{"167419":{"id":"167419","parent":"0","time":"1578938708","url":"http://cadtm.org/Tout-gouvernement-du-Tiers-Monde-qui-decide-de-continuer-a-rembourser-la-dette","category":"Justice","title":"« Tout gouvernement du Tiers Monde qui décide de continuer à rembourser la dette externe prend l'option de conduire son peuple à l'abîme »","lead_image_url":"http://newsnet.fr/img/","hub":"newsnet","url-explicit":"tout-gouvernement-du-tiers-monde-qui-decide-de-continuer-a-rembourser-la-dette-externe-prend-l-option-de-conduire-son-peuple-a-l-abime","admin":"newsnet","views":"56","priority":"3","length":"10625","lang":"fr","content":"<img src="http://newsnet.fr//img/newsnet_167419_ed5e56.jpg" /><p>(CC - Flickr - thierry ehrmann)</p><p>&laquo; Tout gouvernement du Tiers Monde qui décide de continuer à rembourser la dette externe prend l'option de conduire son peuple à l'ab&icirc;me &raquo; <u>déclarait</u> en 1991 Luis Ignacio &laquo; Lula &raquo; da Silva, alors président du PT brésilien*</p><p><i>Propos recueillis par &Eacute;ric Toussaint en juillet 1991 à Managua (Nicaragua)</i></p><p><b>&Eacute;ric Toussaint&nbsp;: Apr&egrave;s un an et demi de la présidence de Collor, quelle est la situation au Brésil&nbsp;?</b></p><p><b>Lula</b>&nbsp;: La société brésilienne a découvert que la politique néo-libérale du président Collor est un échec. Contrairement aux promesses, rien n'a été résolu. L'inflation a baissé mais au prix d'un co&ucirc;t social tr&egrave;s important en termes de ch&ocirc;mage, de politique agraire, de salaires, de santé et d'éducation. Il nous faut donc présenter d'urgence une proposition alternative qui aille dans le sens de la croissance économique du Brésil, de la redistribution des richesses et qui indemnise les travailleurs des préjudices de ce plan.</p><p>Tout cela doit aller de pair avec un sérieux travail d'organisation du mouvement populaire car, s'il se limite à la lutte institutionnelle, le PT deviendra tr&egrave;s vulnérable. La question des alliances avec d'autres forces progressistes est également cruciale pour affronter de mani&egrave;re victorieuse le gouvernement.</p><p><q>Nous pensons qu'aucun pays du Tiers Monde n'est en condition de payer la dette, que tout gouvernement du Tiers Monde qui décide de continuer à rembourser la dette externe prend l'option de conduire son peuple à l'ab&icirc;me... Nous soutenons qu'il faut suspendre immédiatement le paiement de la dette</q></p><p><b>E.T.&nbsp;: L'hebdomadaire <i>The Economist</i> titrait, il y a peu, <i>&laquo; l'Amérique latine est à vendre &raquo;</i>. Qu'en est-il des ventes d'entreprises nationales&nbsp;? Quelle est la position du PT&nbsp;?</b></p><p><b>Lula</b>&nbsp;: Le FMI veut que les pays endettés vendent leurs entreprises d'&Eacute;tat dans le but de faciliter le paiement de la dette extérieure. Notre parti a une position claire à ce sujet. Nous défendons le contr&ocirc;le étatique sur toutes les entreprises liées aux secteurs stratégiques. Par contre, toutes celles qui ont été étatisées par le régime militaire, toutes les entreprises secondaires comme le textile, peuvent &ecirc;tre privatisées. Les entreprises faisant partie des secteurs stratégiques comme le pétrole, la sidérurgie, l'eau, les ports, l'énergie électrique... doivent &ecirc;tre aux mains de l'&Eacute;tat. Notre lutte contre la privatisation de ces entreprises est favorable à leur démocratisation. Il est nécessaire d'ouvrir ces entreprises à la société civile pour qu'elle puisse les administrer. Il est nécessaire qu'il y ait des dirigeants syndicaux à leur t&ecirc;te, il est nécessaire que des groupes faisant partie de la société civile soient partie prenante de l'administration de ces entreprises afin de les transformer en biens de la communauté considérée comme un tout. Nous ne sommes pas d'accord de privatiser le patrimoine public afin de payer la dette extérieure. Jusqu'à présent, le gouvernement n'a pas obtenu grand-chose dans sa politique de privatisation parce qu'aucun acheteur ne s'est présenté. Mais si cela ne tenait qu'au gouvernement, tout serait déjà privatisé. Par ailleurs, cette volonté de privatisation ne bénéficie d'aucun appui populaire dans la mesure o&ugrave; nous avons déjà l'exemple de l'Argentine o&ugrave; les privatisations n'ont rien donné sinon la mis&egrave;re.</p><p><b>E.T.&nbsp;: Quelle la position du PT par rapport à la dette extérieure&nbsp;?</b></p><p><b>Lula</b>&nbsp;: Nous pensons qu'aucun pays du Tiers Monde n'est en condition de payer la dette. Nous pensons que tout gouvernement du Tiers Monde qui décide de continuer à rembourser la dette externe prend l'option de conduire son peuple à l'ab&icirc;me. Il y a compl&egrave;te incompatibilité entre politique de développement des pays du Tiers Monde et remboursement de la dette. Nous soutenons qu'il faut suspendre immédiatement le paiement de la dette. Nous sommes demandeurs d'un audit sur l'histoire de la dette pour savoir o&ugrave; fut pris l'argent emprunté, savoir si c'était un emprunt de l'&Eacute;tat ou d'une autre administration publique, ou s'il s'agissait d'une initiative privée&nbsp;; savoir à quoi cet argent a été dépensé, etc. Tout cela de mani&egrave;re à avoir une photographie fiable de cette dette.</p><p>Avec l'argent du non-paiement de la dette, nous pouvons constituer un fonds de développement devant financer la recherche et le progr&egrave;s des technologies, l'enseignement, la santé, la réforme agraire, une politique de développement pour tout le Tiers Monde. Ce fonds de développement serait contr&ocirc;lé par le pays lui-m&ecirc;me. Il serait contr&ocirc;lé à partir d'une instance qu'il faudrait créer comprenant le Congr&egrave;s national (le Parlement, ndlr), les mouvements syndicaux, les partis politiques&nbsp;; ils constitueraient une commission qui s'occuperait de l'administration de ce fonds.</p><p>Une initiative politique internationale est également nécessaire. Il faut créer une unité des pays débiteurs pour s'opposer aux pays créanciers. Il est nécessaire d'unir les pays du Tiers Monde afin que chaque gouvernement comprenne que ses probl&egrave;mes sont équivalents à ceux des gouvernements des autres pays du Tiers Monde. Aucun pays ne pourra individuellement trouver une solution à l'endettement.</p><p><q>Il est nécessaire d'unir les pays du Tiers Monde afin que chaque gouvernement comprenne que ses probl&egrave;mes sont équivalents à ceux des gouvernements des autres pays du Tiers Monde</q></p><p>Il est aussi important que la discussion sur la dette extérieure ne se fasse pas de gouvernement à banquiers mais de gouvernement à gouvernement. Il faut aussi transformer le probl&egrave;me de la dette en question politique. Il ne faut pas seulement discuter du probl&egrave;me de la dette mais de la nécessité d'un nouvel ordre économique international. Il n'est pas possible que nous continuions à vendre les mati&egrave;res premi&egrave;res pour deux fois rien et acheter les produits manufacturés à prix d'or.</p><p>Ce bloc de mesures ne sera réalisé que s'il y a action politique. L'action politique, c'est la pression des mouvements sociaux. Il faut donc transformer la question de la dette en une affaire dont se saisit le peuple.</p><p><b>E.T.&nbsp;: Voici six ans, Fidel Castro lan&ccedil;ait une campagne internationale sur le th&egrave;me &laquo; la dette est impayable &raquo;. Apr&egrave;s un bon démarrage, cette campagne semble s'&ecirc;tre enlisée faute de répondant. Maintenant, on a l'impression que Bush [<a href="#nb1" name="nh1">1</a>] a le vent en poupe avec son &laquo; initiative pour les Amériques &raquo; [<a href="#nb2" name="nh2">2</a>]. Comment expliquez-vous cela&nbsp;?</b></p><p><b>Lula</b>&nbsp;: C'est un fait que c'est le gouvernement cubain qui a lancé ce débat. On a eu plusieurs rencontres internationales tr&egrave;s positives à ce propos. Mais ce qui se passe en Amérique latine, c'est que la situation économique est si mauvaise que la majorité des travailleurs n'a pas le temps de penser à des objectifs à moyen terme. Souvent notre lutte se pose des objectifs immédiats. C'est une lutte pour la survie. Sous cette pression, les organisations de gauche ne consacrent pas assez d'énergie aux moyen et long termes. Nous voulons résoudre le probl&egrave;me du ch&ocirc;mage et de la faim sans faire suffisamment le lien avec la dette extérieure. Notre parti pense qu'il est important que l'on mette ce probl&egrave;me à l'ordre du jour&nbsp;; il faudrait en faire de m&ecirc;me au niveau syndical. Car si nous ne résolvons pas le probl&egrave;me de la dette, nous ne résoudrons ni celui de la distribution des revenus, ni celui de l'inflation, ni celui du développement.</p><p>Pour en revenir aux causes de la faiblesse de la lutte sur le th&egrave;me de la dette, il faut ajouter que la coordination internationale des organisations syndicales latino-américaines est insuffisante. Il en est ainsi notamment parce que le mouvement syndical est insuffisamment développé à l'intérieur de chaque pays.</p><p><b>E.T.&nbsp;: Que dire alors de l'organisation à l'échelle du continent&nbsp;?</b></p><p>Lula&nbsp;: Lors de la rencontre de la gauche latino-américaine à Sao Paulo, en juin 1991, nous avons mis en avant la question de la dette extérieure. Nous pensons que ce th&egrave;me a une force suffisante pour unifier la gauche. Nous remettrons cette question à l'ordre du jour de la deuxi&egrave;me rencontre qui aura lieu à Mexico en juin 1992.</p><p><q>Il faut transformer le probl&egrave;me de la dette en question politique</q></p><p><b>E.T.&nbsp;: La perspective socialiste est-elle encore possible&nbsp;?</b></p><p><b>Lula</b>&nbsp;: Je continue à croire à une proposition socialiste. Je continue à croire que le salut de l'humanité est un monde plus égalitaire o&ugrave; la richesse est distribuée de fa&ccedil;on plus juste.</p><p>Nous avons une grande contribution à apporter. Nous sommes des millions sur la surface de la Terre à vouloir construire le socialisme.</p><p>Mais le socialisme ne doit pas &ecirc;tre le reflet de ce qui s'est passé à l'Est. Nous, Parti des Travailleurs, nous avons toujours condamné l'existence du parti unique, le manque de liberté pour le mouvement syndical ou l'absence du droit de gr&egrave;ve. Nous pensons que le socialisme présuppose la démocratie, le multipartisme, la liberté et l'autonomie syndicales, le droit de gr&egrave;ve, le droit des personnes de prendre la parole sur la place publique et de parler contre le gouvernement. Si ce n'est pas le cas, ce n'est pas du socialisme. L'échec du socialisme de l'Est n'est pas à imputer aux socialistes mais aux bureaucraties.</p><p>Il faut également ajouter qu'aujourd'hui, tout le monde veut parler de la faillite du &laquo; socialisme &raquo; est-européen. Mais tr&egrave;s peu sont disposés à discuter de la nécessaire solidarité avec Cuba, avec le peuple du Panama ou avec ceux d'Afrique. Il faut mettre en premi&egrave;re ligne de nos t&acirc;ches de solidarité, la défense de Cuba.</p><p><i>*Cet interview a été publiée dans la revue du CADTM n&deg;4-5, octobre-novembre 1991.</i></p><p><big>Notes</big></p><p>[<a href="#nh1" name="nb1">1</a>] George Bush p&egrave;re de l'actuel président Georges Bush junior a présidé les &Eacute;tats-Unis de 1989 à 1992</p><p>[<a href="#nh2" name="nb2">2</a>] L'Initiative pour les Amériques soutenue par G. Bush a été reprise par la suite par Bill Clinton, puis par G. Bush junior sous la forme de la ZLEA (Zone de libre-échange des Amériques - ou ALCA).</p><p><a href="http://cadtm.org/Tout-gouvernement-du-Tiers-Monde-qui-decide-de-continuer-a-rembourser-la-dette">cadtm.org</a></p>"}}