{"165384":{"id":"165384","parent":"163190","time":"1575327084","url":"http:\/\/www.cetri.be\/Cabildos-Assemblees-populaires","category":"R\u00e9seau social","title":"\u00ab Cabildos \u00bb : Assembl\u00e9es populaires locales et nouvelle constitution - Des souterrains au protagonisme","lead_image_url":"http:\/\/newsnet.fr\/img\/newsnet_165384_35c028.jpg","hub":"newsnet","url-explicit":"cabildos-assemblees-populaires-locales-et-nouvelle-constitution-des-souterrains-au-protagonisme","admin":"newsnet","views":"77","priority":"4","length":"36642","lang":"fr","content":"\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"https:\/\/www.cetri.be\/_Francisca-Marquez-2977_\"\u003EFrancisca M\u00e1rquez\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EAuto-convocation\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDepuis quelques semaines d\u00e9j\u00e0, au Chili, sur les places, dans les biblioth\u00e8ques, dans les casernes de pompiers, dans les universit\u00e9s ou dans les clubs sportifs du pays, sont apparues en grand nombre des assembl\u00e9es populaires autoconvoqu\u00e9es - que les gens appellent \u00ab cabildos \u00bb [\u003Ca href=\"#nb1\" name=\"nh1\"\u003E1\u003C\/a\u003E]. Dans un m\u00e9lange de spontan\u00e9it\u00e9 et de recherche consciente d'un chemin pour canaliser l'\u00e9nergie sociale vers la construction d'un Chili meilleur, plus de deux cents assembl\u00e9es populaires, citoyennes, territoriales ont vu le jour. Le 3 novembre dernier, plus de cent cinquante autres assembl\u00e9es \u00e9taient programm\u00e9es. Les questions discut\u00e9es au cours de ces r\u00e9unions concernent surtout la nouvelle Constitution et l'Assembl\u00e9e Constituante, donc des revendications qui s'\u00e9taient exprim\u00e9es d'abord dans les rues, lors des manifestations, par des slogans, des affiches et des banderoles. Ces assembl\u00e9es sont des espaces qui visent \u00e0 amplifier le sens et la force des \u00e9v\u00e9nements en cours, face auxquels l'\u00e9lite gouvernementale et entrepreneuriale a prouv\u00e9 qu'elle n'a rien de mieux \u00e0 proposer, et qu'elle ne proposera mieux que si la force des citoyens et du peuple les y contraignent.\u003Cbr \/\u003E\nC'est l\u00e0 l'\u00e9volution \u00ab naturelle \u00bb d'un mouvement, qui s'est \u00e9largi depuis qu'il a \u00e9clat\u00e9 le 18 octobre : il s'est r\u00e9pandu comme une tra\u00een\u00e9e de poudre tout au long du Chili. Il a r\u00e9veill\u00e9 une force endormie et souterraine, faite de rage, de malaise et de d\u00e9sir d'un pays diff\u00e9rent. Face \u00e0 cette \u00e9volution, ni \u00ab l'\u00c9tat d'urgence \u00bb, ni le \u00ab couvre-feu \u00bb, ni le \u00ab paquet social \u00bb (qualifi\u00e9 de \u00ab miettes \u00bb) n'ont \u00e9t\u00e9 capables de dresser une digue. Pour la premi\u00e8re fois depuis trente ans, une br\u00e8che massive et profonde s'est ouverte dans le syst\u00e8me. Dans les jours et les semaines \u00e0 venir, il faudra d\u00e9finir la direction que le mouvement prendra et les orientations qui seront en jeu. Sans pour autant quitter les rues, il faudra ouvrir la discussion, et chercher des alternatives qui soient \u00e0 la hauteur d'une telle insurrection.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EPr\u00e9lude et raisons de l'explosion sociale\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe lundi 14 octobre 2019 vers midi, un groupe de lyc\u00e9ens, r\u00e9agissant \u00e0 la hausse du prix des billets du m\u00e9tro, d\u00e9cide de sauter par-dessus les tourniquets qui donnent acc\u00e8s aux quais de la station \u00ab Universit\u00e9 du Chili \u00bb. Ils appellent alors les passagers \u00e0 \u00ab evadir \u00bb, c'est-\u00e0-dire \u00e0 ne pas payer leur billet, comme mani\u00e8re de r\u00e9sister et de lutter. D\u00e8s ce moment, ils firent d\u00e9j\u00e0 preuve de leur audace, de leur force, et d'une solidarit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e avec les adultes, car les \u00e9coliers et les \u00e9tudiants n'\u00e9taient pas directement concern\u00e9s par cette hausse du prix. Ce n'\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois que les jeunes d\u00e9clenchaient une mobilisation, mais jamais d'une telle ampleur. En 2006, les \u00e9l\u00e8ves de l'enseignement secondaires du Chili avaient lanc\u00e9 ainsi la \u00ab r\u00e9volution des pingouins [\u003Ca href=\"#nb2\" name=\"nh2\"\u003E2\u003C\/a\u003E] \u00bb et, en 2011, les \u00e9tudiants des universit\u00e9s et \u00e9coles sup\u00e9rieures avaient fait de m\u00eame. Ce sont des hausses de prix qui avaient \u00e9galement servi de d\u00e9clencheurs pour exprimer des demandes sociales plus larges et plus profondes : il s'agissait alors de protester contre les profits priv\u00e9s que r\u00e9alisaient les \u00e9tablissements scolaires, contre leur marchandisation, et d'exiger que l'\u00e9ducation, soit consid\u00e9r\u00e9e comme bien d'int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral, gratuit et de qualit\u00e9.\u003Cbr \/\u003E\nAujourd'hui, le facteur d\u00e9clencheur fut diff\u00e9rent et il eut une surprenante capacit\u00e9 de rassembler, d'exprimer et de projeter une r\u00e9alit\u00e9 et une subjectivit\u00e9 collectives enracin\u00e9es de l'une ou l'autre mani\u00e8re dans la soci\u00e9t\u00e9. Le 6 octobre (quelques jours avant les \u00e9v\u00e9nements rappel\u00e9s ci-dessus \u00e0 la station \u00ab Universit\u00e9 du Chili \u00bb), l'entreprise \u00ab M\u00e9tro de Santiago \u00bb (entreprise priv\u00e9e, \u00e0 la propri\u00e9t\u00e9 de laquelle participe l'\u00c9tat chilien) avait augment\u00e9 de 30 pesos (4 cents d'Euro) le prix du billet aux heures de pointe. Celui-ci passait ainsi \u00e0 830 pesos (US$ 1,2), ce qui est, pour les usagers, une valeur d\u00e9j\u00e0 \u00e9lev\u00e9e. Des \u00e9tudes ont montr\u00e9 en effet que le co\u00fbt de 50 voyages mensuels en m\u00e9tro, durant les heures de pointe, \u00e9quivalait \u00e0 13,78% du salaire minimum, alors qu'il ne s'\u00e9l\u00e8ve qu'\u00e0 5,71% \u00e0 Buenos Aires, \u00e0 8,18% \u00e0 Lima et \u00e0 7,97% \u00e0 Mexico City ; \u00e0 Medellin (Colombie), autre ville parmi les plus ch\u00e8res, il atteindrait 12,64%. Ces \u00e9tudes montrent aussi que, sur les 240 jours de travail que comporte l'ann\u00e9e, les usagers passent 15 jours complets dans un m\u00e9tro !\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ESautes d'humeur de l'\u00e9lite gouvernementale\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOn peut trouver sans peine, depuis 1975, une grande quantit\u00e9 d'exemples du discours des \u00ab \u00e9lites \u00bb capitalistes chiliennes qui refl\u00e8tent leur distance vis-\u00e0-vis de la soci\u00e9t\u00e9 et du monde populaire. Leur souci constant de ne pas \u00eatre accus\u00e9es de \u00ab populistes \u00bb, soi-disant fond\u00e9 sur une raison technocratique, scientifique et non id\u00e9ologique, a \u00e9t\u00e9 l'une des raisons de leur attitude. Celle-ci indiquait leur conviction que, s'il est vrai que le Chili avait bien quelques probl\u00e8mes - g\u00e9n\u00e9ralement attribu\u00e9s \u00e0 l'insuffisance de sa croissance \u00e9conomique -, tout \u00e9tait cependant \u00ab sous contr\u00f4le \u00bb. Rien n'\u00e9tait plus significatif \u00e0 cet \u00e9gard que les termes \u00ab Oasis chilien \u00bb, employ\u00e9s par le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, face aux conflits qui secouaient les autres pays du sous-continent. Il se plaisait \u00e0 rappeler que le Chili est membre de ce \u00ab club des meilleurs \u00bb qu'est l'OCDE, et qu'il accueillerait bient\u00f4t le prochain sommet des pays de l'APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation), et puis, celui de la COP 25 (\u00ab Conf\u00e9rence des Parties \u00bb).\u003Cbr \/\u003E\nCependant, au cours des derniers mois (donc, depuis l'actuel gouvernement), cette attitude distante envers le peuple s'est accentu\u00e9e jusqu'\u00e0 l'exag\u00e9ration, y ajoutant une touche de m\u00e9pris, qui n'a pas manqu\u00e9 d'\u00eatre soulign\u00e9e par les graffitis et les slogans des manifestants ; ceux-ci n'ont pas cess\u00e9 de rappeler que leur mouvement est une lutte pour la dignit\u00e9 : \u00ab Et le peuple, o\u00f9 est-il ? Il est ici, dans la rue, exigeant la dignit\u00e9 \u00bb !\u003Cbr \/\u003E\nC'est depuis le cercle restreint des \u00ab gens de la haute \u00bb, qu'au cours de ces derniers mois, les ministres et les parlementaires se sont permis de donner aux Chiliens quelques \u00ab conseils \u00bb. Ils ont exprim\u00e9 leurs \u00e9troites r\u00e9f\u00e9rences spatiales et culturelles de catholiques du XIXe si\u00e8cle, \u00e9loign\u00e9s de la r\u00e9alit\u00e9 et des sentiments du \u00ab commun des mortels \u00bb. Ces derniers ne peuvent les avoir compris que comme une accumulation de provocations. J.A. Valente, ministre de l'\u00e9conomie, s'\u00e9tait plaint de ce que les gens le stigmatisaient comme un \u00ab pr\u00e9tentieux \u00bb (ce qui, selon lui, n'\u00e9tait pas vrai, car il n'avait connu l'Europe que quand il avait d\u00e9j\u00e0 trente ans) ! De plus, il proposait aux Chiliens en g\u00e9n\u00e9ral de diversifier leurs investissements, car il \u00ab ne faut pas mettre tous ses œufs dans le m\u00eame panier \u00bb : il vaut mieux investir une partie au P\u00e9rou, une autre en Argentine, et une autre encore aux \u00c9tats-Unis. \u00c0 propos d'autres demandes adress\u00e9es \u00e0 l'\u00c9tat, un autre ministre avait d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab il est habituel d'entendre des groupes qui protestent et exigent de l'\u00c9tat qu'il prenne en charge des probl\u00e8mes qui sont ceux de nous tous. Tous les jours, je re\u00e7ois des r\u00e9clamations de gens qui veulent que le Minist\u00e8re r\u00e9pare le toit d'une \u00e9cole, ou d'une salle de classe dont le sol est ab\u00eem\u00e9. Et ils me demandent : \u00ab si vous manquez d'argent, pourquoi ne jouez-vous pas \u00e0 la loterie ? \u00bb \u00ab Mais enfin : pourquoi est-ce moi qui, depuis Santiago, dois m'occuper de faire r\u00e9parer toit d'une salle de sport ? \u00bb\u003Cbr \/\u003E\nEncore r\u00e9cemment, apr\u00e8s qu'a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 l'\u00ab Indice des prix de consommation \u00bb (IPC) du mois de septembre, et apr\u00e8s que les gens se sont plaints de ce qu'il ne refl\u00e9tait pas correctement l'augmentation r\u00e9elle du co\u00fbt de la vie du monde populaire et des classes moyennes, le Ministre des Finances a conseill\u00e9 qu'au cours de ce mois, \u00ab on offre beaucoup de fleurs, car leur prix avait baiss\u00e9 \u00bb. En une autre occasion, il avait demand\u00e9 aux m\u00e8res de famille de \u00ab prier pour qu'on trouve une solution \u00e0 la guerre commerciale \u00bb. Face aux longues filles d'attente dans les h\u00f4pitaux, le Ministre de la sant\u00e9 avait expliqu\u00e9 qu'elles \u00e9taient dues aux gens qui s'y rendaient non seulement pour voir un m\u00e9decin, mais pour se rencontrer entre eux et mener leur vie sociale. Le ministre du logement, lors d'une session du S\u00e9nat, affirma que la majorit\u00e9 des Chiliens sont propri\u00e9taires d'une maison ou d'un (ou deux) appartement(s), \u00ab ce qui constitue notre grand patrimoine \u00bb. Et le plus explicitement offensif de ces commentaires m\u00e9prisants \u00e9manant de l'\u00e9lite fut celui de la s\u00e9natrice Jacqueline Van Rysselberge qui d\u00e9clara que \u00ab n'importe quel pouilleux croit avoir le droit d'insulter les gens qui travaillent dans les services publics \u00bb. C'\u00e9tait l\u00e0 sa mani\u00e8re de r\u00e9pondre \u00e0 la mise en question, d\u00e9j\u00e0 depuis quelques mois, des r\u00e9mun\u00e9rations des parlementaires chiliens (qui sont les plus \u00e9lev\u00e9es du monde).\u003Cbr \/\u003E\nEt, finalement, quelques jours seulement avant le d\u00e9but de la r\u00e9volte, le nouveau ministre de l'\u00e9conomie, J.A. Fontaine, juste apr\u00e8s que le prix du billet de m\u00e9tro ait \u00e9t\u00e9 augment\u00e9, invitait les usagers \u00e0 \u00ab se lever de bon matin \u00bb (comme si ce n'\u00e9tait pas d\u00e9j\u00e0 ce qu'ils font) pour prendre le m\u00e9tro \u00ab aux bonnes heures \u00bb, quand le billet co\u00fbte moins cher (m\u00eame s'il a, lui aussi, \u00e9t\u00e9 augment\u00e9). Toutes ces allusions d\u00e9sobligeantes avaient r\u00e9cemment fait l'objet de commentaires sur les r\u00e9seaux sociaux et suscit\u00e9 l'indignation des internautes, ce qui aurait notamment \u00e9t\u00e9 une des raisons du remplacement de certains de ces ministres.\u003Cbr \/\u003E\nLa tension entre le gouvernement et la soci\u00e9t\u00e9 civile atteignit un sommet le 18 octobre : tandis que la capitale du pays devenait le th\u00e9\u00e2tre d'une v\u00e9ritable explosion sociale, le Pr\u00e9sident Pi\u00f1era eut la mauvaise id\u00e9e d'aller tranquillement manger une pizza dans un quartier riche de la capitale, pour f\u00eater l'anniversaire d'un membre de sa famille. C'est alors que la r\u00e9volte, la col\u00e8re et le feu envahirent la ville. Les r\u00e9seaux sociaux, comme dans tous les cas ant\u00e9rieurs, jou\u00e8rent leur r\u00f4le de d\u00e9nonciateurs et de divulgateurs. Le Pr\u00e9sident revint pr\u00e9cipitamment \u00e0 la Moneda (si\u00e8ge du gouvernement), se demandant sans doute comment son pays avait pu passer d'une \u00ab oasis de paix \u00bb \u00e0 une telle violence, et supposant que ce serait probablement exceptionnel. \u00c0 partir d'alors, les id\u00e9es de dignit\u00e9, de peuple et de r\u00e9veil commenc\u00e8rent \u00e0 faire l'unit\u00e9 entre les forces populaires dispers\u00e9es.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EAbus et impunit\u00e9s\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECe ne sont pas seulement les phrases blessantes qui, par leur agressivit\u00e9 symbolique, ont us\u00e9 la patience des gens. Durant toute la p\u00e9riode de la d\u00e9mocratie post-dictatoriale (donc, depuis 1990), des histoires d'abus, concernant particuli\u00e8rement les grandes entreprises, se sont accumul\u00e9es. De l\u00e0 est venue l'expression \u00ab non pas trente pesos, mais trente ans \u00bb, que l'on pouvait lire sur beaucoup de calicots et de graffitis durant les jours suivants. Parall\u00e8lement, on sentait bien que les auteurs des abus restaient semi-impunis (ou ne l'\u00e9taient pas du tout, ou par des peines l\u00e9g\u00e8res). La liste des fraudes est tr\u00e8s longue : les \u00e9vasions fiscales de certaines entreprises \u00ab fant\u00f4mes \u00bb de Lucksic, de Pi\u00f1era (notamment de l'entreprise Penta) ; la collusion des entreprises d'\u00e9levage de volaille (1996-2010), de celles du papier hygi\u00e9nique (2010-2011), des celle des entreprises pharmaceutiques (2007-2008), de la corporation multinationale des magasins nord-am\u00e9ricains Wallmart (2010-2014) ; le cas de l'Isapre Banm\u00e9dica [\u003Ca href=\"#nb3\" name=\"nh3\"\u003E3\u003C\/a\u003E] (2008-2013) ; celui de la Soci\u00e9t\u00e9 chimique et mini\u00e8re du Chili (SQM : 2010-2014) ; le cas CAVAL, du fils et de la belle-fille de l'ex-pr\u00e9sidente Bachelet (2 015) ; le non-paiement des imp\u00f4ts immobiliers de l'une des r\u00e9sidences secondaires du pr\u00e9sident Pi\u00f1era (1989-2019). Entre 1996 et 2019, selon une \u00e9tude de l'\u00e9conomiste Javier Ruiz Tagle, l'\u00e9vasion fiscale et la corruption d'entreprises et d'institutions auraient co\u00fbt\u00e9 au Service des Imp\u00f4ts internes une perte de 4 982 millions de dollars ! En outre, il faut signaler aussi l'argent d\u00e9tourn\u00e9 (ou obtenu dans des conditions obscures) par les hauts officiers des Forces Arm\u00e9es (pots-de-vin, achat d'avions...) ; le d\u00e9tournement des fonds institutionnels de la Gendarmerie chilienne (Paco Gate, 2000-2019) ; la fraude et d\u00e9tournement par l'Arm\u00e9e chilienne des \u00ab Fonds publics de la Loi de R\u00e9serve du Cuivre \u00bb [\u003Ca href=\"#nb4\" name=\"nh4\"\u003E4\u003C\/a\u003E] (Milico-Gate).\u003Cbr \/\u003E\nLes autorit\u00e9s de l'\u00c9tat ont toujours pr\u00e9sent\u00e9 les d\u00e9tournements et le niveau inimaginable de corruption, de malversations, de pi\u00e8ges, d'abus de biens publics, de d\u00e9lits d'initi\u00e9s... comme de petites fautes exceptionnelles, commises dans des institutions dont on pouvait supposer qu'elles ob\u00e9issaient \u00e0 des principes respectables. C'\u00e9tait soi-disant le fait de quelques entrepreneurs ou dirigeants malhonn\u00eates. Mais le pays, lui, allait bien : il \u00e9tait le plus \u00ab propre \u00bb de toute l'Am\u00e9rique latine ! La faible l\u00e9gitimit\u00e9 sociale de ce discours se perdait totalement quand, apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9s par le monde inextricable des proc\u00e9dures et des tribunaux, ceux-ci annon\u00e7aient des \u00ab peines \u00bb plus proches de l'impunit\u00e9 que de la punition. Ainsi se r\u00e9pandit la conviction fond\u00e9e qu'il y avait deux justices : que si l'on prend comme r\u00e9f\u00e9rence (notamment) le \u00ab Cas Penta \u00bb (entreprise financi\u00e8re appartenant \u00e0 un politicien), \u00ab la prison \u00e9tait pour les pauvres \u00bb et les \u00ab cours d'\u00e9thique pour les riches \u00bb. En effet, l'entreprise en question devint un exemple type d'impunit\u00e9 des entrepreneurs : ses dirigeants furent condamn\u00e9s \u00e0 quatre ans de prison sous caution (transform\u00e9s en libert\u00e9 surveill\u00e9e) ; \u00e0 une amende de 857 millions de pesos chacun (ce qui correspondait \u00e0 la moiti\u00e9 de la valeur qu'ils avaient d\u00e9tourn\u00e9e) ; et... \u00e0 suivre des cours d'\u00e9thique \u00e0 l'universit\u00e9 Adolfo Iba\u00f1ez (qui forme des ing\u00e9nieurs de gestion d'entreprises) !\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EIn\u00e9galit\u00e9s mat\u00e9rielles et in\u00e9galit\u00e9s des chances\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ETout ce qui pr\u00e9c\u00e8de (ce m\u00e9pris \u00e9litiste, ces abus, cette corruption, cette impunit\u00e9) a pour base et, en m\u00eame temps a construit, une in\u00e9galit\u00e9 socio-\u00e9conomique extr\u00eame, qui est celle que le mouvement de protestation d\u00e9nonce. Cette in\u00e9galit\u00e9 n'est pas simplement le r\u00e9sultat d'une conjoncture passag\u00e8re : elle est le mode de reproduction de l'\u00e9conomie et de la soci\u00e9t\u00e9. Ce que la majorit\u00e9 des gens per\u00e7oit, c'est que la soci\u00e9t\u00e9 chilienne comporte un groupe extr\u00eamement riche, qui habite des zones et un monde exclusifs et qui est compos\u00e9 des gens les plus privil\u00e9gi\u00e9s et plus certains groupes qui configurent le groupe privil\u00e9gi\u00e9 plus largement. Les donn\u00e9es le confirment : selon une \u00e9tude de la CEPAL (2 017), 1% de la population du pays poss\u00e8de 26,5% des revenus, alors qu'en contrepartie, 50% des familles les moins riches ne d\u00e9tiennent que 2,1% de ceux-ci. L'in\u00e9galit\u00e9 se situe d'abord dans les salaires : la moiti\u00e9 des travailleurs touchent un salaire \u00e9gal ou inf\u00e9rieur \u00e0 400 000 pesos par mois (US$ 562). Le revenu moyen est tr\u00e8s sup\u00e9rieur au revenu m\u00e9dian, ce qui signifie que ceux qui gagnent plus que le revenu moyen sont beaucoup moins nombreux que ceux qui gagnent moins [\u003Ca href=\"#nb5\" name=\"nh5\"\u003E5\u003C\/a\u003E]. Tel est le \u00ab pi\u00e8ge du salaire moyen \u00bb : si l'on prend un pays dont le revenu national brut par t\u00eate d'habitant est de 25 000 US$ (ce qui est le cas du Chili en 2019), un pourcentage majoritaire de sa population ne disposera que de 7 000 US$ par t\u00eate [\u003Ca href=\"#nb6\" name=\"nh6\"\u003E6\u003C\/a\u003E].\u003Cbr \/\u003E\nLa cons\u00e9quence majeure de cette in\u00e9galit\u00e9 de revenus - qui est produite et qui produit l'in\u00e9galit\u00e9 de richesse - est qu'elle entra\u00eene des diff\u00e9rences importantes d'acc\u00e8s \u00e0 des services comme la sant\u00e9, l'\u00e9ducation, le logement, les pensions... Tout cela appara\u00eet clairement dans les rues, soit dans la grande diversit\u00e9 des calicots \u00ab standardis\u00e9s \u00bb (comme : \u00ab No + AFP \u00bb [\u003Ca href=\"#nb7\" name=\"nh7\"\u003E7\u003C\/a\u003E]), soit dans les graffitis (comme : \u00ab Grand-P\u00e8re, je me bats pour ta pension \u00bb). Avec le d\u00e9veloppement de l'\u00e9ducation, une grande quantit\u00e9 de jeunes ont \u00e9t\u00e9 dipl\u00f4m\u00e9s de l'enseignement sup\u00e9rieur (universit\u00e9s et instituts professionnels) au cours des derni\u00e8res d\u00e9cennies. Avant que soit mise en œuvre (sous la pr\u00e9sidence de Michelle Bachelet) la gratuit\u00e9 pour les six d\u00e9ciles les plus pauvres des \u00e9tudiants, une grande quantit\u00e9 de jeunes professionnels (et leurs familles) s'\u00e9taient fortement endett\u00e9s pour financer leurs \u00e9tudes. C'\u00e9tait l\u00e0 le r\u00e9sultat d'une \u00e9ducation privatis\u00e9e (qui profitait clairement aux banques). C'est avec un tel degr\u00e9 d'endettement accumul\u00e9, qu'ils durent affronter un march\u00e9 du travail, alors que celui-ci \u00e9tait pr\u00e9caire. Par ailleurs, la g\u00e9n\u00e9ration des retrait\u00e9s sous le r\u00e9gime de la capitalisation individuelle a elle, aussi, augment\u00e9. Chacun d'eux re\u00e7oit une pension diff\u00e9rente, selon ce qu'il a accumul\u00e9. Avec ces revenus, souvent insuffisants, il doit s'arranger pour financer une vie digne de nom. Dans un tel contexte, ni l'id\u00e9e d'un \u00ab ruissellement \u00bb, ni celle d'un \u00ab pays de cocagne \u00bb, ni les discours prometteurs d'\u00e9galit\u00e9 (qu'on entend p\u00e9riodiquement) ne sont encore cr\u00e9dibles.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EComplaisances politiques et gifles de clown\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn certaines occasions, la sph\u00e8re politique peut \u00eatre celle qui r\u00e9duit les in\u00e9galit\u00e9s socio-\u00e9conomiques : elle est alors un rem\u00e8de contre les tendances pures et dures du march\u00e9 et les strat\u00e9gies priv\u00e9es qui visent \u00e0 concentrer les richesses et les revenus. Cependant, dans le cas chilien, ce n'est pas ce qui s'est pass\u00e9. Les politiciens sont devenus un groupe assimil\u00e9 aux privil\u00e9gi\u00e9s : dans leur cas, les revenus importants dont ils b\u00e9n\u00e9ficient (leurs honoraires de parlementaires) leur assurent un niveau de vie \u00e9lev\u00e9 et l'acc\u00e8s \u00e0 tous les services priv\u00e9s. Un autre fait encore r\u00e9v\u00e8le cette politique \u00e9litiste : les \u00ab cadeaux \u00bb financiers que font les entrepreneurs aux politiciens. Ils ont atteint un niveau si \u00e9lev\u00e9 qu'il a fallu, r\u00e9cemment, \u00e9dicter des normes pour r\u00e9guler les relations entre les patrons d'entreprise et les personnalit\u00e9s politiques : cette r\u00e9glementation a donn\u00e9 lieu \u00e0 un financement public. Cependant, celui-ci n'a pas mis fin \u00e0 ces pratiques : les entrepreneurs ont conserv\u00e9 une importante capacit\u00e9 d'influer sur le monde politique : ceux qu'on pr\u00e9tendait \u00ab r\u00e9guler \u00bb ont captur\u00e9 leurs \u00ab r\u00e9gulateurs \u00bb !\u003Cbr \/\u003E\nPour toutes ces raisons, les r\u00e9ponses politiques, normalement attendues et sollicit\u00e9es face aux revendications sociales, n'eurent pas l'envergure morale suffisante pour \u00eatre cr\u00e9dibles : elles ne furent pas capables, \u00e0 court terme, de prendre en charge l'ampleur des demandes de la population, et encore moins de mettre en œuvre les r\u00e9formes profondes que ces demandes impliquaient. La \u00ab classe politique \u00bb \u00e9tait largement consid\u00e9r\u00e9e comme complice des coupables, et non comme un acteur autonome, capable de concevoir et de promouvoir un \u00ab bond en avant \u00bb vers l'\u00e9galit\u00e9 et la dignit\u00e9.\u003C\/p\u003E\u003Cfigure\u003E\u003Cimg src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_165384_35c028.jpg\" \/\u003E\u003Cfigcaption\u003EManifestaciones en Santiago, Chile, Octubre 2019 (Photo : Elias (...)\u003C\/figcaption\u003E\u003C\/figure\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ELes jeunes dans la mobilisation sociale\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELa mobilisation sociale r\u00e9v\u00e8le des questions \u00e9mergentes : une g\u00e9n\u00e9ration qui veut prendre possession de sa destin\u00e9e, qui d\u00e9ploie sa capacit\u00e9 d'action et son audace, qui veut laisser sa marque dans l'histoire, qui se sert de la rue, de l'espace urbain pour exercer sa capacit\u00e9 de r\u00e9sistance et de r\u00e9bellion. Ceux qui marchent dans les rues sont des jeunes de moins de 30 ans, qui r\u00e9sistent aux bombes lacrymog\u00e8nes, aux jets des canons \u00e0 eau, aux tirs de balles en caoutchouc qui les aveuglent, aux tortures et aux viols qui suivent leur arrestation... Ils sont n\u00e9s apr\u00e8s 1997 (ann\u00e9e de la d\u00e9b\u00e2cle \u00e9conomique et des grandes pluies qui ont laiss\u00e9 voir la pauvret\u00e9 dans le pays). Ces jeunes n'ont pas v\u00e9cu la dictature, ni m\u00eame la transition \u00ab dans la mesure du possible \u00bb \u00e0 la d\u00e9mocratie. Mais, d\u00e9bordant \u00ab leur \u00bb temporalit\u00e9 directe, ces jeunes se sont soulev\u00e9s, ils ont actualis\u00e9 la m\u00e9moire historique et rassembl\u00e9 les \u00e9poques. Ils utilisent un langage dans lequel sont pr\u00e9sents leurs grands-parents, leurs parents, et une lecture au pr\u00e9sent de leur histoire. Les calicots qu'ils portent contre leur poitrine et collent sur les murs racontent des histoires d'abus, dans leur famille, dans leur quartier peupl\u00e9 de gens pauvres. C'est l\u00e0 tout un h\u00e9ritage de lutte, un h\u00e9ritage culturel, un h\u00e9ritage politique, qui s'incarne dans les deux chansons embl\u00e9matiques de leur mouvement de protestation : \u003Ci\u003ELe droit de vivre en paix\u003C\/i\u003E (de Victor Jara) et \u003Ci\u003ELe bal de ceux qui sont de trop\u003C\/i\u003E (de Los Prisioneros) !\u003Cbr \/\u003E\nVictor Jara a \u00e9crit cette chanson en 1969 et elle fut lanc\u00e9e en 1971 pour protester contre l'intervention sanglante des USA au Vietnam :\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ci\u003EEl derecho de vivir,\u003Cbr \/\u003E\nPoeta Ho Chi Minh,\u003Cbr \/\u003E\nque golpea desde Vietnam\u003Cbr \/\u003E\na toda la humanidad,\u003Cbr \/\u003E\nning\u00fan ca\u00f1\u00f3n borrar\u00e1\u003Cbr \/\u003E\nel surco de tu arrozal.\u003Cbr \/\u003E\nEl derecho de vivir en paz\u003C\/i\u003E.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ci\u003ELe droit de vivre,\u003Cbr \/\u003E\nPo\u00e8te Ho Chi Minh,\u003Cbr \/\u003E\nqui frappe depuis le Vietnam\u003Cbr \/\u003E\nl'humanit\u00e9 tout enti\u00e8re,\u003Cbr \/\u003E\nAucun canon n'effacera\u003Cbr \/\u003E\nle sillon de ta rizi\u00e8re.\u003Cbr \/\u003E\nLe droit de vivre en paix.\u003C\/i\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECinquante ans plus tard, au Chili, cette chanson s'est spontan\u00e9ment transform\u00e9e en un hymne qui s'\u00e9coute et se danse partout, de la Place d'Italie \u00e0 toutes les places des quartiers. Un groupe de musiciens et de chanteurs en a fait un \u00ab remake \u00bb en actualisant les paroles :\u003Cbr \/\u003E\n\u00ab \u003Ci\u003ELe droit de vivre sans peur, dans notre pays, en conscience et unit\u00e9, avec toute l'humanit\u00e9. Aucun canon n'effacera le sillon de la fraternit\u00e9 et le droit de vivre en paix, dans le respect et la libert\u00e9, avec un nouveau pacte social, dignit\u00e9 et \u00e9ducation, qui ne fasse pas d'in\u00e9galit\u00e9s. La lutte est une explosion !\u003C\/i\u003E \u00bb\u003Cbr \/\u003E\nCependant, la chanson, telle qu'elle se chante dans les espaces publics est bien l'original : elle s'oppose \u00e0 la d\u00e9claration de guerre du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique.\u003Cbr \/\u003E\n\u003Ci\u003ELos Prisioneros\u003C\/i\u003E ont \u00e9crit \u00ab \u003Ci\u003ELe Bal de ceux qui sont de trop\u003C\/i\u003E \u00bb en 1987, quand la dictature n'\u00e9tait pas encore termin\u00e9e, et que les jeunes qui, aujourd'hui, marchent dans nos rues n'\u00e9taient pas encore n\u00e9s. Les paroles d\u00e9noncent l'exclusion extr\u00eame : les faux et cyniques espoirs suscit\u00e9s chez les jeunes ; l'\u00e9ducation qui s\u00e9lectionne et reproduit les divisions sociales :\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEs otra noche m\u00e1s de caminar\u003Cbr \/\u003E\nEs otro fin de mes sin novedad\u003Cbr \/\u003E\nTus amigos se quedaron igual que t\u00fa\u003Cbr \/\u003E\nEste a\u00f1o se les acabaron\u003Cbr \/\u003E\nlos juegos... los 12 juegos\u003Cbr \/\u003E\nUnanse al baile de los que sobran\u003Cbr \/\u003E\nNadie nos va a echar de menos,\u003Cbr \/\u003E\nNadie nos quizo ayudar de verdad.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EC'est une nuit de plus \u00e0 marcher,\u003Cbr \/\u003E\nC'est une autre fin de mois sans nouvelle.\u003Cbr \/\u003E\nTes amis sont rest\u00e9s pareils que toi.\u003Cbr \/\u003E\nCette ann\u00e9e, ils ont \u00e9puis\u00e9\u003Cbr \/\u003E\nles jeux... les 12 jeux.\u003Cbr \/\u003E\nEntrez dans la danse de ceux qui sont de trop,\u003Cbr \/\u003E\nPersonne ne va nous regretter,\u003Cbr \/\u003E\nPersonne n'a voulu vraiment nous aider.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EL'actualit\u00e9 des paroles est \u00e9vidente. Son auteur, Jorge Gonzalez, a dit r\u00e9cemment qu'il trouvait bien \u00ab \u003Ci\u003Etriste que l'on doive encore continuer \u00e0 la chanter\u003C\/i\u003E \u00bb. Cette chanson a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e dans les m\u00eames conditions que celles qu'on retrouve encore aujourd'hui : sous le couvre-feu et les tirs des fusils.\u003Cbr \/\u003E\nAvec cette actualisation des hymnes pour la paix, pour la reconnaissance sociale et la justice (et du m\u00eame coup, des dominateurs qui les entravent), r\u00e9apparaissent massivement certains mots de notre histoire longue, comme le mot \u00ab peuple \u00bb : \u00ab \u003Ci\u003Ele peuple uni, jamais ne sera vaincu\u003C\/i\u003E \u00bb. Ces mots reviennent pour rappeler que certaines luttes continuent, mais aussi qu'elles se r\u00e9inventent dans le pr\u00e9sent, avec des forces et des convictions nouvelles. Ceux qui les reprennent sont des jeunes qui, pour la premi\u00e8re fois de leur vie, apprennent ce que c'est qu'un couvre-feu et un \u00c9tat d'urgence, et voient mourir leurs semblables sous les balles des fusils ou sous la botte d'autres jeunes, militaires ou policiers, aussi jeunes qu'eux et victimes eux aussi des m\u00eames in\u00e9galit\u00e9s : \u00ab \u003Ci\u003EMilitaire pauvre, tu tues d'autres pauvres, pour prot\u00e9ger les riches !\u003C\/i\u003E \u00bb Jeunes aussi, ceux qui, mal dissimul\u00e9s sous leur capuche, participent pour la premi\u00e8re fois \u00e0 l'incendie de banques, de stations de m\u00e9tro, d'autobus publics, de mobiliers urbains...\u003Cbr \/\u003E\nLe \u00ab paquet de mesures \u00bb limit\u00e9es, prises \u00e0 la va-vite par le gouvernement, n'\u00e9puise \u00e9videmment pas la profondeur de la rage et de la mobilisation. Les pillages de supermarch\u00e9s continuent et ils attaquent de front la soci\u00e9t\u00e9, et, dans une large mesure devrait \u00eatre compris comme une r\u00e9ponse \u00e0 la longue liste des pillages impunis, commis par la classe privil\u00e9gi\u00e9e. Ces jeunes ont ouvert et \u00e9largi une vanne, que personne ne sait au juste comment elle se refermera - ou, pour le dire mieux, vers quels nouveaux \u00e9v\u00e9nements elle nous entra\u00eenera. Ce que l'on sait, pourtant, c'est qu'elle a lib\u00e9r\u00e9 l'expression, comme s'il s'agissait d'un carnaval ou d'un grand spectacle collectif, o\u00f9 les cris, les sauts, les pierres disent avec audace et violence, ce qui \u00e9tait tu depuis des ann\u00e9es : assez d'abus, assez de cette domination \u00e9crasante qui produit des \u00ab Chilis \u00bb si diff\u00e9rents et mont\u00e9s les uns sur les autres.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ELe jour d'apr\u00e8s\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EPeu \u00e0 peu, le pouvoir en place - toujours mena\u00e7ant, sur la d\u00e9fensive et tiraill\u00e9 par la force et la sympathie que suscitent les mobilisations - a fini par accepter qu'il s'agissait de quelque chose de s\u00e9rieux !\u003Cbr \/\u003E\nSa premi\u00e8re r\u00e9action fut d'affronter le mouvement comme une affaire d'ordre public : ainsi commen\u00e7a la r\u00e9ponse du gouvernement. Il en vint \u00e0 fermer toutes les stations du m\u00e9tro de Santiago, qui transporte trois millions de personnes chaque jour. D\u00e9j\u00e0, le vendredi 18 octobre, le gouvernement a commenc\u00e9 \u00e0 durcir les peines pour les d\u00e9tenus et invoqu\u00e9 la Loi de S\u00e9curit\u00e9 de l'\u00c9tat ; le samedi 19, il d\u00e9cr\u00e9ta l'\u00c9tat d'urgence pour une grande partie de Santiago. Le Pr\u00e9sident nomma le g\u00e9n\u00e9ral de division Javier Iturriaga comme responsable de la s\u00e9curit\u00e9 de la capitale chilienne : il d\u00e9ploya 500 militaires pour contr\u00f4ler les seize axes principaux de la ville et en particulier les zones de conflit. Le lendemain, Valparaiso (centre nord), Rancagua (centre sud), Concepci\u00f3n (sud), Coquimbo, La Serena (nord proche), furent inclus dans l'\u00c9tat d'urgence. Tout cela, en affirmant que ce qui se passait \u00e9tait surtout le fait de vandales, et qu'il convenait, selon le chef du gouvernement, de les combattre comme on le fait quand on est en guerre (\u00ab nous sommes en guerre \u00bb d\u00e9clara-t-il). Mais, loin de r\u00e9ussir, cette tactique a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 contenir les manifestations.\u003Cbr \/\u003E\nPeu \u00e0 peu, et s'ajoutant \u00e0 la r\u00e9action ci-dessus, le gouvernement proposa une \u00ab solution sociale \u00bb, qui partait de la \u00ab reconnaissance \u00bb des faits et qui admettait une certaine responsabilit\u00e9 pour \u00ab n'avoir compris qu'il y avait un profond malaise \u00bb chez une grande partie de la population chilienne. Ce malaise \u00e9tait vu comme le \u00ab reflet de cet autre monde dans lequel cette population habite \u00bb et par \u00ab le regard de classe \u00bb avec lequel elle voit la r\u00e9alit\u00e9.\u003Cbr \/\u003E\nC'est ainsi que, pour faire preuve de compr\u00e9hension, le gouvernement prit quelques mesures sociales qui devaient soulager la population et lui \u00ab donner de l'air \u00bb pour l'aider \u00e0 affronter les \u00ab fum\u00e9es de l'explosion \u00bb. Le samedi 19, il suspendit la hausse du prix des billets du m\u00e9tro de Santiago (la loi permet d'annuler une hausse mais pas de la r\u00e9duire). Il annon\u00e7a aussi la hausse de 20% de la pension minimale - ce qui, pour la majorit\u00e9 des retrait\u00e9s signifiait une augmentation de 30.000 pesos (moins de 5 US$) -, ainsi qu'un \u00ab revenu minimum garanti \u00bb (financ\u00e9 par l'\u00c9tat) \u00e9lev\u00e9 \u00e0 350.000 pesos. \u00c0 la t\u00e9l\u00e9vision, le nouveau ministre du d\u00e9veloppement social, S\u00e9basti\u00e1n Sichel, appelait aussi les patrons d'entreprise \u00e0 ne pas penser seulement \u00e0 leurs b\u00e9n\u00e9fices !\u003Cbr \/\u003E\nLa r\u00e9action \u00e0 ce \u00ab paquet de mesures sociales \u00bb - importantes selon la technocratie n\u00e9olib\u00e9rale orthodoxe - fut imm\u00e9diate et tr\u00e8s claire : ce n'\u00e9tait que \u00ab des miettes \u00bb et ce n'est pas cela que demande le mouvement social. Cette proposition des dirigeants politiques n'a fait qu'agrandir la br\u00e8che entre l'\u00e9lite gouvernementale et le peuple. Cette \u00ab solution techno-sociale \u00bb, dans un contexte de violente r\u00e9pression, a \u00e9chou\u00e9, elle aussi, malgr\u00e9 les promesses de la compl\u00e9ter en renon\u00e7ant \u00e0 certains projets de l'ex\u00e9cutif, qui augmenteraient encore les in\u00e9galit\u00e9s, comme notamment, la r\u00e9forme fiscale (qui aurait rendu les riches encore plus riches).\u003Cbr \/\u003E\nComprenant alors qu'elle n'arrivait \u00e0 rien, l'\u00e9lite politique gouvernante comprit que, pour affronter cette situation incontr\u00f4lable, elle aurait besoin d'une aide politique. Et, puisque le gouvernement \u00e9tait form\u00e9 par une coalition de droite, elle appela \u00e0 une unit\u00e9 politique \u00e9largie. \u00ab Ceci est une situation qui a besoin de la plus large unit\u00e9 nationale possible \u00bb disaient alors les gouvernants.\u003Cbr \/\u003E\nLe nouveau cabinet minist\u00e9riel qui fut alors form\u00e9, et l'invitation faite \u00e0 des partis, concr\u00e9tis\u00e8rent cette nouvelle ligne. H\u00e9las ! Le nouveau cabinet n'apporte rien de nouveau et fut un fiasco. D'abord parce que, comme nous l'avons dit d\u00e9j\u00e0, la classe politique, dans son ensemble, n'a plus d'autorit\u00e9 morale (le Congr\u00e8s est l'institution la moins bien \u00e9valu\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 civile) ; ensuite, parce que certains partis refus\u00e8rent de dialoguer \u00e0 cause de la r\u00e9pression polici\u00e8re et militaire, qui suscitait l'indignation sur les r\u00e9seaux sociaux,\u003Cbr \/\u003E\nEntre-temps, le mouvement formulait de nouvelles revendications, qui se consolidaient, comme la question des fonds de pension (AFP) et de la sant\u00e9 publique, ou comme le prix des p\u00e9ages excessifs que r\u00e9clament les concessionnaires des autoroutes. Ces exigences allaient bien au-del\u00e0 de mesures marginales, et ne pouvaient \u00eatre trait\u00e9es que structurellement. Ainsi, les enjeux du mouvement s'\u00e9largissaient \u00e0 des acteurs nouveaux.\u003Cbr \/\u003E\nC'est pr\u00e9cis\u00e9ment ce contexte de contestation de plus en plus large des r\u00e9alit\u00e9s socio-\u00e9conomiques, qui est \u00e0 l'origine de la prise de conscience de la n\u00e9cessit\u00e9 d'un \u00ab nouveau Pacte social \u00bb - ou plus simplement, d'un Pacte social tout court, car beaucoup de gens ont fait remarquer que, sous le r\u00e9gime du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral (qui, d\u00e8s le d\u00e9but, a \u00e9t\u00e9 mis en place par la dictature militaire), ce pacte n'avait jamais exist\u00e9. C'est justement cette n\u00e9cessit\u00e9 de cr\u00e9er et d'instituer un pacte social, permettant des changements suffisamment structurels dans le champ socio-\u00e9conomique, qui a incit\u00e9 des groupes sociaux de plus en plus larges (des classes moyennes et populaires, et m\u00eame au-del\u00e0) \u00e0 r\u00e9clamer une nouvelle Constitution et, par cons\u00e9quent, une Assembl\u00e9e constituante.\u003Cbr \/\u003E\nC'est alors que les \u00ab Cabildos \u00bb, ces assembl\u00e9es populaires locales, apparurent comme des espaces qui ouvraient la possibilit\u00e9 d'un processus plus solide, partant de la base, capable de cimenter des exp\u00e9riences et des contenus possibles pour, \u00e0 la fois, proposer une r\u00e9ponse et une solution \u00e0 la mobilisation sociale et construire un nouveau pays. C'est le moment o\u00f9 s'ouvrent les possibilit\u00e9s de faire un bond en avant sur diverses questions : la question sociale dans un nouvel \u00ab \u00c9tat social \u00bb ; la question de la d\u00e9mocratie et de la mani\u00e8re de la pratiquer ; la question \u00e9conomique et des diff\u00e9rentes formes de propri\u00e9t\u00e9 ; la question des Indig\u00e8nes et de leur autonomie ; la question de la d\u00e9centralisation des pouvoirs dans les r\u00e9gions et les territoires ; la question environnementale et la mani\u00e8re de traiter la nature...\u003Cbr \/\u003E\nCela peut para\u00eetre beaucoup, mais les grandes transitions historiques se caract\u00e9risent toujours par l'amplitude de leur regard sur le monde et par la relecture de leur \u00e9poque. Les soci\u00e9t\u00e9s qui se proposent des r\u00e9orientations peuvent se donner le temps pour les faire, afin de bien faire attention au sens de ce qu'elles entreprennent. Des petits changements ne feraient que laisser le conflit latent : si un grand pas est solide, un petit ne m\u00e8ne \u00e0 rien.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ci\u003ECet article a \u00e9t\u00e9 traduit en fran\u00e7ais par Guy Bajoit, sociologue, professeur \u00e9m\u00e9rite de l'universit\u00e9 catholique de Louvain (Belgique).\u003C\/i\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cbig\u003ENotes\u003C\/big\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Csmall\u003E[\u003Ca href=\"#nh1\" name=\"nb1\"\u003E1\u003C\/a\u003E] \u00ab Cabildo \u00bb : mieux vaut ne pas traduire ce vieux mot espagnol, qui d\u00e9signe une assembl\u00e9e locale de personnes ayant \u00e0 d\u00e9lib\u00e9rer et \u00e0 prendre des d\u00e9cisions communes. Au Moyen \u00c2ge, il d\u00e9signait les \u00ab chapitres \u00bb (r\u00e9union des chanoines des cath\u00e9drales ou des moines des monast\u00e8res) ; plus tard, il d\u00e9signa les mairies ou conseils municipaux. De l\u00e0 vient l'expression \u00ab avoir voix au chapitre \u00bb. En r\u00e9inventant les \u00ab cabildos \u00bb, le peuple chilien reprend la parole : il dit dans quelle soci\u00e9t\u00e9, dans quel pays, il veut vivre !\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh2\" name=\"nb2\"\u003E2\u003C\/a\u003E] Ainsi appel\u00e9 parce que leur uniforme scolaire, blanc et bleu fonc\u00e9, les fait ressembler \u00e0... des pingouins !\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh3\" name=\"nb3\"\u003E3\u003C\/a\u003E] Mutuelle priv\u00e9e.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh4\" name=\"nb4\"\u003E4\u003C\/a\u003E] Le cuivre est le principal produit d'exportation du Chili. Une loi autorise l'arm\u00e9e \u00e0 pr\u00e9lever 10% des recettes pour ses propres besoins.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh5\" name=\"nb5\"\u003E5\u003C\/a\u003E] Autrement dit, plus de la moiti\u00e9 de la population gagne moins que le revenu moyen et moins de la moiti\u00e9 gagne plus ; cela est d\u00fb au fait qu'une petite partie de la population per\u00e7oit un salaire tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9, ce qui tire la moyenne vers le haut.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh6\" name=\"nb6\"\u003E6\u003C\/a\u003E] Le Coefficient de Gini du Chile est de 0,466, tandis que celui de Ha\u00efti est de 0,411. Ce coefficient mesure les in\u00e9galit\u00e9s internes de chaque pays en les situant entre \"0\" (\u00e9galit\u00e9 parfaite) et \"1\" (in\u00e9galit\u00e9 compl\u00e8te). Le Chili est donc encore plus in\u00e9galitaire encore que Ha\u00efti.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh7\" name=\"nb7\"\u003E7\u003C\/a\u003E] AFP = Association Fonds de Pension. Ce sont des entreprises priv\u00e9es, cr\u00e9\u00e9es sous la dictature, qui r\u00e9coltent les cotisations et administrent les pensions. Avec leurs r\u00e9serves, elles r\u00e9alisent des placements. Les usagers leur reprochent d'\u00eatre au service de leurs actionnaires, d'\u00eatre souvent corrompues et de ne pas tenir leurs promesses envers leurs b\u00e9n\u00e9ficiaires pensionn\u00e9s.\u003C\/small\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"http:\/\/www.cetri.be\/Cabildos-Assemblees-populaires\"\u003Ecetri.be\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E"}}