{"180483":{"id":"180483","parent":"0","time":"1602890503","url":"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=29853","category":"Histoire","title":"Mexico, 16 octobre 1968 : deux poings noirs lev\u00e9s","lead_image_url":"http:\/\/newsnet.fr\/img\/newsnet_180483_eb6374.jpg","hub":"newsnet","url-explicit":"mexico-16-octobre-1968-deux-poings-noirs-leves","admin":"newsnet","views":"39","priority":"3","length":"9938","lang":"","content":"\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/biographie.asp?ref_aut=939&lg_pp=fr\"\u003EAnnamaria Rivera\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u00ab J'ai enfil\u00e9 le gant noir sur ma main droite et Carlos a enfil\u00e9 le gant gauche. \"Mon poing lev\u00e9 signifiait le pouvoir de l'Am\u00e9rique noire. Celui de Carlos, l'unit\u00e9 de l'Am\u00e9rique noire. Ensemble, nous avions form\u00e9 un arc symbolique d'unit\u00e9 et de force \u00bb\u003Cbr \/\u003E\nTommie Smith\u003C\/p\u003E\u003Cimg src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_180483_81e405.jpg\" \/\u003E\u003Cp\u003EEn revoyant cette image maintenant, je comprends la raison de mon \u00e9motion. Je ne la comprends que maintenant, quarante ans plus tard : j'\u00e9tais presque amoureuse de Tommie. Il y a encore quelques ann\u00e9es, j'emportais le poster de cette sc\u00e8ne m\u00e9morable de maison en maison, de ville en ville. Puis il a disparu, perdu lors de l'un de mes derniers d\u00e9m\u00e9nagements.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EJ'ai comme un nœud dans la gorge en contemplant cette photo. Je suis encore \u00e9mue par son poing droit gant\u00e9 de noir, tourn\u00e9 vers le ciel, son long bras svelte et muscl\u00e9, sa belle t\u00eate pench\u00e9e, presque en pri\u00e8re. Je suis toujours impressionn\u00e9e par sa silhouette imposante mais douce, par ses proportions parfaites, toute tendue dans ce geste aussi ostentatoire qu'intense : un corps exprimant d\u00e9fi et fiert\u00e9, mais aussi recueilli, comme en m\u00e9ditation. Et surtout, ses pieds nus m'ont toujours frapp\u00e9e. Non seulement par leur message, excessivement explicite et \u00e9loquent, mais aussi parce qu'ils exprimaient une humilit\u00e9 franciscaine inconsciente et presque touchante.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESeulement maintenant, quarante ans apr\u00e8s, cette image m'\u00e9voque aussi une sorte de crucifixion symbolique : Tommie Smith, au centre du podium, est le Christ noir qui s'\u00e9l\u00e8ve au-dessus des deux voleurs debout pr\u00e8s de lui. Le bon larron afro-am\u00e9ricain, John Carlos, refl\u00e8te son geste du poing gauche et porte un collier fait de petites pierres, presque des grains de chapelet, dont chacune fait allusion \u00e0 un homme noir lynch\u00e9 ou tu\u00e9 juste parce qu'il revendiquait ses droits. Le second larron, Peter Norman, les bras pendant le long de son corps presque muet, n'est pas non plus sans importance ; il semble simplement un peu moins impliqu\u00e9. Bien s\u00fbr, il est partie prenante et complice, mais, bien qu'il se soit battu pour les droits des aborig\u00e8nes australiens, il n'est pas le principal auteur de ce message subversif.\u003C\/p\u003E\u003Cimg src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_180483_9418c8.jpg\" \/\u003E\u003Cp\u003EN\u00e9anmoins, il porte lui aussi l'insigne de l'\u003Ca href=\"http:\/\/youtube.com\/watch?v=rQENuBV_LPM\" target=\"_blank\"\u003E\u003Cspan class=\"philum ic-chain\"\u003E\u003C\/span\u003E Olympic Project for Human Rights\u003C\/a\u003E (Projet olympique pour les droits humains), un mouvement qui rassemble les meilleurs athl\u00e8tes afro-am\u00e9ricains et revendique l'\u00e9galit\u00e9, la justice, le respect, non seulement dans le sport, mais aussi dans tous les autres domaines : \u00e9conomique, social, civique, politique... Il faut dire, en passant, que beaucoup d'autres athl\u00e8tes appartenant au m\u00eame mouvement avaient d\u00e9cid\u00e9 de ne pas participer du tout aux Jeux Olympiques de Mexico, en guise de protestation contre l'assassinat de Martin Luther King, survenu le 4 avril 1968, qui serait suivi le 5 juin de cette m\u00eame ann\u00e9e par celui de Robert F. Kennedy.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESi j'\u00e9tais presque amoureuse de Tommie, c'est parce qu'il faisait de son corps s\u00e9duisant un message politique. Parce que c'\u00e9tait un message politique qui se faisait corps \u00e9rotique. \u00c0 l'\u00e9poque, lors de la mythique ann\u00e9e 1968, j'avais \u00e0 peine commenc\u00e9 \u00e0 bredouiller ce genre de messages. Je sentais qu'ils \u00e9taient justes, mais trop nombreux et trop criards. J'avais peur que leur v\u00e9rit\u00e9 ne se perde dans l'\u00e9cho des slogans cri\u00e9s et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EJe savais que nos corps \u00e9taient trop domestiqu\u00e9s pour s'exprimer sans paroles. Pas assez libres- comment peuvent l'\u00eatre les corps de ceux qui gardent en eux la m\u00e9moire de l'esclavage -pour \u00eatre aussi \u00e9rotiquement subversif : notre \u00e9ros, que nous venions \u00e0 peine de d\u00e9couvrir, \u00e9tait encore emprisonn\u00e9 dans des \u00e9treintes priv\u00e9es, aussi multiples fussent-elles.\u003C\/p\u003E\u003Cimg src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_180483_eb6374.jpg\" \/\u003E\u003Cp\u003ECarlos et Smith, 50 ans plus tard\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EUne protestation pacifique et subversive\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EJusque l\u00e0 c'est ce que j'\u00e9crivais, pour moi-m\u00eame, le 16 octobre 2008, quarante ans apr\u00e8s cette m\u00e9morable protestation, aussi puissamment symbolique que sobre et silencieuse, organis\u00e9e par Tommie Smith, dit the Jet, et John Carlos, avec la complicit\u00e9 de l'Australien blanc Peter Norman, lors de la c\u00e9r\u00e9monie des r\u00e9compenses des Jeux olympiques de Mexico : dans la ville m\u00eame o\u00f9, quelques jours plus t\u00f4t, le 2 octobre, dans le quartier de Tlatelolco, sur la place des Trois-Cultures, avait eu lieu le massacre d'\u00c9tat de centaines de personnes, pour la plupart des \u00e9tudiant\u00b7es et des personnes engag\u00e9es dans le mouvement.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELorsque, dans le stade, les notes de The Star-Spangled Banner, l'hymne national des USA, ont commenc\u00e9 \u00e0 retentir, Smith et Carlos ont baiss\u00e9 la t\u00eate et lev\u00e9 leur poing ferm\u00e9 gant\u00e9 de noir, en un geste puissamment subversif. Et leur d\u00e9fi \u00e9tait d'autant plus courageux qu'\u00e0 eux trois, dans les 200 derniers m\u00e8tres, ils gagnaient : \u00e0 la premi\u00e8re place Smith qui, en 19″83, \u00e9tait le premier au monde \u00e0 passer sous la barre des 20″ ; \u00e0 la deuxi\u00e8me place Norman, en 20″06, et \u00e0 la troisi\u00e8me Carlos (20″10).\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EIls auraient pu d\u00e8s lors tirer profit de leurs brillantes performances en se lan\u00e7ant dans une carri\u00e8re sportive lumineuse. Mais au contraire, d\u00e8s qu'ils eurent quitt\u00e9 le podium, celle-ci sera bris\u00e9e et leur vie deviendra un enfer. Leur protestation a eu, bien s\u00fbr, une r\u00e9sonance et un succ\u00e8s imm\u00e9diats, au point de devenir presque l\u00e9gendaire, gr\u00e2ce aussi \u00e0 l'\u00e9cho engendr\u00e9 par la diffusion du mouvement de 1968 dans une tr\u00e8s grande partie du monde. N\u00e9anmoins, Smith et Carlos seront contraints de quitter le Mexique dans les 48 heures, puis marginalis\u00e9s, contraints d'exercer les travaux les plus humbles, insult\u00e9s, menac\u00e9s, pers\u00e9cut\u00e9s \u00e0 un point tel que la femme de ce dernier finira par se suicider.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EM\u00eame Norman, une fois de retour dans son pays, sera trait\u00e9 comme un paria et ne courra plus jamais pour les Jeux Olympiques, bien qu'il f\u00fbt le plus grand sprinter australien qu'on ait jamais vu jusqu'alors. \u00c0 sa mort le 3 octobre 2006 d'un infarctus foudroyant, Tommie et John accoururent \u00e0 Melbourne pour assister \u00e0 ses fun\u00e9railles : ce furent eux qui port\u00e8rent son cercueil.\u003C\/p\u003E\u003Cimg src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_180483_3a1903.jpg\" \/\u003E\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"https:\/\/ralphlazar.com\"\u003ERalph Lazar\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ci\u003EI can't breathe\u003C\/i\u003E : l\u003Cb\u003E'actuelle r\u00e9volte g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e contre les violence polici\u00e8res et l'inf\u00e9riorisation sociale\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOn pourrait se demander si le geste l\u00e9gendaire de protestation du 16 octobre 1968 garde encore aujourd'hui un sens et une valeur symboliques et politiques.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOn pense \u00e0 la r\u00e9volte, pas toujours pacifique, qui a \u00e9clat\u00e9 \u00e0 Minneapolis et s'est imm\u00e9diatement r\u00e9pandue, suite \u00e0 l'assassinat policier atroce et totalement arbitraire de George Floyd, un Afro-Am\u00e9ricain sans d\u00e9fense, \u00e9touff\u00e9 par le genou d'un policier qui l'a clou\u00e9 au sol, sans qu'il n'oppose aucune r\u00e9sistance. Celui-ci sera suivi de nombreux autres meurtres racistes, \u00e9galement commis par la police, sur l'instigation brutale de Donald Trump, qui a menac\u00e9 d'utiliser l'arm\u00e9e contre les \u00ab rebelles \u00bb. Tout cela contribue \u00e0 d\u00e9montrer quel est le degr\u00e9 de f\u00e9rocit\u00e9 qu'a atteint aux \u00c9tats-Unis le racisme structurel, institutionnel ou pas, non seulement \u00e0 l'encontre des Afro-Am\u00e9ricains, mais aussi des personnes d'origine hispanique.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u00c0 tel point que Barack Obama lui-m\u00eame a r\u00e9cemment d\u00e9clar\u00e9 que \u00ab pour des millions d'Am\u00e9ricains, \u00eatre trait\u00e9s diff\u00e9remment \u00e0 cause de leur \u00ab race \u00bb est maintenant une norme tragique, douloureuse et exasp\u00e9rante, que ce soit dans le cadre du syst\u00e8me de sant\u00e9, dans leurs rapports avec la justice, qu'ils soient en train de faire du jogging dans la rue ou simplement d'observer les oiseaux dans le parc \u00bb.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EUne telle f\u00e9rocit\u00e9 et une telle gravit\u00e9 hors normes de la r\u00e9pression polici\u00e8re, au point m\u00eame de normaliser et de banaliser le meurtre, ont fait qu'un nombre non n\u00e9gligeable de blancs ont \u00e9galement rejoint et particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9volte ; et m\u00eame une partie de la police qui, dans le New Jersey et ailleurs, est descendue dans la rue pour protester aux c\u00f4t\u00e9s des manifestants. On se doit d'ajouter que l'approche des autorit\u00e9s locales a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 en grande partie empreinte de compr\u00e9hension et de volont\u00e9 de dialogue avec les manifestants.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ETout cela sans parler de l'urgence sanitaire qui a fait que les plus touch\u00e9s par la pand\u00e9mie de Covid19 ont \u00e9t\u00e9 les Afro-Am\u00e9ricains, avec un taux de mortalit\u00e9 trois fois plus \u00e9lev\u00e9 que celui des \u00ab blancs \u00bb. La pand\u00e9mie a \u00e9galement entra\u00een\u00e9 un taux de ch\u00f4mage tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9 : au moins 40 millions de personnes ont perdu leur emploi. Parmi ceux-ci, le pourcentage d'Afro-Am\u00e9ricains et d'Hispaniques, hommes et femmes, est \u00e9norme.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn bref, la cause d'un soul\u00e8vement aussi \u00e9tendu et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 n'est pas seulement la brutalit\u00e9 polici\u00e8re insens\u00e9e et syst\u00e9matique, c'est aussi l'augmentation progressive des in\u00e9galit\u00e9s et la croissance dramatique du ch\u00f4mage et de l'exclusion sociale. Ce n'est pas un hasard si la r\u00e9volte est influenc\u00e9e par le mouvement Black Lives Matter qui, d\u00e8s sa naissance en 2014, a affirm\u00e9 une vision politique capable de combiner l'antiracisme avec la lutte des classes et l'antisexisme.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EApr\u00e8s tout, une telle dialectique pourrait \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9e, m\u00eame aujourd'hui, par la symbolique de cette lointaine journ\u00e9e du 16 octobre 1968 : le poing noir lev\u00e9, les pieds nus, le collier de petites pierres symbolisant les Afro-Am\u00e9ricains lynch\u00e9s.\u003C\/p\u003E\u003Cimg src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_180483_d7c137.jpg\" \/\u003E\u003Cp\u003ENational Museum of African American History and Culture, Washington, D.C.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECourtesy of \u003Ca href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\"\u003ETlaxcala\u003C\/a\u003E\u003Cbr \/\u003E\nSource: \u003Ca href=\"https:\/\/comune-info.net\/sedici-ottobre\"\u003Ecomune-info.net\u003C\/a\u003E\u003Cbr \/\u003E\nPublication date of original article: 15\/10\/2020\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=29853\"\u003Etlaxcala-int.org\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E"}}