{"182481":{"id":"182481","parent":"0","time":"1607080106","url":"http:\/\/cadtm.org\/Ce-patrimoine-congolais-conserve-par-la-Belgique","category":"documentaires","title":"Ce patrimoine congolais conserv\u00e9 par la Belgique","lead_image_url":"http:\/\/newsnet.fr\/img\/newsnet_182481_9f8bb0.jpg","hub":"newsnet","url-explicit":"ce-patrimoine-congolais-conserve-par-la-belgique","admin":"newsnet","views":"17","priority":"2","length":"22374","lang":"","content":"\u003Cimg src=\"http:\/\/newsnet.fr\/\/img\/newsnet_182481_9f8bb0.jpg\" \/\u003E\u003Cp\u003ELe mouvement de protestation Black Lives Matters a pris une ampleur historique suite au meurtre de Georges Floyd par la police, le 25 mai 2020 aux \u00c9tats-Unis. C'est dans ce contexte qu'a eu lieu la manifestation du 7 juin 2020 \u00e0 Bruxelles, o\u00f9 plus de 10.000 personnes ont protest\u00e9 contre les violences polici\u00e8res et, plus largement, contre les injustices raciales. Ces mobilisations ont remis au cœur du d\u00e9bat public la question du racisme structurel et de sa continuit\u00e9 avec les pr\u00e9judices n\u00e9s du pass\u00e9 colonial. Au niveau belge, elles impliquent ainsi la n\u00e9cessit\u00e9 de reconna\u00eetre la responsabilit\u00e9 de L\u00e9opold II et de l'\u00c9tat belge dans les crimes et les exactions commis par le pass\u00e9 au Congo.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans ce contexte, la d\u00e9claration du 30 juin 2020 du roi Philippe \u00e0 l'occasion du 60\u003Csup\u003Ee\u003C\/sup\u003E anniversaire de l'ind\u00e9pendance de la RDC, o\u00f9 le souverain reconnaissait les \u003Ci\u003E\u00ab actes de violence et de cruaut\u00e9 \u00bb\u003C\/i\u003E de l'\u00e9poque l\u00e9opoldienne, est totalement insuffisante mais n\u00e9anmoins in\u00e9dite. C'est dans ce cadre qu'ont eu lieu des d\u00e9bats \u00e0 la Chambre des repr\u00e9sentants autour d'un projet de r\u00e9solution, depuis longtemps repouss\u00e9, concernant un travail de m\u00e9moire \u00e0 mener sur la p\u00e9riode coloniale [\u003Ca href=\"#nb1\" name=\"nh1\"\u003E1\u003C\/a\u003E]. Lors de ces d\u00e9bats a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e une Commission sp\u00e9ciale sur le pass\u00e9 colonial belge (parfois appel\u00e9e Commission \u00ab V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation \u00bb). Avec une perspective d'une ann\u00e9e de travaux, ladite commission devrait tout d'abord pr\u00e9senter un rapport pr\u00e9liminaire sur l'\u00e9tat des lieux de la recherche historique sur le sujet et de la recherche scientifique sur la relation entre ce pass\u00e9 et le racisme, la x\u00e9nophobie et l'intol\u00e9rance. La remise de ce rapport a pour l'instant \u00e9t\u00e9 repouss\u00e9e du mois d'octobre \u00e0 celui de novembre. Soulignons que cette commission fait face \u00e0 des enjeux \u00e9minemment importants et vastes comme garantir une composition repr\u00e9sentative et interdisciplinaire, se doter d'un mandat et d'une m\u00e9thodologie qui permettent de rencontrer les objectifs vis\u00e9s de v\u00e9rit\u00e9 et de r\u00e9conciliation, proposer un processus transparent et participatif vigilant \u00e0 la place des victimes et des communaut\u00e9s, etc. Tout cela dans un \u003Ci\u003Etiming\u003C\/i\u003E r\u00e9aliste.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u00c0 ce stade-ci des travaux, nous proposons, \u00e0 travers une \u00e9tude de Sarah Van Beurden [\u003Ca href=\"#nb2\" name=\"nh2\"\u003E2\u003C\/a\u003E], historienne sp\u00e9cialiste de l'Afrique centrale et de la culture (post-)coloniale et nomm\u00e9e comme experte pour accompagner ces travaux parlementaires, dans les lignes suivantes une illustration de la mani\u00e8re avec laquelle la Belgique a tent\u00e9 de masquer sa dette historique envers le Congo et d'att\u00e9nuer sa responsabilit\u00e9 \u00e0 travers une politique de \u00ab d\u00e9veloppement \u00bb ou de \u00ab coop\u00e9ration \u00bb.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cbig\u003ELa naissance du \u00ab contentieux \u00bb\u003C\/big\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EPour rappel, le Congo (du moins dans ses fronti\u00e8res actuelles) est un \u00c9tat artificiel, cr\u00e9\u00e9 de toutes pi\u00e8ces par L\u00e9opold II dont il est seul propri\u00e9taire entre 1886 et 1908. Les scandales des mains coup\u00e9es et les s\u00e9vices terribles op\u00e9r\u00e9s sur le peuple congolais, notamment dans le cadre de la r\u00e9colte du caoutchouc (le fameux \u00ab caoutchouc rouge \u00bb [\u003Ca href=\"#nb3\" name=\"nh3\"\u003E3\u003C\/a\u003E]), am\u00e8neront le souverain, contraint par des protestations internationales, \u00e0 l\u00e9guer sa possession \u00e0 l'\u00c9tat belge, lequel att\u00e9nuera les exc\u00e8s des ann\u00e9es l\u00e9opoldistes sans pour autant en freiner l'exploitation. Le mouvement anticolonial, apparu dans la foul\u00e9e des mouvements ind\u00e9pendantistes qui \u00e9maillent la fin des ann\u00e9es 50, aboutira aux accords de la \u00ab Table ronde de Bruxelles \u00bb, en 1960, et, tr\u00e8s rapidement, \u00e0 l'ind\u00e9pendance politique du Congo.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESi le Congo devient ind\u00e9pendant formellement parlant en 1960, le processus de s\u00e9paration des institutions belges s'av\u00e8re extr\u00eamement complexe. Ses int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques dans la r\u00e9gion am\u00e8neront l'\u00c9tat belge et certaines entreprises belges \u00e0 d\u00e9stabiliser le nouveau pouvoir en place (interventions militaires, assassinat de Patrice Lumumba le 17 janvier 1961, soutien \u00e0 des mouvements \u00ab s\u00e9paratistes \u00bb favorables aux int\u00e9r\u00eats des grandes entreprises belges...), rendant chaotique la route vers l'ind\u00e9pendance congolaise. Le contexte de violence et de de crises politiques qui caract\u00e9risaient les ann\u00e9es suivant directement l'ind\u00e9pendance n'ont pas permis aux autorit\u00e9s de l'\u00e9poque de construire un \u00c9tat stable, capable de se r\u00e9approprier les leviers de l'\u00e9conomie congolaise, lesquels vont donc en bonne partie rester entre les mains belges.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELa question du patrimoine congolais deviendra une pomme de discorde r\u00e9currente (un \u00ab contentieux \u00bb, selon la formule consacr\u00e9e) entre les deux nations. En effet, si le Congo devient ind\u00e9pendant, il doit pouvoir affirmer sa souverainet\u00e9 sur ses ressources \u00e9conomiques ainsi que sur son h\u00e9ritage culturel. Le gouvernement belge fera cependant tout pour retarder la r\u00e9trocession de cet h\u00e9ritage, qu'il s'agisse des titres de propri\u00e9t\u00e9 de mines comme des œuvres d'art congolaises. Plus particuli\u00e8rement, concernant l'h\u00e9ritage culturel congolais accapar\u00e9 par les Belges, notoirement situ\u00e9 au mus\u00e9e de Tervuren, l'\u00c9tat belge usera d'une multitude de strat\u00e9gies pour ne pas se s\u00e9parer de ce qui est d\u00e9sormais consid\u00e9r\u00e9 par l'opinion publique dominante comme un patrimoine... belge.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cbig\u003EEndiguer les revendications\u003C\/big\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ERapidement, les Belges us\u00e8rent de tactiques pour neutraliser les demandes congolaises de rapatriement de leur patrimoine. La premi\u00e8re table-ronde (20 janvier-20 f\u00e9vrier 1960) voit se r\u00e9gler les aspects strictement \u00ab politiques \u00bb : date d'ind\u00e9pendance, structure et constitution du nouvel \u00c9tat Congolais. La seconde (26 avril-16 mai), r\u00e9unie pour r\u00e9gler les aspects plus \u00ab \u00e9conomiques \u00bb de la d\u00e9colonisation, voit se confronter une d\u00e9l\u00e9gation congolaise non-pr\u00e9par\u00e9e et non form\u00e9e \u00e0 la th\u00e9matique (seule une poign\u00e9e de Congolais avait b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d'une formation universitaire) vis-\u00e0-vis d'experts belges comp\u00e9tents et bien renseign\u00e9s. Bien que cette derni\u00e8re rencontre n'ait pas de valeur juridique (les Congolais insistant \u00e0 l'\u00e9poque qu'il s'agissait d'entreprendre un \u00ab inventaire \u00bb du patrimoine congolais et de l'\u003Ci\u003E\u00ab \u00e9tude de dossiers \u00bb\u003C\/i\u003E devant \u00e9clairer le futur gouvernement congolais), elle allait durablement baliser les futures relations coloniales, du fait pr\u00e9cis\u00e9ment des d\u00e9cisions qui n'ont pas pu y \u00eatre prises. Comme l'a t\u00e9moign\u00e9 un chercheur, contemporain de ces n\u00e9gociations, \u003Ci\u003E\u00ab la conf\u00e9rence de la Table ronde \u00e9conomique n'a pas pu aboutir \u00e0 des engagements contraignants, parmi lesquels, le r\u00e8glement de l'h\u00e9ritage colonial, le type de relations \u00e0 \u00e9tablir entre les deux pays apr\u00e8s l'ind\u00e9pendance dans les divers domaines \u00e9conomique et social\"\u003C\/i\u003E. Par ailleurs, la masse titanesque de sujets \u00e0 traiter (attribution de la dette, assistance mon\u00e9taire, investissements \u00e9trangers, etc.), leur complexit\u00e9 et l'incapacit\u00e9 de la d\u00e9l\u00e9gation congolaise \u00e0 en percevoir tous les enjeux rendait le rapport de forces profond\u00e9ment in\u00e9galitaire. Il est d\u00e8s lors peu \u00e9tonnant que la question du patrimoine culturel et historique congolais soit pass\u00e9e au second plan. Quand bien m\u00eame, lorsque le sujet \u00e9tait mis sur la table par les Congolais, les Belges s'effor\u00e7aient syst\u00e9matiquement de le tenir hors des n\u00e9gociations.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans son article, Sarah Van Beurden montre que le directeur du mus\u00e9e de Tervuren, Lucien Cahen, d\u00e9fendait dans les ann\u00e9es 70 un argumentaire visant \u00e0 conserver \u00e0 tout prix les collections de son mus\u00e9e. En l'occurrence, Cahen questionnait la focalisation congolaise sur le mus\u00e9e de Tervuren plut\u00f4t que sur les nombreuses collections priv\u00e9es d'art congolais existant en d'autres endroits du monde et instillait le doute sur la capacit\u00e9 du nouvel \u00c9tat \u00e0 assumer la prise en charge de son h\u00e9ritage culturel, contribuant ainsi \u00e0 l'image d'un \u00c9tat congolais instable et donc peu cr\u00e9dible. Cahen mettait \u00e9galement en \u00e9vidence les points suivants : la valeur \u00ab universelle \u00bb des collections du mus\u00e9e et la l\u00e9galit\u00e9 du processus d'acquisition des dites œuvres d'art. Soulignons que ce discours \u00ab l\u00e9galiste \u00bb, encore entendu de nos jours, fait appel \u00e0 la l\u00e9gitimit\u00e9 d'un ordre juridique qui \u00e9tait alors... colonial. Par ailleurs, selon Martin Vander Elst, chercheur \u00e0 l'UCLouvain, le recours \u00e0 de tels arguments rel\u00e8ve de la \u003Ci\u003E\u00ab fiction juridique patrimoniale qui n'est dans le fond rien d'autre que la traduction du droit des vainqueurs \u00e0 la rapine et au blanchiment du fruit de leur larcin \u00bb\u003C\/i\u003E [\u003Ca href=\"#nb4\" name=\"nh4\"\u003E4\u003C\/a\u003E].\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EParall\u00e8lement \u00e0 ce discours public, face aux accusations congolaises qui reprochaient aux autorit\u00e9s belges leurs manœuvres dilatoires, Cahen usa d'un discours d\u00e9politisant dans son dialogue avec le gouvernement congolais. Tandis que ces derniers revendiquaient la restitution de leur patrimoine culturel, Cahen insistait sur l'\u00e9tablissement d'un programme de \u00ab collaboration \u00bb entre les deux \u00c9tats, dissimulant derri\u00e8re des apparences \u00e9galitaires (discussion \u003Ci\u003E\u00ab d'un \u00c9tat \u00e0 un autre \u00bb\u003C\/i\u003E) la relation profond\u00e9ment d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9e entre la Belgique et son ancienne colonie. On peut observer que les m\u00eames termes sont actuellement utilis\u00e9s \u00e0 propos des demandes de r\u00e9parations et compensations \u00e9conomiques par rapport aux crimes commis pendant la colonisation. Utiliser le terme \u00ab restitution \u00bb ou \u00ab r\u00e9paration \u00bb reviendrait en effet \u00e0 reconna\u00eetre le r\u00f4le moral de la Belgique dans la colonisation, et \u00e0 conc\u00e9der que les collections de Tervuren appartiennent, au moins pour partie, bel et bien au peuple congolais.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cbig\u003ELes deux mus\u00e9es\u003C\/big\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEn 1965, l'arriv\u00e9e au pouvoir de Mobutu laissa esp\u00e9rer pour le gouvernement belge une relation moins conflictuelle entre les deux pays : le dictateur semblait initialement faire peu de cas de l'h\u00e9ritage culturel de son pays et paraissait plus \u00ab accomodant \u00bb que Lumumba, lorsque ce dernier \u00e9tait Premier Ministre de la RDC. Toutefois, le succ\u00e8s international de l'exposition Art of the Congo, qui voyait le mus\u00e9e de Tervuren pr\u00eater plusieurs œuvres prestigieuses \u00e0 des mus\u00e9es am\u00e9ricains entre 67 et 69, fut mal accept\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 congolais. L'exposition, pr\u00e9sent\u00e9e comme un partenariat belgo-am\u00e9ricain, \u00e9tait r\u00e9v\u00e9latrice de l'incurie du nouveau r\u00e9gime quant \u00e0 la dispersion de son patrimoine. C'est ainsi que Mobutu, apr\u00e8s une p\u00e9riode initiale de bonne entente avec les autorit\u00e9s belges, se fit plus revendicatif d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 60 : la restitution des œuvres d'art devint un enjeu de souverainet\u00e9 nationale. Le dictateur r\u00e9activa alors le discours de \u00ab restitution \u00bb du patrimoine congolais, et entama les n\u00e9gociations en ce sens avec le gouvernement belge.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELes discussions entre les deux pays aboutirent en 1971 \u00e0 la cr\u00e9ation de l'IMNZ (Institut des Mus\u00e9es Nationaux du Za\u00efre [\u003Ca href=\"#nb5\" name=\"nh5\"\u003E5\u003C\/a\u003E]) projet de grande envergure destin\u00e9 \u00e0 devenir la vitrine culturelle du Congo, et visant \u00e0 la cr\u00e9ation de plusieurs mus\u00e9es nationaux congolais. Du c\u00f4t\u00e9 belge, on esp\u00e9rait ainsi pacifier le \u00ab contentieux \u00bb et enterrer les revendications congolaises, en se donnant l'image d'une ancienne colonie bienveillante, prodiguant son aide dans le cadre d'une gracieuse aide au d\u00e9veloppement. Concr\u00e8tement, la Belgique proposait son expertise et une aide financi\u00e8re, elle mettait \u00e9galement \u00e0 disposition trois \u00ab conseillers techniques \u00bb afin de guider et former les futurs dirigeants des mus\u00e9es congolais. Lucien Cahen \u00e9tait par ailleurs nomm\u00e9 directeur g\u00e9n\u00e9ral de l'IMNZ. Du c\u00f4t\u00e9 congolais, la perspective est tout autre : l'accord avec la Belgique n'\u00e9tait per\u00e7u que comme une premi\u00e8re \u00e9tape. La cr\u00e9ation des nouveaux mus\u00e9es \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme un pr\u00e9requis \u00e0 la restitution du patrimoine national, et l'aide de la Belgique, une obligation morale de la part d'une ancienne puissance colonisatrice. Pendant ce temps, les collections d'art congolais restaient en Belgique.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELes Congolais se rendirent assez rapidement compte de la manœuvre. Apr\u00e8s quelques ann\u00e9es de collaboration, les fruits du partenariat \u00e9taient plut\u00f4t maigres : aucune œuvre d'art n'avait \u00e9t\u00e9 rapatri\u00e9e et les belges tenaient toujours les postes les plus \u00e9lev\u00e9s dans les mus\u00e9es de l'IMNZ. Des accusations de n\u00e9o-colonialisme \u00e9clat\u00e8rent. Les Congolais consid\u00e9raient en effet que l'objectif de formation de cadres avait \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9 au second plan par les Belges. Plus sp\u00e9cifiquement, ils pointaient le double discours du mus\u00e9e de Tervuren qui profitait du partenariat pour mener des missions de recherche et de collecte d'œuvres d'art pour son propre compte, derri\u00e8re un discours polic\u00e9.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cbig\u003EZa\u00efrianisation et authenticit\u00e9\u003C\/big\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ESarah van Beurden revient ensuite sur le programme de \u00ab za\u00efrianisation \u00bb de Mobutu. D\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 70, le leader congolais d\u00e9veloppait en effet ce concept dans un but de r\u00e9appropriation par la population de leur identit\u00e9 pr\u00e9-coloniale. Si ce concept a pu \u00eatre mobilis\u00e9 dans le cadre \u00e9conomique pour nationaliser plusieurs entreprises occidentales (par exemple l'Union Mini\u00e8re du Haut Katanga, symbole du capitalisme belge), dans le champ culturel, la za\u00efrianisation prit corps \u00e0 travers le concept d'\u00ab authenticit\u00e9 \u00bb. Le retour \u00e0 une culture plus traditionnelle, \u00ab authentique \u00bb, se traduisait notamment par un rejet des influences occidentales, comme en t\u00e9moignaient le changement de nom des villes za\u00efroises (L\u00e9opoldville devint Kinshasa, Elisabethville devint Lubumbashi, etc.), l'abandon des noms chr\u00e9tiens ou la r\u00e9-adoption des codes vestimentaires traditionnels (\u003Ci\u003Eabacost\u003C\/i\u003E pour \u003Ci\u003E\u00ab \u00e0 bas le costume \u00bb\u003C\/i\u003E).\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDans ce contexte, la restitution de l'art congolais revint sur le devant de la sc\u00e8ne, notamment \u00e0 l'agenda international. Mobutu, rendu \u00e0 l'\u00e9vidence de la mauvaise volont\u00e9 belge en la mati\u00e8re, usa de son statut pour mettre la pression sur la Belgique. En 1973, lors d'une conf\u00e9rence internationale de critiques d'art se d\u00e9roulant \u00e0 Kinshasa, le leader congolais avait une premi\u00e8re fois d\u00e9nonc\u00e9 la colonisation comme une \u00e9poque de \u003Ci\u003E\u00ab pillage syst\u00e9matique \u00bb\u003C\/i\u003E, un langage qu'il allait r\u00e9utiliser par la suite pour critiquer les positions de l'UNESCO (particuli\u00e8rement une Convention de 1970 qui ent\u00e9rinait la non-r\u00e9troactivit\u00e9 des possessions nationales, et donc l'ill\u00e9gitimit\u00e9 d'une demande de restitution pour les pays colonis\u00e9s). En octobre 1973, il alla jusqu'\u00e0 porter son message devant l'Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de l'ONU, d\u00e9non\u00e7ant le pillage syst\u00e9matique et sauvage des œuvres artistiques congolaises et demandant \u00e0 l'ONU de voter une r\u00e9solution pour la restitution de ce patrimoine [\u003Ca href=\"#nb6\" name=\"nh6\"\u003E6\u003C\/a\u003E]. L'attitude assertive de Mobutu n'\u00e9tait pas exempte de toute arri\u00e8re-pens\u00e9e strat\u00e9gique : elle permettait conjointement de critiquer ouvertement la Belgique tout en se positionnant aux yeux du monde comme une figure de proue du mouvement de d\u00e9colonisation. Les relations avec la Belgique devinrent plus tendues \u00e0 mesure que les demandes du gouvernement congolais se firent plus insistantes. Pour autant, cette attitude n'aboutit \u00e0 aucun r\u00e9sultat imm\u00e9diat. Il \u00e9tait difficile d'aboutir \u00e0 un accord international et les Belges \u00e9taient particuli\u00e8rement irrit\u00e9s de ces changements d'attitude, qu'ils consid\u00e9raient comme le sympt\u00f4me d'une instabilit\u00e9 du r\u00e9gime congolais et de son leader. Particuli\u00e8rement, l'attitude congolaise mettait \u00e0 mal le discours de \u00ab coop\u00e9ration au d\u00e9veloppement \u00bb que le gouvernement belge entendait mettre en avant comme vitrine.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EDe mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les pays europ\u00e9ens contest\u00e8rent syst\u00e9matiquement le langage utilis\u00e9 par leurs anciennes colonies dans les institutions internationales. Les anciens colonisateurs insist\u00e8rent sur l'incapacit\u00e9 de ces pays \u00e0 reprendre en charge leur patrimoine. En 1973, quelques semaines apr\u00e8s le discours de Mobutu aux Nations Unies, le ministre belge des Affaires \u00e9trang\u00e8res, Renaat Van Elslande, vint prononcer un discours \u00e0 Kinshasa dans lequel il abordait enfin la question d'un \u00e9ventuel \u00ab transfert \u00bb d'œuvres d'art. La position belge \u00e9tait la suivante : le gouvernement pouvait d\u00e9sormais l'envisager, mais les transferts seraient consid\u00e9r\u00e9s comme un \u00ab cadeau \u00bb de la Belgique, conc\u00e9d\u00e9 dans le cadre de la relation de \u00ab coop\u00e9ration au d\u00e9veloppement \u00bb entre les deux pays. La Belgique conditionnait donc ledit transfert \u00e0 l'adoption d'un discours neutralis\u00e9, exempt de l'attitude plus de confrontation du leader za\u00efrois.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cbig\u003EDes transferts d\u00e9cevants\u003C\/big\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EIl fallut cependant attendre 1976 pour qu'un accord aboutisse entre les deux pays sur la question du patrimoine. Le Za\u00efre \u00e9tait alors fragilis\u00e9 \u00e9conomiquement, ses politiques de nationalisations s'\u00e9tant r\u00e9v\u00e9l\u00e9es d\u00e9sastreuses, et l'IMNZ \u00e9tait confront\u00e9 \u00e0 une baisse dramatique de ses financements. Dans le cadre d'un accord de compensation de propri\u00e9taires belges (dont les entreprises avaient \u00e9t\u00e9 nationalis\u00e9es durant la za\u00efrianisation), la Belgique d\u00e9cidait de poursuivre sa collaboration (et donc son financement) avec l'IMNZ. Dans un geste symbolique, le ministre Van Elslande annon\u00e7a le retour de 1.042 objets d'art congolais vers le mus\u00e9e d'art national de Kinshasa. L'\u00e9v\u00e9nement suscita autant d'espoir du c\u00f4t\u00e9 congolais que de crainte du c\u00f4t\u00e9 du mus\u00e9e de Tervuren : n'\u00e9tait-ce pas l\u00e0 un t\u00e9moignage de la reconnaissance de la dette historique belge ? Les espoirs congolais s'\u00e9vanouirent cependant rapidement : sur le millier d'objets restitu\u00e9s, seulement une centaine \u00e9tait la propri\u00e9t\u00e9 du mus\u00e9e de Tervuren. La majorit\u00e9 des autres objets avaient \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9s au mus\u00e9e de Tervuren pendant la p\u00e9riode d'ind\u00e9pendance et pouvaient difficilement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme propri\u00e9t\u00e9 belge. Surtout, la majorit\u00e9 des objets d'art avait peu de valeur et le mus\u00e9e de Tervuren gardait jalousement les pi\u00e8ces de prestige. Aucun accord majeur de restitution du patrimoine n'aboutit ult\u00e9rieurement le Congo et la Belgique. Pire : l'instabilit\u00e9 politique des ann\u00e9es 1990 et 2000 eut pour cons\u00e9quence l'apparition de certaines œuvres d'art congolais au march\u00e9 noir, dont certaines \u00e9taient propri\u00e9t\u00e9 de l'IMNZ, l\u00e9gitimant ainsi les craintes formul\u00e9es par le mus\u00e9e de Tervuren.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cbig\u003EL'avenir du mus\u00e9e de Tervuren : une question politique\u003C\/big\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAu lendemain de son \u00e9lection, le pr\u00e9sident fran\u00e7ais Emmanuel Macron avait command\u00e9 aux expert∙e∙s B\u00e9n\u00e9dicte Savoy et Felwine Sarr un rapport [\u003Ca href=\"#nb7\" name=\"nh7\"\u003E7\u003C\/a\u003E] sur la restitution, temporaire ou d\u00e9finitive, vers leurs pays d'origine, du patrimoine africain d\u00e9tenu par l'\u00c9tat fran\u00e7ais. Ledit rapport, remis en novembre 2018, avait fait grand bruit. En soulignant le fait que \u003Ci\u003E\u00ab la quasi-totalit\u00e9 du patrimoine mat\u00e9riel des pays d'Afrique situ\u00e9s au sud du Sahara se trouve conserv\u00e9e hors du continent \u00bb\u003C\/i\u003E, le rapport insistait sur la restitution dudit patrimoine et avait provoqu\u00e9, sans surprise, une lev\u00e9e de boucliers de certaines personnalit\u00e9s et institutions fran\u00e7aises [\u003Ca href=\"#nb8\" name=\"nh8\"\u003E8\u003C\/a\u003E]. Depuis, les recommandations sont rest\u00e9es lettre morte. Toutefois, il s'agit d'une premi\u00e8re \u00e9tape fondamentale qui a permis de l\u00e9gitimer certaines revendications africaines en la mati\u00e8re, et sur laquelle se b\u00e2tiront d'autres objectifs futurs.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAujourd'hui, alors qu'un travail de m\u00e9moire semble se dessiner au niveau belge et que l'\u00e9lection de F\u00e9lix Tshisekedi laisse entrevoir un espoir de stabilisation durable du Congo, le destin du patrimoine congolais et de sa restitution devrait faire l'objet d'un d\u00e9bat public. Il est \u00e9galement \u00e9vident que la Commission V\u00e9rit\u00e9 et R\u00e9conciliation devra se positionner quant \u00e0 la restitution du patrimoine artistique congolais. Ce serait l'occasion pour la Belgique de se d\u00e9partir de son discours artificiellement \u00e9galitaire en reconnaissant sa dette historique et symbolique, et de rendre une partie du patrimoine congolais, conserv\u00e9 ill\u00e9gitimement depuis des d\u00e9cennies \u00e0 Tervuren. Car, parmi les 180.000 (!) objets qui y sont entrepos\u00e9s, en grande partie issus du Congo, nombreux sont ceux qui sont susceptibles d'\u00eatre rapatri\u00e9s vers leur pays d'origine. Sans une volont\u00e9 politique, sans inventaire, ils risquent \u00e0 ce rythme d'y rester encore longtemps.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cbig\u003ENotes\u003C\/big\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh1\" name=\"nb1\"\u003E1\u003C\/a\u003E] Voir interview de la d\u00e9put\u00e9e Ecolo V\u00e9ronique Waterschoot pour plus d'infos sur ce projet de r\u00e9solution \u003Ca href=\"https:\/\/cadtm.org\/Memoire-Coloniale-Interview-de-Veronique-Waterschoot\"\u003Ecadtm.org\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh2\" name=\"nb2\"\u003E2\u003C\/a\u003E] Van Beurden Sarah, \u00ab Restitution or Cooperation ? Competing visions of Post-Colonial Cultural Development in Africa \u00bb. Disponible sur \u003Ca href=\"https:\/\/pure.mpg.de\/rest\/items\/item_2281200_9\/component\/file_2640567\/content\"\u003Epure.mpg.de\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh3\" name=\"nb3\"\u003E3\u003C\/a\u003E] \u00c0 voir \u00e0 ce sujet, le film \u003Ci\u003ECaoutchouc rouge, rouge Coltan\u003C\/i\u003E, de Jean-Pierre Griez (2018).\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh4\" name=\"nb4\"\u003E4\u003C\/a\u003E] Martin Vander Elst : \u00ab Politique de la restitution : reclaiming Lusinga \u00bb.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh5\" name=\"nb5\"\u003E5\u003C\/a\u003E] Initialement IMNC. Sous l'impulsion de Mobutu, le Congo changera de nom en octobre 1971.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh6\" name=\"nb6\"\u003E6\u003C\/a\u003E] \u003Ci\u003E\u00ab Pendant la p\u00e9riode coloniale, nous avons subi non seulement le colonialisme, l'esclavagisme, l'exploitation \u00e9conomique, mais aussi et surtout un pillage sauvage et syst\u00e9matique de toutes nos œuvres artistiques. C'est ainsi que les pays riches se sont appropri\u00e9 nos meilleures et uniques pi\u00e8ces artistiques. Et nous sommes pauvres non seulement \u00e9conomiquement, mais aussi culturellement... C'est pourquoi je demande \u00e9galement que cette Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale vote une r\u00e9solution demandant aux puissances riches qui poss\u00e8dent des œuvres d'art des pays pauvres d'en restituer une partie afin que nous puissions enseigner \u00e0 nos enfants et \u00e0 nos petits-enfants l'histoire de leur pays \u00bb\u003C\/i\u003E. Disponible sur \u003Ca href=\"https:\/\/undocs.org\/pdf?symbol=fr\/A\/PV.2140\"\u003Eundocs.org\u003C\/a\u003E.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh7\" name=\"nb7\"\u003E7\u003C\/a\u003E] SARR Felwine et SAVOY B\u00e9n\u00e9dicte, \u00ab Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle \u00e9thique relationnelle \u00bb, 2018, disponible sur \u003Ca href=\"http:\/\/restitutionreport2018.com\"\u003Erestitutionreport2018.com\u003C\/a\u003E.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E[\u003Ca href=\"#nh8\" name=\"nb8\"\u003E8\u003C\/a\u003E] Citons par exemple les propos de St\u00e9phane Martin, pr\u00e9sident du Mus\u00e9e du quai Branly, qui qualifiait le rapport de \u003Ci\u003E\u00ab document sur la perception, dans la jeunesse et l'intelligentsia africaines, d'une frustration n\u00e9e de la colonisation et de ses cons\u00e9quences \u00bb\u003C\/i\u003E. Le Mus\u00e9e du quai Branly poss\u00e8de 70.000 œuvres d'art issues de l'Afrique subsaharienne, dont 46.000 obtenues pendant la p\u00e9riode coloniale.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"http:\/\/cadtm.org\/Ce-patrimoine-congolais-conserve-par-la-Belgique\"\u003Ecadtm.org\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E"}}