{"181760":{"id":"181760","parent":"181117","time":"1605606918","url":"http:\/\/reporterre.net\/Police-Sans-transparence-vous-ne-pouvez-gagner-la-confiance","category":"Justice","title":"Police : « Sans transparence, vous ne pouvez gagner la confiance »","lead_image_url":"http:\/\/newsnet.fr\/img\/newsnet_181760_579cf3.jpg","hub":"newsnet","url-explicit":"police-laquo-sans-transparence-vous-ne-pouvez-gagner-la-confiance-raquo","admin":"newsnet","views":"14","priority":"2","length":"10295","lang":"","content":"\u003Cp\u003ELa proposition de loi sur la s\u00e9curit\u00e9 globale arrive devant les d\u00e9put\u00e9s mardi 17 novembre. Un texte qui remet en cause des \u00ab principes d\u00e9mocratiques fondamentaux \u00bb, permis par le fait qu'en France, \u00ab le pouvoir est faible car il n'a pas de vision politique pour la police \u00bb, explique le politologue Sebastian Roch\u00e9.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ci\u003ESebastian Roch\u00e9 est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), politologue, et sp\u00e9cialiste de la police. Il a notamment \u00e9crit\u003C\/i\u003E \u003Ca href=\"https:\/\/www.grasset.fr\/livres\/de-la-police-en-democratie-9782246806141\"\u003EDe la police en d\u00e9mocratie\u003C\/a\u003E \u003Ci\u003E(\u00e9d. Grasset).\u003C\/i\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cimg style=\" width:236px;\" src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_181760_579cf3.jpg\" \/\u003E\u003Chr \/\u003ELa proposition de loi sur la s\u00e9curit\u00e9 globale est discut\u00e9e en s\u00e9ance publique \u00e0 l'Assembl\u00e9e nationale \u00e0 partir du 17 novembre. Elle pr\u00e9voit de renforcer la possibilit\u00e9 pour les forces de l'ordre de filmer la population, notamment par drone. Mais, dans le m\u00eame temps, souhaite interdire dans son article 24 la diffusion d'images d'agents des forces de l'ordre (s'il y a intention de nuire \u003Ci\u003E\u00ab psychiquement ou physiquement \u00bb\u003C\/i\u003E, pr\u00e9cise le texte). Restrictive des libert\u00e9s d'informer et de la vie priv\u00e9e, elle r\u00e9unit contre elle de nombreuses critiques.\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EReporterre - Comment en est-on arriv\u00e9 \u00e0 cette proposition de loi relative \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 globale ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ES\u00e9bastian Roch\u00e9 -\u003C\/b\u003E On pouvait la voir venir, car les syndicats de police avaient dit depuis de nombreux mois qu'ils souhaitaient cette interdiction \u003Ci\u003E[de diffusion des images d'agents des forces de l'ordre]\u003C\/i\u003E. J'avais pris au s\u00e9rieux leur volont\u00e9 parce que dans le contexte actuel, les ministres sont assez r\u00e9ceptifs aux exigences des syndicats, et que les syndicats eux-m\u00eames sont en perte de vitesse. Ils ont moins de prise sur les carri\u00e8res et les affectations des agents, donc ils doivent absolument apporter un certain nombre de troph\u00e9es \u00e0 leur base pour justifier leur existence. Ils sont dans une comp\u00e9tition intersyndicale dure.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ERestait \u00e0 voir quelle forme cette demande allait prendre. Et elle est assez extensive, c'est-\u00e0-dire que le texte propos\u00e9 \u003Ci\u003E[par l'article 24 de la proposition de loi]\u003C\/i\u003E est fond\u00e9 sur l'intention de la personne qui diffuse les images. \u00c0 partir de l\u00e0, tout est possible, car c'est le policier film\u00e9 qui va lui-m\u00eame juger de l'intention de la personne qui le filme et proc\u00e9der \u00e0 l'interpellation. Peut-\u00eatre ensuite le juge le contredira-t-il. Mais en attendant, le policier, lui, aura eu la possibilit\u00e9 d'effectuer une interpellation.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDonc, \u00e7a ouvre une br\u00e8che importante dans le droit d'informer des journalistes. Mais pas seulement. Cela atteint aussi ce droit nouveau des citoyens, cr\u00e9\u00e9 par les r\u00e9seaux sociaux, horizontaux, de s'informer mutuellement.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EN'est-ce pas la plus grande visibilit\u00e9 des violences polici\u00e8res, notamment depuis les Gilets jaunes, qui a provoqu\u00e9 cette demande des syndicats de police ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELa dynamique de concurrence entre syndicats joue un r\u00f4le important. L'id\u00e9e m\u00eame de prot\u00e9ger juridiquement les agents est une id\u00e9e forte qui prend des formes diff\u00e9rentes selon les pays. Elle est tr\u00e8s pr\u00e9sente chez les professionnels et dans leurs syndicats.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EMais probablement que oui, l'acc\u00e9l\u00e9rateur en France a \u00e9t\u00e9 la d\u00e9faite politique que repr\u00e9sentent les Gilets jaunes pour les forces de l'ordre. Elle a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rable. On n'a jamais vu une couverture des violences polici\u00e8res aussi pr\u00e9cise, document\u00e9e, m\u00e9ticuleuse. C'est un hasard, la rencontre d'une lutte sociale d'une forme nouvelle avec l'apparition d'une technologie qui a rendu possible l'accumulation des images. Les Gilets jaunes se seraient mobilis\u00e9s dix ans plus t\u00f4t, cela n'aurait pas eu la m\u00eame forme ni les m\u00eames effets. Reste que cette rencontre a plac\u00e9 la police sous les flashs des t\u00e9l\u00e9phones portables. Cela a banalis\u00e9 le terme de violences polici\u00e8res, ce qu'on n'avait jamais vu.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ELa visibilit\u00e9 de ces violences polici\u00e8res n'est-elle pas aussi due \u00e0 leur augmentation ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOui, c'est li\u00e9 \u00e0 une augmentation des violences polici\u00e8res, et aussi au fait qu'il y a eu des mutilations. Si les policiers avaient \u00e9t\u00e9 violents mais que cette violence s'\u00e9tait traduite par des coups et blessures simples, \u00e7a n'aurait pas eu la m\u00eame ampleur. Et surtout, cela a \u00e9t\u00e9 document\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment comme jamais dans l'histoire. Cela a pos\u00e9 le probl\u00e8me de fa\u00e7on radicale.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDu point de vue des forces de l'ordre, il ne faut plus ce risque permanent que les faits de violences polici\u00e8res soient document\u00e9s.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EPourquoi le pouvoir c\u00e8de-t-il \u00e0 la demande des syndicats ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe pouvoir est faible en France car il n'a pas de vision politique pour la police. On n'a plus de dirigeant qui ait une vision de la police. Le dernier qui en a eu une \u00e9tait Nicolas Sarkozy. Je ne la partageais pas, mais au moins il en avait une.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELes gouvernements allemands et anglais sont face \u00e0 des syndicats tr\u00e8s puissants \u00e9galement - la police syndique beaucoup dans tous les pays. Mais ils ont un projet politique. En Grande-Bretagne par exemple, il a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 une \u00e9lection locale afin que la police rende des comptes : quelqu'un - pas un policier - est \u00e9lu, il est en quelque sorte le maire de la police, ce qui cr\u00e9e de la redevabilit\u00e9 locale. Ce n'\u00e9tait pas populaire chez les policiers, mais ils l'ont mis en place. Donc, ils ont des projets d\u00e9mocratiques, avec lesquels on peut d'ailleurs \u00eatre ou pas d'accord.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn France, il n'y a en revanche que des projets techniques. \u00c9quiper les gendarmes avec des tablettes \u00e9lectroniques, la police avec des drones... Ce n'est pas un projet politique. De ce fait, le gouvernement est beaucoup plus sujet \u00e0 des n\u00e9gociations, discussions, compromis avec les syndicats. Il n'a pas de feuille de route, il ach\u00e8te sa tranquillit\u00e9.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EOn a aussi l'impression que les gouvernants ont de plus en plus peur face aux mouvements sociaux et cherchent \u00e0 avoir les forces de l'ordre de leur c\u00f4t\u00e9 \u00e0 tout prix...\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn France, les politiques ont un avantage, la police et la gendarmerie ne sont pas forc\u00e9ment d'accord : par cons\u00e9quent, il restera toujours des personnes susceptibles de faire fonctionner l'organisation. Donc, ils ont en fait moins de raisons d'avoir peur des mouvements sociaux que dans d'autres pays.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EL'Angleterre, par exemple, a connu des troubles majeurs : des \u00e9meutes dans les ann\u00e9es 1980 et en 2011, la gr\u00e8ve des mineurs en 2004 qui a paralys\u00e9 tout le pays - sans m\u00eame parler de l'Irlande du Nord. Cela n'a pas emp\u00each\u00e9 les r\u00e9formes de la police.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn France, les gouvernants sont fragiles. Parce qu'on a un pr\u00e9sident mal \u00e9lu, qui a tourn\u00e9 le dos \u00e0 son programme de centre gauche.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EVous \u00e9voquiez des r\u00e9formes en Grande-Bretagne qui visent \u00e0 ce que la police rende des comptes. Avec la loi S\u00e9curit\u00e9 globale, ne va-t-on pas dans le sens contraire ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe gouvernement n'est pas tr\u00e8s \u00e0 l'aise avec certains principes fondamentaux des droits de l'Homme, \u00e0 commencer par la transparence et le fait que tout citoyen a le droit de demander des comptes aux agents publics. C'est \u00e0 la fois dans l'histoire constitutionnelle fran\u00e7aise, et un des principes du fonctionnement des gouvernements d\u00e9mocratiques modernes. Ce qui est frappant, c'est que m\u00eame le Chili, une d\u00e9mocratie jeune et fragile, n'a pas ce type de loi S\u00e9curit\u00e9 globale.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOn vit donc une crise morale de la police sans pr\u00e9c\u00e9dent, de valeurs, de confiance. Je n'ai jamais vu cela, un tel refus de la transparence. Or, sans transparence, vous ne pouvez pas gagner la confiance.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EQuelle vision des relations entre police et population cette proposition de loi promeut-elle ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EUne vision polici\u00e8re de la soci\u00e9t\u00e9 au sens p\u00e9joratif du terme. On r\u00e9interpr\u00e8te les droits des citoyens en fonction des priorit\u00e9s polici\u00e8res. Ce n'est pas exactement ce que sugg\u00e8rent les principes d\u00e9mocratiques, qui supposent que l'on doit limiter les droits de la police. Donc, c'est un recul, on ne peut pas appeler cela autrement.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EC'est m\u00eame un recul pour la police elle-m\u00eame. Comment ce type de mesure va-t-il orienter les comportements des agents ? Si vous garantissez plus d'impunit\u00e9, avez-vous des chances d'am\u00e9liorer les comportements ? Non. Les pays avanc\u00e9s comme le Danemark ou l'Allemagne, d\u00e9veloppent plus de transparence et de contr\u00f4le externe. Ce sont des pays o\u00f9 la cote de confiance de la police est plus \u00e9lev\u00e9e. La France se d\u00e9tourne du mod\u00e8le des pays qui r\u00e9ussissent.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EComment sortir de cette crise, retrouver une vision politique du r\u00f4le de la police ?\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe d\u00e9bat ouvert par le partage des vid\u00e9os sur les questions de violences polici\u00e8res est essentiel, il n'existe pas dans les pays autoritaires.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EJe pense aussi qu'il manque en France une fondation autonome qui r\u00e9fl\u00e9chirait sur la police. Aucun organisme ne r\u00e9fl\u00e9chit sur la police : le minist\u00e8re de l'Int\u00e9rieur n'a pas de service de prospective. France Strat\u00e9gie - l'organisme de prospective rattach\u00e9 au Premier ministre - ne s'int\u00e9resse pas \u00e0 la police.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDu c\u00f4t\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 civile, une myriade de petits organismes protestent, mais s'ils ne sont pas capables de s'unir - je ne dis pas que c'est facile -, ils ne seront pas \u00e9cout\u00e9s. Assa Traor\u00e9 a r\u00e9uni 20.000 personnes \u003Ci\u003E\u003Ca href=\"https:\/\/reporterre.net\/Laissez-nous-respirer-un-rassemblement-massif-denonce-les-violences-policieres-en-France\"\u003Een juin 2020\u003C\/a\u003E\u003C\/i\u003E, cela est historique en France, mais reste une petite manifestation. Les sujets entrent dans l'ar\u00e8ne politique par la masse des populations.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EApr\u00e8s, les jeunes g\u00e9n\u00e9rations sont tr\u00e8s attach\u00e9es aux droits acquis dans les ann\u00e9es 1950. La question du droit des policiers \u00e0 \u00eatre violents est la m\u00eame que celle du droit des maris ou des pr\u00eatres \u00e0 \u00eatre violents : il s'agit du droit moral des institutions \u00e0 abuser de leur pouvoir. Cette question est d'une grande actualit\u00e9. Il peut y avoir des reculs, mais j'ai du mal \u00e0 imaginer que cette vague de protestation s'arr\u00eate. L'attachement au droit de se r\u00e9volter contre un pouvoir per\u00e7u comme injuste ne peut \u00eatre mis sous le tapis.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cul\u003E\u003Cli\u003E\u003Ci\u003EPropos recueillis par Marie Astier\u003C\/i\u003E\u003C\/li\u003E\u003C\/ul\u003E\u003C\/p\u003E\u003Chr \/\u003E\u003Cb\u003ESource :\u003C\/b\u003E Marie Astier pour \u003Ci\u003EReporterre\u003C\/i\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003EPhotos :\u003C\/b\u003E. chapo : Policier durant une manifestation \u00e0 Paris le 29 janvier 2020. \u00a9 Pierre-Olivier Chaput\/\u003Ci\u003EReporterre\u003C\/i\u003E\u003Cbr \/\u003E\nSebastian Roch\u00e9 : \u00a9 Grasset\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"http:\/\/reporterre.net\/Police-Sans-transparence-vous-ne-pouvez-gagner-la-confiance\"\u003Ereporterre.net\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E"}}