{"175878":{"id":"175878","parent":"0","time":"1593008610","url":"http:\/\/www.legrandsoir.info\/marx-le-capital-et-l-homme-marchandise.html","category":"philosophie","title":"Marx, le Capital et l'homme-marchandise","lead_image_url":"http:\/\/newsnet.fr\/img\/newsnet_175878_c9130d.jpg","hub":"newsnet","url-explicit":"marx-le-capital-et-l-homme-marchandise","admin":"newsnet","views":"52","priority":"4","length":"42768","lang":"","content":"\u003Cimg style=\" width:310px;\" src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_175878_54b131.jpg\" \/\u003E\u003Cp\u003EBruno GUIGUE\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECe que Marx a mis au jour dans le \u003Ci\u003ECapital\u003C\/i\u003E, c'est ce qu'on pourrait appeler la consubstantialit\u00e9 du capitalisme et de l'esclavage\u00a0; derri\u00e8re la diversit\u00e9 de ses formes, il a per\u00e7u la profonde unit\u00e9 de la servitude moderne\u00a0; il a vu, dans \u00ab\u00a0l'esclavage direct\u00a0\u00bb des Noirs, la v\u00e9rit\u00e9 de \u00ab\u00a0l'esclavage indirect\u00a0\u00bb des prol\u00e9taires europ\u00e9ens\u00a0; loin d'\u00e9riger l'opposition du travail libre et du travail servile en symbole de la modernit\u00e9, il y a d\u00e9cel\u00e9 la manifestation de son hypocrisie, car l'h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 apparente des statuts ne l'a pas aveugl\u00e9 sur les m\u00e9canismes mis en œuvre sous l'empire de la valeur d'\u00e9change\u00a0; il a vu en somme, dans l'intensification des rapports marchands, la v\u00e9ritable origine d'une emprise de l'homme sur l'homme qui ne connut ni les fronti\u00e8res ni la diff\u00e9rence des temps\u00a0; ce faisant, il a b\u00e2ti une th\u00e9orie de l'esclavage dont la connaissance nous est pr\u00e9cieuse, \u00e0 l'heure o\u00f9 la mondialisation lib\u00e9rale enfante les formes contemporaines de la servitude\u00a0; et il a d\u00e9fait, du coup, les faux prestiges du postulat aujourd'hui dominant selon lequel la libert\u00e9 ne fait qu'un avec le march\u00e9, an\u00e9antissant par anticipation la folle pr\u00e9tention du lib\u00e9ralisme contemporain \u00e0 incarner l'ultima ratio de l'histoire.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELorsqu'il se livre, dans \u003Ci\u003EMis\u00e8re de la philosophie\u003C\/i\u003E, \u00e0 une s\u00e9v\u00e8re critique de la m\u00e9thode proudhonienne, Marx prend un exemple destin\u00e9, \u00e0 ses yeux, \u00e0 illustrer l'absurdit\u00e9 d'une synth\u00e8se entre des notions contradictoires\u00a0: cette opposition exemplaire, c'est celle de la libert\u00e9 et de l'esclavage. Distinguant l'esclavage indirect, celui du prol\u00e9taire, de l'esclavage direct dont sont victimes les Noirs des colonies, il voit dans ce dernier \u00ab\u00a0le pivot de notre industrialisme actuel\u00a0\u00bb, \u00e0 l'\u00e9gal des \u00ab\u00a0machines\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0cr\u00e9dit\u00a0\u00bb. Sans esclavage, \u00e9crit-il, \u00ab\u00a0vous n'avez pas de coton, sans coton vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donn\u00e9 de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont cr\u00e9\u00e9 le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition n\u00e9cessaire de la grande industrie m\u00e9canique.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb1\" name=\"nh1\"\u003E1\u003C\/a\u003E) Quelle conception du ph\u00e9nom\u00e8ne esclavagiste, doit-on n\u00e9anmoins se demander, sous-tend pareille formule\u00a0? Et qu'en est-il de la th\u00e9orie de l'esclavage, au juste, chez l'auteur du \u003Ci\u003ECapital\u003C\/i\u003E\u00a0? S'il est difficile de r\u00e9pondre \u00e0 une telle question, c'est d'abord parce que le m\u00eame mot renvoie \u00e0 des r\u00e9alit\u00e9s diff\u00e9rentes. Le terme d\u00e9signe tout aussi bien, chez le philosophe allemand, la servitude antique de type gr\u00e9co-romain, l'esclavage moderne de type colonial, ou encore l'exploitation capitaliste contemporaine dans ce qu'elle a de plus odieux.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESans doute ce dernier usage est-il largement m\u00e9taphorique. Lorsque Marx \u00e9voque, par exemple, \u00ab\u00a0l'esclavage des ouvriers de fabrique\u00a0\u00bb dans l'Angleterre du XIX\u00e8me si\u00e8cle, il emploie une image destin\u00e9e \u00e0 illustrer la duret\u00e9 de la condition ouvri\u00e8re qui r\u00e9sulte de l'introduction du machinisme. (\u003Ca href=\"#nb2\" name=\"nh2\"\u003E2\u003C\/a\u003E) A propos du travail forc\u00e9 des femmes et des enfants dans les cit\u00e9s manufacturi\u00e8res, c'est encore la m\u00eame terminologie qui s'impose. \u00ab\u00a0Jadis, l'ouvrier vendait sa propre force de travail dont il pouvait librement disposer, maintenant il vend femme et enfants\u00a0; il devient marchand d'esclaves. Et en fait, la demande du travail des enfants ressemble souvent, m\u00eame pour la forme, \u00e0 la demande d'esclaves n\u00e8gres telle qu'on la rencontra dans les journaux am\u00e9ricains\u00a0\u00bb. (\u003Ca href=\"#nb3\" name=\"nh3\"\u003E3\u003C\/a\u003E) Assez fr\u00e9quent dans l'œuvre ma\u00eetresse de Marx, cet usage du terme pour d\u00e9signer les conditions d'asservissement qu'impose la grande industrie au prol\u00e9tariat moderne a surtout une port\u00e9e pol\u00e9mique\u00a0: la servitude instaur\u00e9e par le machinisme est d'autant plus inf\u00e2me qu'elle para\u00eet surgir, dans sa cruaut\u00e9, d'un lointain \u00e2ge des t\u00e9n\u00e8bres. Si elle ne manque pas d'int\u00e9r\u00eat, la formule ne nous renseigne gu\u00e8re, toutefois, sur la conception marxienne de l'esclavage. Qu'en est-il, en particulier, de l'esclavage moderne auquel fait allusion le texte pr\u00e9cit\u00e9 \u00e0 propos des Etats-Unis\u00a0? Quelle place Marx accorde-t-il, dans l'analyse des formes successives de soci\u00e9t\u00e9, \u00e0 ce qu'il est convenu d'appeler \u00ab\u00a0l'\u00e9conomie de plantation\u00a0\u00bb\u00a0? Quelle est la relation entre le d\u00e9veloppement du capitalisme en Occident qui s'amorce d\u00e8s le XVI\u00e8me si\u00e8cle, et ce mode d'organisation \u00e9conomique implant\u00e9 \u00e0 sa p\u00e9riph\u00e9rie coloniale\u00a0?\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ELa mutation de l'esclavagisme am\u00e9ricain\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EQuand il s'int\u00e9resse au ph\u00e9nom\u00e8ne esclavagiste, Marx ne traite pas d'une forme de domination qui aurait disparu du monde occidental depuis l'aube du Moyen \u00c2ge. En d'autres termes, il n'identifie pas l'esclavage, dans le Capital, au premier stade de la succession des modes de production en laquelle on r\u00e9sume, trop ais\u00e9ment, sa vision de l'Histoire\u00a0: le mode de production esclavagiste dans l'Antiquit\u00e9, le mode de production f\u00e9odal au Moyen-\u00c2ge, le mode de production capitaliste \u00e0 l'\u00e9poque moderne. L'esclavage ne constitue pas, \u00e0 ses yeux, une \u00e9tape oblig\u00e9e de l'\u00e9volution historique qui aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement d\u00e9pass\u00e9e avec l'av\u00e8nement du servage, puis du salariat, sous l'effet d'un quelconque d\u00e9terminisme. Comme Aristote dans l'Antiquit\u00e9 ou Montesquieu au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res, il porte sa r\u00e9flexion sur un objet qui fait pleinement partie du paysage social de son temps. Mais s'il est le t\u00e9moin des formes modernes de l'esclavage, il n'en est pas moins vrai qu'il assiste \u00e9galement \u00e0 leur agonie. Il vit une p\u00e9riode historique au cours de laquelle l'existence de la servitude s'impose comme une r\u00e9alit\u00e9 massive, mais conna\u00eet simultan\u00e9ment une mise en question radicale. La parution du \u003Ci\u003EManifeste du parti communiste\u003C\/i\u003E, en 1848, est contemporaine de l'abolition de l'esclavage dans les colonies fran\u00e7aises. Lorsque para\u00eet la premi\u00e8re \u00e9dition du livre I du \u003Ci\u003ECapital\u003C\/i\u003E, en 1867, les Etats-Unis d'Am\u00e9rique sortent \u00e0 peine d'une guerre civile qui a mis fin au r\u00e9gime esclavagiste dans les Etats du Sud et a co\u00fbt\u00e9 la vie au pr\u00e9sident abolitionniste Abraham Lincoln.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EC'est un passage du chapitre X du \u003Ci\u003ECapital\u003C\/i\u003E consacr\u00e9 \u00e0 la condition des Noirs am\u00e9ricains, au demeurant, qui nous fournit une premi\u00e8re indication sur la conception marxienne de l'esclavage moderne. \u00ab\u00a0D\u00e8s que des peuples, dont la production se meut encore dans les formes inf\u00e9rieures de l'esclavage et du servage, sont entra\u00een\u00e9s sur un march\u00e9 international domin\u00e9 par le mode de production capitaliste, et qu'\u00e0 cause de ce fait la vente de leurs produits \u00e0 l'\u00e9tranger devient leur principal int\u00e9r\u00eat, d\u00e8s ce moment les horreurs du surtravail, ce produit de la civilisation, viennent s'enter sur la barbarie de l'esclavage et du servage. Tant que la production dans les Etats du sud de l'Union am\u00e9ricaine \u00e9tait dirig\u00e9e principalement vers la satisfaction des besoins imm\u00e9diats, le travail des n\u00e8gres pr\u00e9sentait un caract\u00e8re mod\u00e9r\u00e9 et patriarcal. Mais \u00e0 mesure que l'exportation du coton devint l'int\u00e9r\u00eat vital de ces Etats, le n\u00e8gre fut surmen\u00e9 et la consommation de sa vie en sept ann\u00e9es de travail devint partie int\u00e9grante d'un syst\u00e8me froidement calcul\u00e9.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb4\" name=\"nh4\"\u003E4\u003C\/a\u003E)\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe chapitre X du livre I du \u003Ci\u003ECapital\u003C\/i\u003E a pour objet l'\u00e9tude des m\u00e9canismes relatifs \u00e0 la \u00ab\u00a0journ\u00e9e de travail\u00a0\u00bb. Ce propos sur l'esclavage \u00e9tasunien s'inscrit donc dans l'\u00e9tude g\u00e9n\u00e9rale des lois immanentes du \u00ab\u00a0mode de production capitaliste\u00a0\u00bb. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l'auteur \u00e9voque la condition servile aux Etats-Unis lorsqu'il analyse la tendance, inh\u00e9rente \u00e0 ce mode de production, \u00e0 la prolongation maximale de la dur\u00e9e du travail. Or que dit Marx, en substance, sur l'\u00e9conomie de plantation nord-am\u00e9ricaine et les rapports sociaux esclavagistes qui la caract\u00e9risent\u00a0? Il distingue, dans l'histoire de cette formation sociale, deux p\u00e9riodes successives\u00a0: une premi\u00e8re p\u00e9riode marqu\u00e9e par des relations de type patriarcal, et une seconde p\u00e9riode affect\u00e9e par \u00ab\u00a0les horreurs du surtravail\u00a0\u00bb. Comment s'effectue le passage entre la premi\u00e8re et la deuxi\u00e8me p\u00e9riode\u00a0? Quel est le moteur d'un tel changement\u00a0? Dans la r\u00e9ponse formul\u00e9e par l'auteur, une telle transformation se trouve rapport\u00e9e \u00e0 une causalit\u00e9 sans myst\u00e8re\u00a0: c'est la recherche obstin\u00e9e du profit commercial qui a profond\u00e9ment renouvel\u00e9 les formes de l'esclavage aux Etats-Unis. Car ce profit commercial, dans les conditions donn\u00e9es de la production, ne peut provenir que d'une exploitation effr\u00e9n\u00e9e du travail servile. C'est la domination sans partage des rapports marchands, par cons\u00e9quent, qui a ruin\u00e9 le mod\u00e8le social traditionnel qu'incarnait la domination patriarcale. Provoqu\u00e9 par l'essor de l'industrie cotonni\u00e8re, le d\u00e9cha\u00eenement de la concurrence internationale a eu pour seul effet d'asservir davantage les esclaves. En les pliant aux normes dict\u00e9es par la grande industrie, le capitalisme moderne a dramatiquement aggrav\u00e9 leurs conditions d'existence.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003E\u00ab\u00a0Les horreurs du surtravail\u00a0\u00bb\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EC'est en ce sens qu'il faut comprendre la formule de Marx sur \u00ab\u00a0les horreurs du surtravail, ce produit de la civilisation\u00a0\u00bb. Entre ces deux \u00e2ges de la servitude, en effet, il n'y a pas seulement une diff\u00e9rence de degr\u00e9 dans l'exploitation de la main-d'œuvre servile. Ce qui les s\u00e9pare rel\u00e8ve surtout d'une profonde diff\u00e9rence de nature introduite, de fa\u00e7on irr\u00e9versible, par la domination exclusive des rapports marchands. Quand la forme d'une soci\u00e9t\u00e9 est telle, dit Marx, que \u00ab\u00a0c'est la valeur d'usage qui pr\u00e9domine\u00a0\u00bb, le surtravail est circonscrit par \u00ab\u00a0le cercle des besoins d\u00e9termin\u00e9s\u00a0\u00bb, et \u00ab\u00a0le caract\u00e8re de la production elle-m\u00eame n'en fait point na\u00eetre un app\u00e9tit d\u00e9vorant\u00a0\u00bb. En revanche, \u00ab\u00a0quand il s'agit d'obtenir la valeur d'\u00e9change sous sa forme sp\u00e9cifique, par la production de l'or et de l'argent, nous voyons d\u00e9j\u00e0 dans l'Antiquit\u00e9 le travail le plus excessif et le plus effroyable.\u00a0\u00bb Valeur d'\u00e9change contre valeur d'usage, recherche du profit contre satisfaction des besoins, esclavage marchand contre r\u00e9gime patriarcal\u00a0: si de telles oppositions sont \u00e9quivalentes, c'est qu'elles signalent la diff\u00e9rence de nature entre deux modes d'organisation sociale, que caract\u00e9risent \u00e0 leur tour deux modalit\u00e9s fonci\u00e8rement distinctes du ph\u00e9nom\u00e8ne esclavagiste. Pour reprendre la terminologie d'Aristote que Marx cite volontiers, on pourrait dire que la servitude patriarcale rel\u00e8ve de l'\u00e9conomie domestique (oikonomia), tandis que l'esclavage marchand rel\u00e8ve de la \u00ab\u00a0chr\u00e9matistique\u00a0\u00bb, c'est-\u00e0-dire l'art de se procurer des richesses\u00a0: la premi\u00e8re trouve sa limite dans la satisfaction des besoins communautaires, tandis que la seconde est aussi illimit\u00e9e que le d\u00e9sir d'acqu\u00e9rir. Significative, ici, est l'observation selon laquelle, \u00ab\u00a0d\u00e8s l'Antiquit\u00e9\u00a0\u00bb, la recherche exclusive de la valeur d'\u00e9change a g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des formes \u00ab\u00a0excessives et effroyables\u00a0\u00bb d'extorsion du surtravail.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAinsi s'affirme, pour Marx, le caract\u00e8re essentiel de l'esclavage moderne en regard des autres formes d'asservissement de l'homme par l'homme. Ce qui le distingue, en effet, c'est sa vis\u00e9e d'un \u00e9norme profit commercial g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par un \u00ab\u00a0surtravail\u00a0\u00bb organis\u00e9 \u00e0 grande \u00e9chelle. Esclavage marchand, il l'est sans aucun doute, et de part en part, dans la mesure o\u00f9 la traite n\u00e9gri\u00e8re constitue la seule modalit\u00e9 possible de reproduction de la force de travail. Que la main-d'œuvre servile se tue \u00e0 la t\u00e2che sous la f\u00e9rule du commandeur rend la traite indispensable \u00e0 son renouvellement\u00a0; mais celle-ci, pr\u00e9cis\u00e9ment, alimente en retour la propension du syst\u00e8me \u00e0 pousser la consommation de la force de travail jusqu'aux limites de la r\u00e9sistance humaine. Dans la plantation d\u00e9sormais r\u00e9gie par la seule loi du profit, l'esclave-marchandise n'est pas destin\u00e9 \u00e0 durer, mais \u00e0 \u00eatre aussit\u00f4t remplac\u00e9 par un autre d\u00e8s qu'il succombe d'\u00e9puisement. Dans un autre passage du Capital, Marx cite longuement un contemporain, \u003Cspan id=\"btdaf312\"\u003E\u003Ca onclick=\"togglebub('app__daf312_wiki_call_https(ddot)(slash)(slash)en(dot)wikipedia(dot)org(slash)wiki(slash)John*Elliott*Cairnes_1')\"\u003E\u003Cspan class=\"philum ic-wiki2\"\u003E\u003C\/span\u003E\u003C\/a\u003E\u003C\/span\u003E \u003Ca href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/John_Elliott_Cairnes\"\u003EJohn Eliot Cairns\u003C\/a\u003E, qui \u00e9crit ces lignes dans un ouvrage paru \u00e0 Londres en 1862\u00a0:\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u00ab\u00a0Les consid\u00e9rations \u00e9conomiques qui pourraient jusqu'\u00e0 un certain point garantir \u00e0 l'esclave un traitement humain, si sa conservation et l'int\u00e9r\u00eat de son ma\u00eetre \u00e9taient identiques, se changent en autant de raisons de ruine absolue pour lui quand le commerce d'esclaves est permis. D\u00e8s lors, en effet, qu'il peut \u00eatre remplac\u00e9 par des n\u00e8gres \u00e9trangers, la dur\u00e9e de sa vie devient moins importante que sa productivit\u00e9. Aussi est-ce une maxime dans les pays esclavagistes que l'\u00e9conomie la plus efficace consiste \u00e0 pressurer le b\u00e9tail humain (human chattle), de telle sorte qu'il fournisse le plus grand rendement possible dans le temps le plus court. C'est sous les tropiques, l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 les profits annuels de la culture \u00e9galent souvent le capital entier des plantations, que la vie des n\u00e8gres est sacrifi\u00e9e sans le moindre scrupule.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb5\" name=\"nh5\"\u003E5\u003C\/a\u003E)\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECe qu'illustre dans son inhumaine cruaut\u00e9 la traite n\u00e9gri\u00e8re, c'est le caract\u00e8re irr\u00e9pressible de la dynamique marchande\u00a0: sa puissance est telle qu'elle modifie la nature m\u00eame des rapports esclavagistes, qu'elle en subvertit la forme traditionnelle, qu'elle s'introduit avec une force incoercible au cœur m\u00eame de l'esclavage moderne. Soumis \u00e0 la loi d'airain du profit, et c\u00e9dant \u00e0 la pression irr\u00e9sistible des relations marchandes, l'esclavagisme de plantation s'est converti aux r\u00e8gles du mode de production capitaliste en plein essor\u00a0; et la r\u00e9duction du travailleur lui-m\u00eame \u00e0 une simple marchandise, sous l'effet de la traite n\u00e9gri\u00e8re, repousse les limites de l'emprise de l'homme sur l'homme au-del\u00e0 de ce qui est humainement possible.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EL'accumulation primitive\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECette description du syst\u00e8me d'exploitation nord-am\u00e9ricain qui se d\u00e9veloppe sous l'effet de l'industrialisation europ\u00e9enne, toutefois, n'est pas le dernier mot de Marx sur l'esclavage moderne. Quelle place occupe celui-ci dans l'\u00e9mergence du capitalisme occidental depuis le XVI\u00e8me si\u00e8cle\u00a0? Quel fut son r\u00f4le historique au sein du processus d'accumulation \u00e0 l'\u00e9chelle mondiale\u00a0? Dans quelle mesure a-t-il contribu\u00e9, d\u00e8s la p\u00e9riode mercantiliste, \u00e0 jeter les bases du d\u00e9veloppement industriel moderne\u00a0? Ces questions, Marx les affronte dans la huiti\u00e8me section du \u003Ci\u003ECapital\u003C\/i\u003E consacr\u00e9e \u00e0 \u00ab\u00a0l'accumulation primitive\u00a0\u00bb.L'accumulation, chez Marx, est le processus de transformation d'une fraction du produit social en capital additionnel. Par accumulation primitive, Marx d\u00e9signe plus pr\u00e9cis\u00e9ment un processus, rev\u00eatant des formes historiques singuli\u00e8res, qui fut d\u00e9terminant pour l'essor du capitalisme moderne. S'il emprunte cette expression \u00e0 la \u00ab\u00a0previous accumulation\u00a0\u00bb d'Adam Smith, il lui donne un sens tr\u00e8s diff\u00e9rent. Pour le philosophe \u00e9cossais, la \u00ab\u00a0previous accumulation\u00a0\u00bb d\u00e9signe l'\u00e9pargne individuelle, dict\u00e9e par le souci du lendemain, qui manifeste la capacit\u00e9 d'anticipation des pionniers de l'\u00e9conomie moderne. Destin\u00e9e \u00e0 l'investissement productif, elle constitue le v\u00e9ritable moteur du progr\u00e8s \u00e9conomique. Chez Marx, en revanche, l'accumulation primitive n'a rien \u00e0 voir avec les qualit\u00e9s morales de l'\u00e9pargnant anglo-saxon. Vertu cardinale de l'entrepreneur chez les \u00e9conomistes bourgeois, elle d\u00e9signe plut\u00f4t, \u00e0 ses yeux, la violence originelle du mode de production capitaliste\u00a0: c'est l'ensemble des proc\u00e9d\u00e9s par lesquels s'effectue, ant\u00e9rieurement \u00e0 l'irruption du capitalisme moderne, une concentration de capitaux qui la rendra possible \u00e0 l'\u00e8re industrielle.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECat\u00e9gorie morale chez les \u00e9conomistes bourgeois, l'accumulation primitive devient chez Marx une cat\u00e9gorie historique. Il n'y a donc rien d'\u00ab\u00a0idyllique\u00a0\u00bb, souligne-t-il, dans les m\u00e9thodes de l'accumulation primitive, que caract\u00e9risent au contraire l'usage de la violence et la brutalit\u00e9 des rapports entre dominants et domin\u00e9s. Au cours de ce qu'il appelle la \u00ab\u00a0pr\u00e9histoire\u00a0\u00bb du capital, les moyens dont on fit usage pour concentrer les moyens de production n'eurent rien de commun, en effet, avec l'asc\u00e8se morale de l'entrepreneur. Ce fut, par exemple, la spoliation des terres communales et eccl\u00e9siastiques au profit des grands propri\u00e9taires, \u00e0 l'origine d'une expropriation f\u00e9roce de la petite paysannerie dont l'histoire de l'Angleterre est jalonn\u00e9e du XVI\u00e8me au XVIII\u00e8me si\u00e8cle. \u00ab\u00a0La spoliation des biens d'Eglise, l'ali\u00e9nation frauduleuse des domaines de l'Etat, le pillage des terrains communaux, la transformation usurpatrice et terroriste de la propri\u00e9t\u00e9 f\u00e9odale ou m\u00eame patriarcale en propri\u00e9t\u00e9 moderne priv\u00e9e, la guerre aux chaumi\u00e8res, voil\u00e0 les proc\u00e9d\u00e9s idylliques de l'accumulation primitive. Ils ont conquis la terre \u00e0 l'agriculture capitaliste, incorpor\u00e9 le sol au capital et livr\u00e9 \u00e0 l'industrie des villes les bras dociles d'un prol\u00e9tariat sans feu ni lieu.\u00a0\u00bb\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EMais d'autres ph\u00e9nom\u00e8nes, d'une importance tout aussi d\u00e9cisive, ont \u00e9galement contribu\u00e9 \u00e0 l'accumulation primitive\u00a0; ce furent \u00ab\u00a0le r\u00e9gime colonial, les dettes publiques, les exactions fiscales, la protection industrielle, les guerres commerciales\u00a0\u00bb, bref \u00ab\u00a0tous ces rejetons de la p\u00e9riode manufacturi\u00e8re proprement dite\u00a0\u00bb qui \u00ab\u00a0prennent un d\u00e9veloppement gigantesque durant la premi\u00e8re jeunesse de la grande industrie.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb6\" name=\"nh6\"\u003E6\u003C\/a\u003E) La p\u00e9riode manufacturi\u00e8re correspondant aux XVII\u00e8me et XVIII\u00e8me si\u00e8cles europ\u00e9ens, il y a tout lieu de penser que l'accumulation primitive, aux yeux de Marx, a connu son apog\u00e9e avec la seconde moiti\u00e9 du XVIII\u00e8me si\u00e8cle. Or, cette p\u00e9riode co\u00efncide avec l'essor fulgurant d'un \u00ab\u00a0r\u00e9gime colonial\u00a0\u00bbque l'auteur n'h\u00e9site pas \u00e0 citer en premier, on le voit, parmi les modalit\u00e9s de l'accumulation \u00ab\u00a0durant la premi\u00e8re jeunesse de la grande industrie\u00a0\u00bb. La place que Marx accorde \u00e0 l'exploitation coloniale dans la hi\u00e9rarchie des proc\u00e9d\u00e9s d'accumulation est donc particuli\u00e8rement significative.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESit\u00f4t apr\u00e8s s'\u00eatre livr\u00e9 \u00e0 une analyse des rapports de classes en Angleterre, Marx \u00e9largit ainsi la perspective historique. Car ce qui est vrai de la soci\u00e9t\u00e9 britannique, ne l'est-il pas \u00e9galement, a fortiori, de cette \u00ab\u00a0\u00e9conomie-monde (\u003Ca href=\"#nb7\" name=\"nh7\"\u003E7\u003C\/a\u003E) forg\u00e9e par l'expansion europ\u00e9enne qui na\u00eet avec les Temps modernes\u00a0? Violence originelle du mode de production capitaliste, l'accumulation primitive s'est \u00e9galement nourrie, en effet, des b\u00e9n\u00e9fices de l'entreprise coloniale qui se d\u00e9ploie au lendemain des grandes d\u00e9couvertes. \u00ab\u00a0La circulation des marchandises est le point de d\u00e9part du capital. Il n'appara\u00eet que l\u00e0 o\u00f9 la production marchande et le commerce ont d\u00e9j\u00e0 atteint un certain degr\u00e9 de d\u00e9veloppement. L'histoire moderne du capital date de la cr\u00e9ation du commerce et du march\u00e9 des deux mondes au XVI\u00e8me si\u00e8cle.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb8\" name=\"nh8\"\u003E8\u003C\/a\u003E) Si le capital est entr\u00e9 dans l'histoire moderne, aux yeux de Marx, c'est parce qu'il a su exploiter les ressources du Nouveau Monde.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn d'autres termes, c'est parce qu'elle a su se doter d'une p\u00e9riph\u00e9rie que l'Europe s'est constitu\u00e9e comme centre d'une nouvelle \u00e9conomie-monde. Mais comment Marx d\u00e9crit-il, pr\u00e9cis\u00e9ment, les rapports entre l'essor du capital europ\u00e9en et l'exploitation coloniale\u00a0? C'est le chapitre XXXI du livre I du \u003Ci\u003ECapital\u003C\/i\u003E, ici, qui permet d'apporter une r\u00e9ponse. Intitul\u00e9 \u00ab\u00a0la gen\u00e8se du capitaliste industriel\u00a0\u00bb, ce texte essentiel montre de quelle mani\u00e8re le \u00ab\u00a0r\u00e9gime colonial\u00a0\u00bb a contribu\u00e9 \u00e0 l'accumulation primitive. L\u00e0 encore, on l'imagine, rien d'\u00ab\u00a0idyllique\u00a0\u00bb dans les proc\u00e9d\u00e9s auxquels recourut le conqu\u00e9rant europ\u00e9en. \u00ab\u00a0La d\u00e9couverte des contr\u00e9es argentif\u00e8res et aurif\u00e8res de l'Am\u00e9rique, la r\u00e9duction des indig\u00e8nes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conqu\u00eate et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voil\u00e0 les proc\u00e9d\u00e9s idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'\u00e8re capitaliste \u00e0 son aurore.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb9\" name=\"nh9\"\u003E9\u003C\/a\u003E) Eminemment significative appara\u00eet, dans ce texte, l'importance accord\u00e9e par l'auteur \u00e0 la traite esclavagiste. Le r\u00f4le qui est le sien dans l'asservissement syst\u00e9matique des populations tropicales ne signale-t-il pas, ici encore, la domination exclusive des rapports marchands\u00a0? Ce qui confirme une telle interpr\u00e9tation, c'est l'insistance de Marx, dans la suite du chapitre, sur le rapport intime entre l'accumulation \u00e0 l'\u00e9poque mercantiliste et l'instauration du r\u00e9gime colonial.\u003C\/p\u003E\u003Cimg src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_175878_c9130d.jpg\" \/\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ELa plantation esclavagiste\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u00ab\u00a0Le r\u00e9gime colonial donna un grand essor \u00e0 la navigation et au commerce. Il enfanta les soci\u00e9t\u00e9s mercantiles, dot\u00e9es par les gouvernements de monopoles et de privil\u00e8ges et servant de puissants leviers \u00e0 la concentration des capitaux. Il assurait des d\u00e9bouch\u00e9s aux manufactures naissantes, dont la facilit\u00e9 d'accumulation redoubla, gr\u00e2ce au monopole du march\u00e9 colonial.\u00a0\u00bb Le r\u00f4le du grand commerce maritime dans la constitution d'un gigantesque capital marchand concentr\u00e9 au cœur de l'Europe a \u00e9t\u00e9 si souvent soulign\u00e9 par les historiens, parfois \u00e0 la suite de Marx lui-m\u00eame, qu'il est inutile d'insister davantage. Dans quelle mesure, toutefois, une telle concentration de richesses \u00e9tait-elle indissociable du r\u00e9gime colonial\u00a0? Gr\u00e2ce aux \u00ab\u00a0privil\u00e8ges des compagnies\u00a0\u00bbet au \u00ab\u00a0monopole du march\u00e9 colonial\u00a0\u00bb, garants d'un profit commercial exceptionnel, assure Marx. Mais aussi et surtout, ajoute-t-il, par l'exploitation syst\u00e9matique du travail servile\u00a0: \u00ab\u00a0Les tr\u00e9sors directement extorqu\u00e9s hors de l'Europe par le travail forc\u00e9 des indig\u00e8nes r\u00e9duits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre, refluaient \u00e0 la m\u00e8re-patrie pour y fonctionner comme capital.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb10\" name=\"nh10\"\u003E10\u003C\/a\u003E) Ce que d\u00e9crivent ces lignes, c'est le processus d'accumulation capitaliste fond\u00e9 sur l'exploitation coloniale de type esclavagiste.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans un tel syst\u00e8me, le profit commercial provient, simultan\u00e9ment, de l'exportation de produits manufactur\u00e9s vers les colonies, de la traite n\u00e9gri\u00e8re destin\u00e9e \u00e0 leur approvisionnement en main-d'œuvre, et de la r\u00e9exportation des denr\u00e9es tropicales vers le march\u00e9 europ\u00e9en\u00a0; et c'est ce profit commercial g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la p\u00e9riph\u00e9rie qui est massivement accumul\u00e9 (\u00ab\u00a0rapatri\u00e9\u00a0\u00bb, dit Marx) au centre pour y \u00ab\u00a0fonctionner comme capital\u00a0\u00bb, c'est-\u00e0-dire permettre le d\u00e9veloppement de l'appareil productif. Or sans esclavage, il n'y a ni commerce de traite, ni production marchande aux colonies\u00a0: le cœur du syst\u00e8me, c'est donc la plantation esclavagiste. Ce sont \u00ab\u00a0les grandes plantations, n\u00e9es de la culture conqu\u00e9rante de la canne \u00e0 sucre, entreprise co\u00fbteuse donc capitaliste\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb11\" name=\"nh11\"\u003E11\u003C\/a\u003E), qui fournirent le socle du syst\u00e8me esclavagiste moderne. Au profit commercial g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par le commerce colonial et la traite n\u00e9gri\u00e8re, l'\u00e9conomie de plantation sucri\u00e8re ajoute, en effet, une \u00ab\u00a0plus-value\u00a0\u00bbde type industriel.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECar \u00e0 la diff\u00e9rence des autres productions tropicales, le sucre a d'embl\u00e9e donn\u00e9 naissance \u00e0 une v\u00e9ritable \u00ab\u00a0agro-industrie\u00a0\u00bb. Plantation et coupe de la canne, \u00e9crasement dans les moulins \u00e0 sucre, concentration dans les chaudi\u00e8res, cristallisation puis raffinage\u00a0: la production sucri\u00e8re ne peut s'accommoder d'une organisation artisanale. Elle requiert d'importants effectifs et une stricte discipline de travail. \u00ab\u00a0Aux XVI\u00e8me et XVII\u00e8me si\u00e8cles, avec la grande propri\u00e9t\u00e9 (grande relativement), se multiplie l'esclave noir qui en est la condition sine qua non... Le trafic des n\u00e9griers permettra la mise en place de plantations sucri\u00e8res \u00e9normes pour l'\u00e9poque, \u00e0 la limite de ce que permettait le transport par voiture de la canne qui, aussit\u00f4t coup\u00e9e, devait, pour ne pas se g\u00e2ter, \u00eatre port\u00e9e au moulin et \u00e9cras\u00e9e sans attendre. Dans ces vastes entreprises, il y avait place pour un travail r\u00e9gulier, bien divis\u00e9, monotone, sans grande qualification, mis \u00e0 part trois ou quatre postes de techniciens.\u00a0\u00bb De toute \u00e9vidence, la plantation sucri\u00e8re est une entreprise capitaliste\u00a0: elle exige de lourds investissements (moulins, chaudi\u00e8res) et une abondante main-d'œuvre rompue \u00e0 la discipline collective. Elle suppose aussi la mise en jeu de fonds propres consid\u00e9rables, car en raison de la longueur des travers\u00e9es, les rentr\u00e9es d'argent que procure l'activit\u00e9 sont \u00e0 longue \u00e9ch\u00e9ance. C'est pourquoi le capital, ici, est d'abord un capital marchand fourni par une entreprise commerciale qui investit directement dans les plantations, ou consent des avances aux planteurs.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EProduction capitaliste, l'exploitation sucri\u00e8re l'est \u00e9galement, enfin, en raison de sa d\u00e9pendance \u00e0 l'\u00e9gard d'un march\u00e9 mondial en pleine expansion. Apparu sous Louis XIV, le \u00ab\u00a0petit d\u00e9jeuner \u00e0 la fran\u00e7aise\u00a0\u00bb devient un ph\u00e9nom\u00e8ne universel dans toute l'Europe \u00e0 partir de 1750. La demande est telle que le Nouveau Monde d\u00e9cuple ses importations d'esclaves et se convertit aux nouvelles cultures destin\u00e9es \u00e0 fournir l'Europe en boissons exotiques \u00e0 la mode\u00a0: sucre, caf\u00e9, cacao. A la p\u00e9riph\u00e9rie de l'\u00e9conomie-monde domin\u00e9e par les nations europ\u00e9ennes s'organise ainsi une \u00e9conomie esclavagiste pourvoyeuse, tout \u00e0 la fois, des produits coloniaux que r\u00e9clame le consommateur et des gains substantiels que procure leur n\u00e9goce. Mais ce n'est pas l'un des moindres paradoxes de l'accumulation primitive que d'avoir cr\u00e9\u00e9 en m\u00eame temps, dans les \u00eeles \u00e0 sucre, un syst\u00e8me productif dont la modernit\u00e9 pr\u00e9figure \u00e0 maints \u00e9gards les traits du capitalisme industriel.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EL'ampleur de l'esclavagisme occidental\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EQue la plantation sucri\u00e8re ait \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d'un labeur \u00e9puisant condamnant les captifs \u00e0 une disparition pr\u00e9coce, c'est ce que Marx n'a pas manqu\u00e9 de relever\u00a0: \u00ab\u00a0Le sort des indig\u00e8nes \u00e9tait naturellement le plus affreux dans les plantations destin\u00e9es au seul commerce d'exportation, telles que les Indes occidentales, et dans les pays riches et populeux, tels que les Indes orientales et le Mexique, tomb\u00e9s entre les mains d'aventuriers europ\u00e9ens \u00e2pres \u00e0 la cur\u00e9e.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb12\" name=\"nh12\"\u003E12\u003C\/a\u003E) D'un c\u00f4t\u00e9 l'esclave noir que l'on tue \u00e0 la t\u00e2che pour produire le sucre, de l'autre une Europe en pleine expansion \u00e9conomique o\u00f9 l'on prend go\u00fbt au \u00ab\u00a0petit d\u00e9jeuner \u00e0 la fran\u00e7aise\u00a0\u00bb\u00a0: ainsi en va-t-il de l'opposition du centre et de la p\u00e9riph\u00e9rie, au si\u00e8cle des Lumi\u00e8res. \u00ab\u00a0C'est \u00e0 ce prix que vous mangez du sucre en Europe\u00a0\u00bb,fait dire Voltaire \u00e0 un esclave mutil\u00e9 mis en sc\u00e8ne dans Candide. \u00ab\u00a0La vraie racine du mal, \u00e9crit Fernand Braudel \u00e0 propos de l'Am\u00e9rique coloniale, est de l'autre c\u00f4t\u00e9 de l'Atlantique, \u00e0 Madrid, \u00e0 S\u00e9ville, \u00e0 Cadix, \u00e0 Lisbonne, \u00e0 Bordeaux, \u00e0 Nantes, m\u00eame \u00e0 G\u00eanes, s\u00fbrement \u00e0 Bristol, bient\u00f4t \u00e0 Liverpool, \u00e0 Londres, \u00e0 Amsterdam. Elle est inh\u00e9rente au ph\u00e9nom\u00e8ne de r\u00e9duction d'un continent \u00e0 la condition de p\u00e9riph\u00e9rie, impos\u00e9e par une force lointaine, indiff\u00e9rente aux sacrifices des hommes, qui agit selon la logique presque m\u00e9canique d'une \u00e9conomie-monde.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb13\" name=\"nh13\"\u003E13\u003C\/a\u003E)\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans un ouvrage r\u00e9cent, un historien a \u00e9tudi\u00e9 en d\u00e9tails le cas exemplaire de la ville de Nantes. On y apprend, notamment, que dans cette cit\u00e9 o\u00f9 furent arm\u00e9s pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des navires n\u00e9griers fran\u00e7ais du XVIII\u00e8me si\u00e8cle, l'enrichissement du n\u00e9goce alla de pair avec le d\u00e9veloppement de la traite\u00a0; que celle-ci commen\u00e7a \u00e0 la fin du XVII\u00e8me si\u00e8cle pour y durer un si\u00e8cle et demi, suscitant l'armement de 1 756 navires entre 1703 et 1831\u00a0; que les grandes fortunes nantaises furent constitu\u00e9es d\u00e8s le milieu du si\u00e8cle, au moment o\u00f9 les pionniers du commerce de traite connurent leur apog\u00e9e\u00a0; qu'entre 1768 et 1789, lors du \u00ab\u00a0second boom n\u00e9grier\u00a0\u00bb, la surface financi\u00e8re du n\u00e9goce fut \u00e0 nouveau multipli\u00e9e par six\u00a0; que les grands n\u00e9gociants investirent leurs profits dans la banque et l'assurance, s'int\u00e9ress\u00e8rent \u00e0 la modernisation de l'agriculture, contribu\u00e8rent \u00e0 l'essor des conserveries, des chantiers navals et de la m\u00e9tallurgie\u00a0; que les n\u00e9griers y constitu\u00e8rent la classe dominante jusqu'\u00e0 la monarchie de Juillet et qu'en 1914 les descendants de cette \u00ab\u00a0aristocratie n\u00e9gri\u00e8re\u00a0\u00bbfiguraient encore parmi les capitalistes les plus influents de la cit\u00e9 portuaire. (\u003Ca href=\"#nb14\" name=\"nh14\"\u003E14\u003C\/a\u003E)\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EMais ce qui ne laisse pas de surprendre, c'est l'extraordinaire long\u00e9vit\u00e9 et la formidable ampleur du syst\u00e8me esclavagiste. De 1510 \u00e0 1860, plus de douze millions de captifs africains ont \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9s \u00e0 leur terre natale et dirig\u00e9s vers le Nouveau Monde\u00a0; plus de deux millions p\u00e9rirent durant la travers\u00e9e\u00a0; on estime que huit millions disparurent entre le lieu de leur capture en Afrique et les comptoirs c\u00f4tiers o\u00f9 les survivants des razzias furent embarqu\u00e9s. Au total, plus de vingt millions de personnes furent ainsi victimes de la traite occidentale, qui infligea \u00e0 l'Afrique noire un profond traumatisme d\u00e9mographique au moment m\u00eame o\u00f9 elle contribuait \u00e0 l'accumulation capitaliste dans une Europe en plein essor. Car \u00ab\u00a0l'inf\u00e2me trafic\u00a0\u00bb alimenta une \u00e9conomie coloniale qui, pour \u00eatre situ\u00e9e \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de l'\u00e9conomie-monde europ\u00e9enne, n'en rev\u00eatit pas moins des dimensions consid\u00e9rables\u00a0: vers 1780, \u00e0 l'apog\u00e9e de la plantation esclavagiste, Fran\u00e7ais et Britanniques exploitaient plus d'un million d'esclaves dans les \u00eeles \u00e0 sucre du Nouveau Monde\u00a0; et les recettes de l'\u00e9conomie de plantation repr\u00e9sentaient pour les grandes puissances, en 1800, plus de la moiti\u00e9 de leurs b\u00e9n\u00e9fices d'exportation. (\u003Ca href=\"#nb15\" name=\"nh15\"\u003E15\u003C\/a\u003E)\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EMais, si le point culminant de l'esclavagisme colonial se situe dans les deux derni\u00e8res d\u00e9cennies du \u00ab\u00a0Si\u00e8cle des Lumi\u00e8res\u00a0\u00bb, peut-on affirmer, \u00e0 l'inverse, que l'av\u00e8nement du capitalisme industriel en sonna le glas au si\u00e8cle suivant\u00a0? Assur\u00e9ment non. Les analyses de Marx, \u00e0 ce propos, ont le m\u00e9rite de nous mettre en garde contre une repr\u00e9sentation lin\u00e9aire de l'histoire \u00e9conomique longtemps accr\u00e9dit\u00e9e, il est vrai, par les simplifications du marxisme vulgaire\u00a0: le capitalisme n'a pas \u00ab\u00a0succ\u00e9d\u00e9\u00a0\u00bb \u00e0 l'esclavagisme, pas plus que le salariat n'a \u00e9vinc\u00e9 du jour au lendemain la condition servile. Marx, disions-nous, a assist\u00e9 \u00e0 l'agonie de l'esclavage moderne\u00a0: mais tout se passe comme si cette agonie (particuli\u00e8rement longue, au demeurant) avait suivi de peu son apog\u00e9e. Car la premi\u00e8re moiti\u00e9 du XIX\u00e8me si\u00e8cle, en d\u00e9pit des interdictions qui la frappent successivement, n'a pas vu d\u00e9cro\u00eetre la traite n\u00e9gri\u00e8re. Malgr\u00e9 la capture de 1 287 navires n\u00e9griers entre 1825 et 1865, plus d'un million d'esclaves sont import\u00e9s en Am\u00e9rique durant la m\u00eame p\u00e9riode. (\u003Ca href=\"#nb16\" name=\"nh16\"\u003E16\u003C\/a\u003E) Entre 1810 et 1830 seulement, le sud des Etats-Unis en fit venir plusieurs dizaines de milliers par an pour alimenter une \u00e9conomie de plantation en pleine expansion. Dans l'\u00eele de la R\u00e9union, la production sucri\u00e8re ne prit son v\u00e9ritable essor qu'\u00e0 partir de 1815, mobilisant au profit de cette nouvelle agro-industrie une main-d'œuvre servile qui augmenta de 45 000 captifs suppl\u00e9mentaires entre 1817 (interdiction de la traite par la monarchie restaur\u00e9e) et 1848 (abolition de l'esclavage par la Seconde R\u00e9publique).\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EL'esclavage, pi\u00e9destal du capitalisme\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EQue le d\u00e9veloppement de l'industrie europ\u00e9enne dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XIX\u00e8me si\u00e8cle ait suivi l'apog\u00e9e de l'esclavagisme colonial conf\u00e8re un int\u00e9r\u00eat particulier aux analyses du Capital. Au cours de ce que les historiens appellent la \u00ab\u00a0premi\u00e8re industrialisation\u00a0\u00bb se laisse voir, en effet, une v\u00e9ritable interaction entre les deux ph\u00e9nom\u00e8nes. R\u00e9inject\u00e9s au centre du syst\u00e8me, les profits colossaux de l'exploitation coloniale contribuent \u00e0 l'essor \u00e9conomique de la m\u00e9tropole. R\u00e9ciproquement, le d\u00e9veloppement industriel soumet l'\u00e9conomie de plantation, comme Marx l'a bien vu, \u00e0 des exigences de productivit\u00e9 qui en modifient radicalement la nature. Le mercantilisme atlantique reposa sur l'exploitation effr\u00e9n\u00e9e du Nouveau Monde dont il an\u00e9antit la population pour cr\u00e9er, d\u00e8s le XVI\u00e8me si\u00e8cle, une \u00e9conomie esclavagiste fond\u00e9e sur la traite n\u00e9gri\u00e8re. Mais il n'est pas moins vrai que la g\u00e9n\u00e9ralisation des rapports marchands, \u00e0 l'\u00e9poque moderne, renouvela \u00e0 son tour les formes de l'esclavage colonial. \u00ab\u00a0Dans le m\u00eame temps que l'industrie cotonni\u00e8re introduisait en Angleterre l'esclavage des enfants, aux Etats-Unis elle transformait le traitement plus ou moins patriarcal des Noirs en un syst\u00e8me d'exploitation mercantile. En somme, il fallait pour pi\u00e9destal \u00e0 l'esclavage dissimul\u00e9 des salari\u00e9s en Europe l'esclavage sans phrase dans le Nouveau Monde.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb17\" name=\"nh17\"\u003E17\u003C\/a\u003E) Naturellement, Marx attire aussit\u00f4t notre attention, ici, sur les formes de domination dans lesquelles se moule l'extorsion du \u00ab\u00a0surtravail\u00a0\u00bb.Si l'esclavage des salari\u00e9s europ\u00e9ens est \u00ab\u00a0dissimul\u00e9\u00a0\u00bb, c'est parce qu'il s'abrite derri\u00e8re la fiction juridique du contrat de travail librement consenti entre des parties \u00e9gales. Si l'esclavage des Noirs am\u00e9ricains est \u00ab\u00a0sans phrase\u00a0\u00bb, c'est au contraire parce qu'il est inscrit sans d\u00e9tours dans le statut qui est le leur\u00a0: la condition servile. En d'autres termes, le mode de production capitaliste pr\u00e9suppose la libert\u00e9 du salari\u00e9 comme pr\u00e9alable \u00e0 l'achat de sa force de travail. Le syst\u00e8me esclavagiste, en revanche, fait du travailleur lui-m\u00eame une marchandise qui s'ach\u00e8te et qui se vend. Mais il n'est pas s\u00fbr, sugg\u00e8re Marx, qu'une telle opposition ne nous livre l'essentiel.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECe qu'indique l'image du \u00ab\u00a0pi\u00e9destal\u00a0\u00bb, en effet, c'est une relation de type structural\u00a0: l'esclavage moderne \u00ab\u00a0porte\u00a0\u00bb, en quelque sorte, le salariat industriel\u00a0; il en constitue le support, ou le fondement. Cette expression ne renvoie pas seulement, croyons-nous, \u00e0 la gen\u00e8se historique du capitalisme \u00e0 l'\u00e9poque mercantiliste, au cours des XVII\u00e8me et XVIII\u00e8me si\u00e8cles. Elle d\u00e9signe un rapport intime qui conduit l'esclavage et le capitalisme \u00e0 marcher d'un m\u00eame mouvement\u00a0: tout se passe comme si l'esclavage, \u00e0 travers les m\u00e9canismes de l'accumulation primitive, cr\u00e9ait les conditions du d\u00e9veloppement capitaliste\u00a0; et comme si ce dernier, en retour, contribuait \u00e0 durcir l'exploitation du travail servile en la soumettant \u00e0 la loi d'airain du profit. Ce que Marx met en lumi\u00e8re, c'est bien ce double mouvement et cette interaction r\u00e9ciproque. Accumulation du profit et asservissement du travailleur, en ce sens, apparaissent comme les deux faces d'un m\u00eame processus\u00a0: l'extorsion illimit\u00e9e du surtravail, syst\u00e9matiquement poursuivie \u00e0 la faveur d'une transformation du travailleur lui-m\u00eame en une simple marchandise.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EPas plus que l'esclavage des Noirs aux colonies, l'exploitation du prol\u00e9tariat des deux sexes ne conna\u00eet de limite, si ce n'est celle, objective, de la r\u00e9sistance physique. Mais encore celle-ci peut-elle \u00eatre contourn\u00e9e\u00a0: par le remplacement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 des travailleurs, simples unit\u00e9s interchangeables dont la capacit\u00e9 productive est \u00e9puis\u00e9e le plus vite possible afin d'en maximiser le rendement\u00a0: car la \u00ab\u00a0vie\u00a0\u00bb du travailleur, dans un tel syst\u00e8me, importe moins que sa \u00ab\u00a0productivit\u00e9\u00a0\u00bb. L'esclavage moderne sur lequel Marx attire notre attention correspond donc \u00e0 une \u00e9tape d\u00e9cisive du d\u00e9veloppement capitaliste dont il contribue, simultan\u00e9ment, \u00e0 d\u00e9voiler la nature\u00a0: la phase d'accumulation effr\u00e9n\u00e9e qui fut inh\u00e9rente \u00e0 la premi\u00e8re r\u00e9volution industrielle. Si elle s'est accompagn\u00e9e des formes d'exploitation les plus f\u00e9roces, c'est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu'elle visait l'extraction d'une quantit\u00e9 maximale de capital-argent destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre aussit\u00f4t r\u00e9investie, g\u00e9n\u00e9rant le proc\u00e8s sans fin d'une accumulation n'ayant d'autre horizon que sa propre perp\u00e9tuation.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EL'invention de l'homme-marchandise\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EMais si l'esclavage moderne se voit assigner des limites historiques, et si le moment de son apog\u00e9e co\u00efncide avec une \u00e9tape d\u00e9termin\u00e9e du d\u00e9veloppement capitaliste, peut-on, pour autant, inscrire le ph\u00e9nom\u00e8ne esclavagiste au registre d'une \u00e9poque donn\u00e9e, et dont nulle autre ne pourrait reproduire les conditions\u00a0? La qu\u00eate obstin\u00e9e du profit et la recherche obs\u00e9dante de sa maximisation, au contraire, ne rel\u00e8vent-elles pas d'une essence de la sph\u00e8re marchande qui s'av\u00e8re indiff\u00e9rente aux circonstances de temps et de lieu\u00a0? C'est bien ce que Marx nous sugg\u00e8re lorsqu'il d\u00e9c\u00e8le, au cœur m\u00eame de l'esclavagisme antique, la dynamique sous-jacente des relations marchandes. Il applique alors \u00e0 l'Antiquit\u00e9 un type d'analyse qui n'est pas \u00e9loign\u00e9 de celui, pr\u00e9c\u00e9demment d\u00e9crit, qu'il appliquait \u00e0 l'esclavagisme cotonnier des Etats-Unis. Il met en \u00e9vidence le paradoxe d'une \u00ab\u00a0marchandisation\u00a0\u00bb des rapports sociaux qui anticipa, de tr\u00e8s loin, la naissance du capitalisme moderne. Comme l'a relev\u00e9 Jean-Pierre Vernant, plusieurs textes de Marx soulignent que l'extension de l'esclavage marchand au sein des civilisations anciennes a port\u00e9 pr\u00e9judice aux formes traditionnelles de vie civique\u00a0; qu'elle a entam\u00e9 et ruin\u00e9, en d\u00e9finitive, les formes de propri\u00e9t\u00e9 caract\u00e9ristiques de la cit\u00e9 grecque. \u00ab\u00a0La petite culture et l'exercice ind\u00e9pendant des m\u00e9tiers, lit-on dans le Capital, forment la base de la communaut\u00e9 classique \u00e0 son apog\u00e9e, apr\u00e8s que la propri\u00e9t\u00e9 commune d'origine orientale se f\u00fbt dissoute et avant que l'esclavage se f\u00fbt s\u00e9rieusement empar\u00e9 de la production.\u00a0\u00bb (\u003Ca href=\"#nb18\" name=\"nh18\"\u003E18\u003C\/a\u003E)\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESi le monde antique a connu lui aussi l'envahissement des relations sociales par un esclavagisme qui faisait corps avec la dynamique marchande, c'est que cette forme d'exploitation n'est point l'apanage de la modernit\u00e9 (et les formes que rev\u00eatit la servitude dans ce lointain pass\u00e9 n'en furent pas moins \u00ab\u00a0excessives\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0effroyables\u00a0\u00bb, on l'a vu, que celles du pr\u00e9sent)\u00a0; c'est que le processus d'asservissement de l'homme par l'homme est ins\u00e9parable d'un r\u00e9gime d'accumulation qui s'enracine dans la domination des rapports mercantiles, dans la dynamique d'un march\u00e9 qui s'assujettit l'ensemble des activit\u00e9s, dans une substitution de la valeur d'\u00e9change \u00e0 la valeur d'usage qui constitue, certes, l'essence du mode de production capitaliste, mais dont l'Antiquit\u00e9 gr\u00e9co-romaine a connu, \u00e0 sa fa\u00e7on, la lointaine pr\u00e9figuration. Aussi l'usage m\u00e9taphorique du terme d'esclavage, dont on a soulign\u00e9 la fr\u00e9quence dans le Capital, a-t-il un sens plus profond qu'il n'appara\u00eet au premier abord\u00a0: les ouvriers de fabrique victimes du machinisme, comme les travailleurs des plantations ext\u00e9nu\u00e9s \u00e0 la t\u00e2che, ne sont-ils pas, au m\u00eame titre, les esclaves du capital\u00a0? Exploitation du travailleur salari\u00e9 r\u00e9duit \u00e0 vendre \u00e0 vil prix sa force de travail, ou exploitation de l'esclave achet\u00e9 par son ma\u00eetre comme du b\u00e9tail\u00a0: la m\u00eame loi implacable qui pr\u00e9side aux rapports mercantiles engendre le processus que Georg Lukacs d\u00e9signera plus tard par le terme de \u00ab\u00a0r\u00e9ification\u00a0\u00bb\u00a0; elle n'a de cesse de transformer en une simple chose la personne m\u00eame du travailleur\u00a0; elle a pour corollaire l'invention incessante de l'homme-marchandise.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAinsi la th\u00e9orie de l'esclavage, chez Marx, \u00e9chappe-t-elle \u00e0 la tentation d'une lecture lin\u00e9aire de l'histoire\u00a0: s'il est vrai que l'esclavage ne fait qu'un avec l'exploitation capitaliste, c'est que l'encha\u00eenement des modes de production n'est pas purement diachronique, mais largement synchronique. Loin de se succ\u00e9der dans le temps sous l'effet de quelque d\u00e9terminisme, l'esclavage, le servage et le salariat s'int\u00e8grent dans une combinatoire complexe qui est le mode m\u00eame de leur coexistence. Chaque formation sociale historiquement d\u00e9termin\u00e9e emprunte alors ses traits, selon des proportions variables, \u00e0 l'un ou l'autre de ces modes d'extorsion du surtravail, mais sans qu'aucun ordre logique ne dicte la s\u00e9rie chronologique de leurs apparitions. Certes, entre l'esclavagisme antique, le f\u00e9odalisme m\u00e9di\u00e9val et le capitalisme des Temps Modernes, il y a bien un ordre de succession chronologique\u00a0; \u00e0 l'\u00e9chelle de l'histoire occidentale, et abstraction faite des rapports entre l'Occident et sa p\u00e9riph\u00e9rie, pareille diachronie n'est nullement d\u00e9pourvue de sens.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAbusivement confondue avec l'histoire universelle, en revanche, elle nous masque la r\u00e9surgence massive de l'esclavage qui accompagne non seulement l'aube du capitalisme, mais le moment o\u00f9 la r\u00e9volution industrielle le porte \u00e0 la conqu\u00eate du monde. Elle d\u00e9robe \u00e0 notre compr\u00e9hension le fait irr\u00e9cusable que diverses formes d'esclavage ont toujours co\u00efncid\u00e9, quelle que soit l'\u00e9poque, avec la croissance acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de la sph\u00e8re marchande\u00a0; que le Moyen-Orient musulman durant son \u00e2ge d'or, le monde gr\u00e9co-romain de l'\u00e2ge des cit\u00e9s \u00e0 la fin de l'Empire, ou l'Occident chr\u00e9tien \u00e0 partir de la Renaissance et jusqu'\u00e0 la guerre de S\u00e9cession, ont b\u00e2ti leur h\u00e9g\u00e9monie sur une exploitation m\u00e9thodique des ressources ext\u00e9rieures, puisant sans rel\u00e2che dans le r\u00e9servoir humain dont la vuln\u00e9rabilit\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s p\u00e9riph\u00e9riques leur offrait la tentation. Ce que Marx a mis au jour dans le \u003Ci\u003ECapital\u003C\/i\u003E, c'est ce qu'on pourrait appeler la consubstantialit\u00e9 du capitalisme et de l'esclavage\u00a0; derri\u00e8re la diversit\u00e9 de ses formes, il a per\u00e7u la profonde unit\u00e9 de la servitude moderne\u00a0; il a vu, dans \u00ab\u00a0l'esclavage direct\u00a0\u00bb des Noirs, la v\u00e9rit\u00e9 de \u00ab\u00a0l'esclavage indirect\u00a0\u00bb des prol\u00e9taires europ\u00e9ens\u00a0; loin d'\u00e9riger l'opposition du travail libre et du travail servile en symbole de la modernit\u00e9, il y a d\u00e9cel\u00e9 la manifestation de son hypocrisie, car l'h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 apparente des statuts ne l'a pas aveugl\u00e9 sur les m\u00e9canismes mis en œuvre sous l'empire de la valeur d'\u00e9change\u00a0; il a vu en somme, dans l'intensification des rapports marchands, la v\u00e9ritable origine d'une emprise de l'homme sur l'homme qui ne connut ni les fronti\u00e8res ni la diff\u00e9rence des temps\u00a0; ce faisant, il a b\u00e2ti une th\u00e9orie de l'esclavage dont la connaissance nous est pr\u00e9cieuse, \u00e0 l'heure o\u00f9 la mondialisation lib\u00e9rale enfante les formes contemporaines de la servitude\u00a0; et il a d\u00e9fait, du coup, les faux prestiges du postulat aujourd'hui dominant selon lequel la libert\u00e9 ne fait qu'un avec le march\u00e9, an\u00e9antissant par anticipation la folle pr\u00e9tention du lib\u00e9ralisme contemporain \u00e0 incarner l'ultima ratio de l'histoire.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E(\u003Ca href=\"#nh1\" name=\"nb1\"\u003E1\u003C\/a\u003E) Karl Marx, \u003Ci\u003EŒuvres, Economie I\u003C\/i\u003E, Gallimard-La Pl\u00e9iade, p.80.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh2\" name=\"nb2\"\u003E2\u003C\/a\u003E) Karl Marx, \u003Ci\u003ELe Capital\u003C\/i\u003E, I, T. 1, Flammarion, 1985, p 321.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh3\" name=\"nb3\"\u003E3\u003C\/a\u003E) Ibidem, p. 286.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh4\" name=\"nb4\"\u003E4\u003C\/a\u003E) Ibid., p. 181.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh5\" name=\"nb5\"\u003E5\u003C\/a\u003E) Ibid., p. 201.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh6\" name=\"nb6\"\u003E6\u003C\/a\u003E) Ibid., T. 2, p. 182.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh7\" name=\"nb7\"\u003E7\u003C\/a\u003E) Par \u00ab\u00a0\u00e9conomie-monde\u00a0\u00bb il faut entendre, \u00e0 la suite de Fernand Braudel, \u00ab\u00a0un morceau de la plan\u00e8te\u00a0\u00bb \u00e9conomiquement autonome et organis\u00e9 autour d'un centre. C'est ainsi que se constitue, \u00e0 partir du XVI\u00e8me si\u00e8cle, \u00ab\u00a0une \u00e9conomie-monde europ\u00e9enne\u00a0\u00bb.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh8\" name=\"nb8\"\u003E8\u003C\/a\u003E) Ibid., T. 1, p. 115.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh9\" name=\"nb9\"\u003E9\u003C\/a\u003E) Ibid.\u00a0; T. 2, p. 197.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh10\" name=\"nb10\"\u003E10\u003C\/a\u003E) Ibid., p. 199.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh11\" name=\"nb11\"\u003E11\u003C\/a\u003E) Fernand Braudel, \u003Ci\u003ECivilisation mat\u00e9rielle, \u00e9conomie et capitalisme\u003C\/i\u003E, T. 3, Le temps du monde, Librairie Armand Colin, 1979, p. 493.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh12\" name=\"nb12\"\u003E12\u003C\/a\u003E) Karl Marx, op. cit., p. 199.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh13\" name=\"nb13\"\u003E13\u003C\/a\u003E) Fernand Braudel, op. cit., p. 488.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh14\" name=\"nb14\"\u003E14\u003C\/a\u003E) Olivier P\u00e9tr\u00e9-Grenouilleau, \u003Ci\u003EL'argent de la traite, Milieu n\u00e9grier, capitalisme et d\u00e9veloppement\u00a0: un mod\u00e8le\u003C\/i\u003E, Aubier, 1996.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh15\" name=\"nb15\"\u003E15\u003C\/a\u003E) Philippe Paraire, \"Economie servile et capitalisme\u00a0: un bilan quantifiable\", in \u003Ci\u003ELe livre noir du capitalisme\u003C\/i\u003E, Le Temps des Cerises, 1998, p. 30.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh16\" name=\"nb16\"\u003E16\u003C\/a\u003E) Jean Meyer, \u003Ci\u003EEsclaves et n\u00e9griers\u003C\/i\u003E, Gallimard, 1998, p. 113.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh17\" name=\"nb17\"\u003E17\u003C\/a\u003E) Karl Marx, op. cit., p. 204.\u003Cbr \/\u003E\n(\u003Ca href=\"#nh18\" name=\"nb18\"\u003E18\u003C\/a\u003E) Jean-Pierre Vernant, \u00ab\u00a0La lutte des classes\u00a0\u00bb, in \u003Ci\u003EMythe et soci\u00e9t\u00e9 en Gr\u00e8ce ancienne\u003C\/i\u003E, Masp\u00e9ro, 1974, p. 12.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECe texte a \u00e9t\u00e9 initialement publi\u00e9 par la revue \u003Ci\u003EPr\u00e9sence africaine\u003C\/i\u003E en 1999.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"http:\/\/www.legrandsoir.info\/marx-le-capital-et-l-homme-marchandise.html\"\u003Elegrandsoir.info\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E"}}