut-elle être utilisée pour prédire si nos enfants verront un "nouveau siècle américain", ou plutôt un déclin de l'Occident, une destruction de l'ordre d'après-guerre, et l'émergence d'un "siècle chinois"?
Pour commencer, le plus dur est d'éliminer le bruit de fond, et de repérer l'information qui compte; or à ce sujet le rapport signal sur bruit est particulièrement faible, c'est donc assez difficile.
En l'occurrence, les "tractations" incessantes entre l'administration Trump et le régime iranien constituent le bruit. Un jour c'est la paix imminente, le lendemain la guerre va reprendre; un jour les "marchés" sont optimistes et le pétrole baisse, un autre c'est le contraire qui se passe; un jour un gros titre, le lendemain sa contradiction directe.
On imagine facilement l'état cyclothymique dans lequel doit se trouver quelqu'un qui prendrait ce spectacle au sérieux.
Dans ce bruit, les os jetés aux différents groupes de téléspectateurs sont reconnaissables; à ceux qui détestent Trump, on propose des déclarations et des tweets provocateurs et à l'emporte-pièce, qui les font écumer de haine aussi immanquablement que le chien de Pavlov salive au son de la cloche. A ceux qui l'adulent, on avance ses brillantes tactiques de négociation, où la carotte et le bâton sont maniés avec brio, par un génie qui prend tout le monde de court, et où se reconnaît son Art of the Deal.
Dans une large mesure, la question israélienne est également devenue partie du bruit de fond, car elle occupe le devant de la scène; on entend tout et son contraire, et on repère les différents messages vendus aux différentes identités. Pour certains, Trump est totalement inféodé à Netanyahu, il sert les intérêts israéliens avant ceux des États-Unis, et il va même jusqu'à remettre les clés de son pays. Pour d'autres, il s'oppose et se libère au contraire de cette influence, en osant aller là où ses prédécesseurs n'ont jamais pu.
Sur cette question israélienne, il convient donc simplement de revenir aux fondamentaux, qui n'ont strictement rien de nouveau, qui ne sont pas particuliers à Trump, et qui ont déjà été explicités: la politique étrangère américaine depuis le 11 septembre, fondée sur le principe du "Grand Moyen-Orient", qui prévoit la destruction de sept pays au moins, est basée sur le Clean Break Strategy et le Yinon Plan. Rien n'a changé à cet égard.
Dans ce bruit de fond, et en filigrane de ces distractions et de ce sinistre spectacle, peu de gens entendent le signal. Il est pourtant présent, et le meilleur exemple récent est un article rédigé par M. Robert Kagan.
Avant de saisir entièrement la portée de ce qui suit, il faut commencer par comprendre qui est Robert Kagan; car ce qui compte plus loin, ce n'est pas ce qui est dit, mais qui le dit.
Cet éminent intellectuel juif-américain diplômé de Yale et membre de la société occulte Skull and Bones, docteur en histoire américaine, est un pilier de l'Etat profond s'il en est un. Dans les années 80 déjà, il rédigeait les discours de George Shultz, ministre des affaires étrangères sous Ronald Reagan.
Chef de file des néoconservateurs américains ( produit du mouvement trotskiste juif-américain des années 30 et 40), sioniste jusqu'au bout des ongles, il est le cofondateur du think tank Project for a New American Century (projet pour un nouveau siècle américain, ou PNAC), devenu fameux pour avoir exprimé, dans son rapport Rebuilding America's Defenses (reconstruire les défenses américaines) publié en septembre 2000, la nécessité pour les États-Unis de subir un "nouveau Pearl Harbor".
En d'autres termes: s'il est une seule personne au monde qui devrait chanter les louanges de la guerre actuelle contre l'Iran, c'est bien lui. Va-t-en guerre de la première heure, il a vociféré son soutien à toutes les autres guerres récentes au Moyen Orient, dans la droite ligne de ce que le Clean Break et le Yinon Plan préconisent.
C'est vrai que M. Kagan s'est publiquement opposé à Donald Trump dès 2016; les néoconservateurs entretiennent en effet l'identité "mondialiste", à laquelle Trump prétend être contraire. Toutefois, cette guerre contre l'Iran est entièrement alignée sur ce qu'ils exigent depuis longtemps, et c'est pour cela qu'ils la défendent et la soutiennent malgré leur aversion apparente pour Trump.
Or, contre toute attente, M. Kagan a publié récemment un article dans The Atlantic (prestigieux mensuel américain fondé en 1857) intitulé "Échec et mat en Iran" avec le sous-titre: "Washington ne peut ni inverser ni contrôler les conséquences d'une défaite dans cette guerre".
Si cet article avait été écrit par n'importe qui d'autre, cela n'aurait pas grand intérêt, car il ne contient rien de très original. Venant de Kagan, son contenu revêt toutefois une autre importance, pour les raisons exprimées plus haut. On y distingue un signal, et la narration que les historiens du futur développeront sans doute, car elle représente la synthèse d'une dialectique hégélienne en formation depuis plus de vingt ans.
Pour les lecteurs intéressés, voici une traduction complète de l'article en français. En substance, voici ce qui y figure:
Kagan conclut son article en écrivant: "L'ajustement mondial à un monde post-américain s'accélère. La position autrefois dominante de l'Amérique dans le Golfe n'est que la première d'une longue série de victimes."
Ce qui est frappant de prime abord, c'est qu'il ne dit pas quelque chose de l'ordre "cette guerre était une bonne idée, mais voilà plutôt comment elle aurait dû être menée". C'est-à-dire qu'il ne critique pas la forme, mais véritablement le fond. Il décrit la catastrophe que cette guerre représente pour les États-Unis, et il explique que le monde de demain sera un monde "post-américain".
C'est très curieux pour ce ponte de l'interventionnisme et du néoconservatisme, cofondateur du PNAC, qui a toujours régurgité les slogans de la "politique étrangère" israélienne, et qui a toujours hurlé la nécessité de toutes les autres guerres du même ordre et figurant au même plan.
Pour interpréter cette position surprenante, il faut d'abord répéter ce qui figure plus haut:
La politique étrangère américaine depuis le 11 septembre, fondée sur le principe du "Grand Moyen-Orient", qui prévoit la destruction de sept pays au moins, est basée sur le Clean Break Strategy et le Yinon Plan. Rien n'a changé à cet égard.
Or il se trouve que cette politique-là, Robert Kagan (et son mouvement dit "néoconservateur") en ont incontestablement été le guide suprême aux États-Unis. Comment donc expliquer ce retournement de veste complet, qu'il exprime d'ailleurs aussi en vidéo et en compagnie de l'autre cofondateur du PNAC, et autre guide suprême néoconservateur, William Kristol?
La conclusion qui s'impose est la suivante: Robert Kagan et William Kristol, comme tous les autres néoconservateurs (ceux qui ne sont pas de simples idiots utiles), n'ont jamais véritablement œuvré pour "un nouveau siècle américain", mais exactement pour le contraire. Ils abhorrent les principes de Thomas Jefferson, détestent la notion de droits naturels, et conspuent l'idée que les êtres humains sont nés libres et égaux en droits. Ils représentent donc parfaitement les véritables intérêts parasitiques qu'ils servent.
Or pour servir ces intérêts, il fallait détruire et humilier les États-Unis et ce qu'ils représentent symboliquement; la politique étrangère qu'ils orchestrent depuis des décennies, et qui est accélérationniste en vue de cette destruction, il aura suffi de faire semblant qu'elle devait permettre un "nouveau siècle américain", tout en sachant que ce serait absolument contre-productif.
En d'autres termes: leur mouvement interventionniste et néoconservateur, qui a mené à cette guerre contre l'Iran, dont on comprend pourquoi quelqu'un avec l'identité de Trump devait donner l'apparence de la conduire, a depuis le début eu un objectif à terme: celui d'un point d'inflexion pour l'Amérique, précédant son déclin final. Ce déclin et cette humiliation, on dira que ce sont les valeurs profondes de l'Amérique qui en sont responsables, et ce sont ses véritables chefs d'orchestre qui nous l'annoncent aujourd'hui eux-mêmes.
Diplômé de l'École polytechnique fédérale de Lausanne en télécommunications, serial-entrepreneur en cyber-sécurité, Icaros est également auteur et conférencier sur certains sujets hétérodoxes. Son site personnel est Coronacircus.com.
