{"192824":{"id":"192824","parent":"191976","time":"1627400750","url":"http:\/\/www.legrandsoir.info\/la-passionnante-histoire-du-parti-communiste-chinois-3eme-partie.html","category":"Histoire","title":"La passionnante histoire du Parti Communiste Chinois. 3eme Partie","image":"http:\/\/newsnet.fr\/img\/newsnet_192824_b991c7.jpg","hub":"newsnet","url-explicit":"la-passionnante-histoire-du-parti-communiste-chinois-3eme-partie","admin":"newsnet","views":"77","priority":"3","length":"27433","lang":"","content":"\u003Cp\u003E\u003Cimg style=\" width:350px;\" src=\"http:\/\/newsnet.fr\/img\/newsnet_192824_b991c7.jpg\" \/\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EBruno GUIGUE\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Cb\u003ELa p\u00e9riode maoïste (1949-1976)\u003C\/b\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ED'une pauvret\u00e9 inouïe, la Chine, en 1949, est un pays ravag\u00e9 par quarante ans de guerre et d'anarchie. Compos\u00e9e \u00e0 90% de paysans fam\u00e9liques, la population a le niveau de vie le plus faible du monde : il est inf\u00e9rieur \u00e0 celui de l'Inde ex-britannique et de l'Afrique sub-saharienne. Sur cette terre où l'existence ne tient qu'\u00e0 un fil, l'esp\u00e9rance de vie est r\u00e9duite \u00e0 36 ans. Abandonn\u00e9e \u00e0 son ignorance, la population compte 85% d'analphabètes. C'est au regard de cet \u00e9tat initial qu'il faut juger des progrès accomplis. En 2021, l'\u00e9conomie chinoise repr\u00e9sente 18% du PIB mondial en parit\u00e9 de pouvoir d'achat, et elle a d\u00e9pass\u00e9 l'\u00e9conomie \u00e9tasunienne en 2014. La Chine est la première puissance exportatrice mondiale. Sa puissance industrielle repr\u00e9sente le double de celle des États-Unis et quatre fois celle du Japon. Premier partenaire commercial de 130 pays, elle a contribu\u00e9 \u00e0 30% de la croissance mondiale au cours des dix dernières ann\u00e9es. La Chine est le premier producteur mondial d'acier, de ciment, d'aluminium, de riz, de bl\u00e9 et de pommes de terre.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECe d\u00e9veloppement \u00e9conomique a am\u00e9lior\u00e9 les conditions d'existence mat\u00e9rielle des Chinois de façon spectaculaire. L'esp\u00e9rance de vie est pass\u00e9e de 36 \u00e0 64 ans sous Mao (de 1949 \u00e0 1976) et elle d\u00e9passe aujourd'hui 77,5 ans, soit plus que les États-Unis et beaucoup plus que l'Inde. Le taux de mortalit\u00e9 infantile est de 7‰ contre 30‰ en Inde et 6‰ aux États-Unis. L'analphab\u00e9tisme est \u00e9radiqu\u00e9. Le taux de scolarisation est de 98,9% dans le primaire et de 94,1% dans le secondaire. Selon l'\u00e9tude comparative des systèmes \u00e9ducatifs (PISA), la R\u00e9publique populaire de Chine est num\u00e9ro un mondial avec Singapour. Avec 400 millions de personnes, les classes moyennes chinoises sont les plus importantes du monde, et 150 millions de Chinois sont partis en vacances \u00e0 l'\u00e9tranger en 2019. En vingt ans, 700 millions de personnes ont \u00e9t\u00e9 extraites de la pauvret\u00e9, et le salaire moyen a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9 par huit. La grande pauvret\u00e9 a \u00e9t\u00e9 totalement \u00e9radiqu\u00e9e en 2021. Ce d\u00e9veloppement inouï est le r\u00e9sultat de 70 ans d'efforts titanesques, accompagn\u00e9s d'immenses sacrifices. Les Chinois ont invent\u00e9 un système socio-politique original, mais que les cat\u00e9gories en usage en Occident peinent \u00e0 d\u00e9crire. Loin d'être une dictature totalitaire, c'est un système n\u00e9o-imp\u00e9rial dont la l\u00e9gitimit\u00e9 repose sur l'am\u00e9lioration des conditions d'existence du peuple chinois. Pour conduire le d\u00e9veloppement du pays, les communistes chinois ont bâti une \u00e9conomie mixte pilot\u00e9e par un État fort.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EIl y a deux siècles, la Chine \u00e9tait encore l'atelier du monde. Aggravant ses contradictions internes, l'imp\u00e9rialisme occidental et japonais a ruin\u00e9 l'empire mandchou vieillissant. Les guerres du XXe siècle, \u00e0 leur tour, ont plong\u00e9 le pays dans le chaos. Aux yeux des Chinois, la R\u00e9publique populaire de Chine a pour vertu d'avoir mis fin \u00e0 ce long siècle de misère et d'humiliation qui commence en 1839 avec les « guerres de l'opium ». Lib\u00e9r\u00e9e et unifi\u00e9e par Mao, la Chine s'est engag\u00e9e sur la voie \u00e9troite du d\u00e9veloppement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 d'un pays arri\u00e9r\u00e9, semi-colonial et semi-f\u00e9odal. D'une pauvret\u00e9 aujourd'hui inimaginable, isol\u00e9e et sans ressources, elle a explor\u00e9 des chemins inconnus. Afin de sortir le pays du sous-d\u00e9veloppement et la population de la misère, le Parti communiste chinois a acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 le d\u00e9veloppement des forces productives, tout en proc\u00e9dant \u00e0 la transformation r\u00e9volutionnaire des rapports sociaux. La formule de l'exp\u00e9rience maoïste, en effet, c'est la lutte des classes plus le d\u00e9veloppement productif ; la conviction qu'il faut traquer sans cesse la r\u00e9surgence du vieux monde pour consolider le socialisme ; la croyance que l'\u00e9dification d'une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle passe par une mobilisation permanente, un effort prom\u00e9th\u00e9en pour supprimer les s\u00e9quelles du f\u00e9odalisme et du capitalisme.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAu lendemain de la proclamation de la R\u00e9publique populaire de Chine, le pays est \u00e0 reconstruire. La r\u00e9volution gronde dans les campagnes, et il faut rebâtir une \u00e9conomie viable. D\u00e9j\u00e0 insuffisante avant-guerre, la production agricole et industrielle est en chute libre. Install\u00e9s aux commandes du pays, les communistes entreprennent sans tarder les r\u00e9formes de structure. Deux grandes lois vont alors transformer la soci\u00e9t\u00e9 chinoise. D'une importance d\u00e9cisive, la loi sur le mariage, en 1950, met fin \u00e0 la famille patriarcale. L'\u00e9pouse cesse d'être une mineure, elle peut demander le divorce et pratiquer l'avortement. Instaurant l'\u00e9galit\u00e9 entre les sexes, la loi interdit le mariage d'enfants et la polygamie. Simultan\u00e9ment, la loi agraire confirme et \u00e9largit les acquis de la r\u00e9volution commenc\u00e9e en 1946. Les terres des propri\u00e9taires fonciers, mais aussi des clans familiaux, des temples et autres institutions traditionnelles, sont attribu\u00e9es aux paysans pauvres. A la fin de l'ann\u00e9e 1952, 45% des terres cultivables ont \u00e9t\u00e9 redistribu\u00e9es \u00e0 60% des paysans. La majorit\u00e9 de la paysannerie est d\u00e9sormais compos\u00e9e de paysans moyens, qui disposent d'une parcelle suffisante pour satisfaire leurs besoins. R\u00e9volution agraire d'une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent, qui s'accompagne de l'\u00e9limination brutale de nombreux propri\u00e9taires fonciers, surtout lorsqu'ils ont collabor\u00e9 avec les Japonais.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELa r\u00e9volution suit aussi son cours tumultueux dans les villes chinoises. Le « mouvement des Trois Anti » vise \u00e0 \u00e9radiquer la bureaucratie, la corruption et la pr\u00e9varication. Puis c'est le « mouvement des Cinq Anti » contre les pots-de-vin, la fraude fiscale, les escroqueries dans les fournitures de l'État, les contrats truqu\u00e9s et la diffusion d'informations confidentielles. En prenant pour cibles les entrepreneurs priv\u00e9s, les communistes mettent la main sur une grande partie de l'\u00e9conomie. En 1953, l'État contrôle 63% de la production industrielle. Avec la ligne de la « Nouvelle D\u00e9mocratie », toutefois, le pouvoir proclame l'union des quatre classes r\u00e9volutionnaires : la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale. Si le prol\u00e9tariat est repr\u00e9sent\u00e9 par le parti communiste, la bourgeoisie comprend une aile progressiste alli\u00e9e aux forces populaires et une aile « compradore » soumise \u00e0 l'\u00e9tranger. Des formes diverses d'\u00e9conomie pourront donc coexister, durant une quinzaine d'ann\u00e9es, afin de favoriser le d\u00e9veloppement des forces productives. Puis la collectivisation r\u00e9alisera graduellement le socialisme, ce dernier jetant les bases de la phase finale du processus r\u00e9volutionnaire, le communisme.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EOr cette ligne politique, qui pr\u00e9serve une \u00e9conomie mixte assise sur la petite propri\u00e9t\u00e9 paysanne, r\u00e9vèle rapidement ses limites. Comment assurer \u00e0 la Chine son ind\u00e9pendance si elle ne se dote pas d'un appareil industriel moderne ? Et comment acc\u00e9l\u00e9rer le d\u00e9veloppement industriel en maintenant les facteurs de production dans le carcan de la petite exploitation ? « On se fait battre en restant arri\u00e9r\u00e9 », r\u00e9pète Mao. Autant de contradictions qui vont trouver leur r\u00e9solution dans l'acc\u00e9l\u00e9ration de la marche vers le socialisme. Certains dirigeants, privil\u00e9giant l'agriculture et l'industrie l\u00e9gère, auraient pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement graduel. Mais la guerre de Cor\u00e9e souligne l'urgence de l'industrialisation. Soumise \u00e0 l'embargo occidental, la Chine se tourne vers l'URSS et s'inspire du modèle sovi\u00e9tique. Fond\u00e9e sur la planification, ce dernier \u00e9lève l'industrie lourde au rang de priorit\u00e9 absolue. Il implique la nationalisation des moyens de production, la gestion centralis\u00e9e de l'\u00e9conomie et le r\u00e9investissement syst\u00e9matique des exc\u00e9dents. Lors du lancement du premier plan quinquennal (1953-1957), Mao remplace la « Nouvelle D\u00e9mocratie » par la « Ligne g\u00e9n\u00e9rale de transition vers le socialisme » : il s'agit de « r\u00e9aliser, pendant une p\u00e9riode de 10 ou 15 ans maximum, l'industrialisation socialiste et la transformation socialiste de l'agriculture, de l'artisanat, de l'industrie et du commerce capitalistes ».\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe financement du premier plan quinquennal traduit cette orientation : la majorit\u00e9 des fonds sont destin\u00e9s \u00e0 l'industrie lourde. Afin d'accumuler les capitaux n\u00e9cessaires \u00e0 l'industrialisation, le gouvernement instaure le monopole d'État sur le commerce des matières premières et des produits agricoles. Dans les campagnes, la r\u00e9forme agraire a \u00e9limin\u00e9 les propri\u00e9taires fonciers et cr\u00e9\u00e9 une myriade de petites exploitations familiales. Mais ces cultivateurs ne possèdent ni machines agricoles, ni semences de qualit\u00e9, ni engrais chimiques. Avec ses faibles rendements, l'\u00e9conomie rurale reste vuln\u00e9rable aux al\u00e9as climatiques. Sa croissance lente compense \u00e0 peine la pouss\u00e9e d\u00e9mographique. Pour accroître la productivit\u00e9, le gouvernement encourage la constitution de coop\u00e9ratives d'entraide. Avec le premier plan quinquennal, le mouvement s'amplifie, et les coop\u00e9ratives de production, qui sont de taille beaucoup plus importante, se multiplient. Dans un premier temps, les paysans demeurent propri\u00e9taires de leur parcelle, et la coop\u00e9ration fait appel au volontariat. Mais le parti se range \u00e0 l'avis de Mao qui pr\u00e9conise une g\u00e9n\u00e9ralisation des « coop\u00e9ratives sup\u00e9rieures », grosses unit\u00e9s de travail dans lesquelles les terres, les bêtes et les outils sont collectivis\u00e9s. En 1957, ces coop\u00e9ratives regroupent la quasi-totalit\u00e9 des paysans chinois. Initialement programm\u00e9e sur une p\u00e9riode de 10 \u00e0 15 ans, la collectivisation de l'agriculture a \u00e9t\u00e9 accomplie en trois ans.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEnquêtant sur place en 1956, l'agronome Ren\u00e9 Dumont note que la collectivisation acc\u00e9lère la modernisation de l'agriculture : « La grandiose transformation en cours n'est pas seulement la suppression du microfundium inadapt\u00e9 au mat\u00e9riel moderne, l'agrandissement des parcelles et des unit\u00e9s de production. Dans l'esprit du Parti et d'une fraction notable des paysans, elle est d'abord la suite de la conquête du sol, de la r\u00e9forme agraire ». Cette transformation du monde rural passe \u00e9galement par l'\u00e9ducation : « Il a fallu improviser une \u00e9lite nouvelle \u00e0 partir des anciens parias, ex-paysans pauvres et ouvriers, presque tous illettr\u00e9s au d\u00e9part. La liquidation de l'analphab\u00e9tisme d\u00e9buta dans l'Arm\u00e9e rouge et au village, par les moyens les plus rudimentaires ». Un r\u00e9seau culturel le compl\u00e9tera, « avec cin\u00e9mas ambulants, bibliothèques, groupes de th\u00e9âtre amateur ». Une irruption de la culture de masse dans les villages qui contribue \u00e0 la popularit\u00e9 des r\u00e9formes : « Dans l'esprit du paysan chinois, ces rapides progrès culturels sont mis \u00e0 l'actif du Parti : il a combattu plus volontiers dans l'arm\u00e9e qui se souciait de lui apprendre \u00e0 lire ». Tout aussi importante est la transformation des rapports entre les sexes : « L'\u00e9mancipation f\u00e9minine est aussi port\u00e9e \u00e0 son cr\u00e9dit : libre choix de l'\u00e9pouse, suppression du concubinage, de l'asservissement \u00e0 la belle-mère ». Le r\u00e9sultat de la loi de 1950 dans les campagnes est palpable : « La paysanne chinoise se voit mieux respect\u00e9e et consid\u00e9r\u00e9e ; elle participe davantage au travail des champs - progrès discutable - comme \u00e0 la direction des affaires du village ». Avec la collectivisation agricole, enfin, la sant\u00e9 publique devient une priorit\u00e9 : « Le paysan met aussi \u00e0 l'actif du Parti les r\u00e9alisations en matière d'hygiène ; la sage-femme comp\u00e9tente chasse la vieille matrone, la pouponnière soulage la mère, le dispensaire du village permet les premiers soins, la vaccination se r\u00e9pand » (1).\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAvec la « Ligne g\u00e9n\u00e9rale de transition vers le socialisme », ce n'est pas seulement la collectivisation agricole qui est \u00e0 l'ordre du jour. C'est aussi la socialisation de l'industrie, du commerce et de l'artisanat. Mais contrairement aux propri\u00e9taires fonciers, les entrepreneurs ne sont pas consid\u00e9r\u00e9s comme des ennemis de classe. Ils appartiennent \u00e0 cette « bourgeoisie nationale » qui est l'alli\u00e9e historique du parti et dont l'\u00e9toile figure sur le drapeau de la R\u00e9publique populaire de Chine au côt\u00e9 du prol\u00e9tariat, de la paysannerie et de la petite bourgeoisie. On n'h\u00e9site pas \u00e0 fustiger ceux d'entre eux dont le comportement est blâmable, mais il n'est pas question de liquider cette cat\u00e9gorie sociale et de confisquer les entreprises priv\u00e9es. Conscient de l'importance des activit\u00e9s industrielles et commerciales, le gouvernement organise leur rachat progressif sous la forme d'entreprises mixtes. Politique conduite avec m\u00e9thode et pr\u00e9caution, qui a permis d'employer le savoir-faire du secteur priv\u00e9 en l'absorbant peu \u00e0 peu dans le secteur collectivis\u00e9. De toutes façons, les capitalistes n'ont guère le choix. L'État contrôlant le cr\u00e9dit et l'approvisionnement, ils renoncent bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 \u00e0 leurs privilèges. A la fin du premier plan quinquennal, en 1957, la R\u00e9publique populaire de Chine a achev\u00e9 la transformation socialiste de la propri\u00e9t\u00e9 des moyens de production dans l'agriculture, l'industrie et le commerce. Processus r\u00e9volutionnaire, cette socialisation s'est souvent effectu\u00e9e dans l'enthousiasme, mais elle g\u00e9nère de nouvelles contradictions.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EL'arri\u00e9ration et le d\u00e9labrement du pays, en effet, exigeaient une concentration des moyens incompatible avec le maintien de la petite propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. En rationalisant l'allocation du capital, la collectivisation a permis une croissance vigoureuse du produit int\u00e9rieur brut et l'attribution d'un revenu très faible, mais relativement \u00e9galitaire, \u00e0 l'ensemble de la population. Au prix d'un pr\u00e9lèvement important sur l'activit\u00e9 \u00e9conomique, notamment sur l'agriculture, elle a rendu possible le d\u00e9collage industriel et port\u00e9 le taux d'investissement \u00e0 des hauteurs in\u00e9gal\u00e9es. Comme l'industrialisation repose sur le contrôle strict des salaires, cette strat\u00e9gie n\u00e9cessite une mobilisation permanente. Faute d'allocation des ressources par les prix, l'incitation li\u00e9e \u00e0 la recherche du profit est inexistante. Le d\u00e9veloppement doit alors s'appuyer sur « des incitations non mat\u00e9rielles », constamment exalt\u00e9es par des campagnes où l'on vante les m\u00e9rites du socialisme. Afin de maintenir le contrôle de l'État sur les comportements \u00e9conomiques, toute possibilit\u00e9 d'obtenir un revenu en dehors du système de planification est vou\u00e9e \u00e0 disparaître.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELargement inspir\u00e9 du modèle sovi\u00e9tique, le d\u00e9veloppement de la Chine repose sur les deux piliers de la collectivisation et de la planification. Il correspond aux donn\u00e9es objectives d'un pays extrêmement pauvre où tout est \u00e0 construire, \u00e0 nouveaux frais et sans aide ext\u00e9rieure. La mobilisation g\u00e9n\u00e9rale de la population, sous la conduite du Parti, a jet\u00e9 les bases d'une \u00e9conomie moderne, tout en faisant reculer l'analphab\u00e9tisme et la maladie. Le pays demeure très pauvre, mais il amorce un processus de d\u00e9veloppement qui sera ininterrompu jusqu'\u00e0 nos jours. Politique brutale, qui impose le sacrifice du confort mat\u00e9riel tout en r\u00e9partissant \u00e9quitablement la p\u00e9nurie. Mais politique couronn\u00e9e de succès, car c'est durant le premier plan quinquennal que la Chine s'arrache \u00e0 la misère. Le paradoxe, c'est que ces r\u00e9sultats spectaculaires vont pousser le Parti \u00e0 s'engager dans une voie p\u00e9rilleuse. Avec le Grand bond en avant, lanc\u00e9 en 1958, les dirigeants chinois entendent prendre leurs distances avec le modèle sovi\u00e9tique. L'autonomie des communes populaires, la construction de milliers de hauts fourneaux dans les campagnes et la mobilisation r\u00e9volutionnaire de la paysannerie pour « r\u00e9aliser le communisme » repr\u00e9sentent une voie chinoise qui tranche avec le système stalinien.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EEntreprise prom\u00e9th\u00e9enne aux objectifs d\u00e9mesur\u00e9s, illusoire voie rapide vers le communisme, le Grand Bond souffre d'abord d'un vice de conception. Mais ce dernier est aggrav\u00e9 par les erreurs et les malversations : certains secr\u00e9taires de province truquent les chiffres pour faire valoir des r\u00e9sultats imaginaires. Dop\u00e9 par les succès initiaux, l'emballement de la machine a des cons\u00e9quences dramatiques lorsque s'effondre la production agricole. Mais si la situation tourne \u00e0 la catastrophe, c'est aussi parce qu'aux erreurs humaines s'ajoutent les d\u00e9sastres climatiques. L'ann\u00e9e 1958 b\u00e9n\u00e9ficie d'un climat favorable, mais le tiers des surfaces cultivables, en 1959-60, subit une s\u00e9cheresse de printemps suivie de typhons d\u00e9vastateurs. Situation d'autant plus p\u00e9rilleuse que l'embargo occidental interdit \u00e0 la Chine d'importer un seul grain de bl\u00e9 en provenance des pays d\u00e9velopp\u00e9s. Triplement victime d'un programme erron\u00e9, des caprices du ciel et de l'anticommunisme \u00e9tranger, le pays accuse dès 1959 un net d\u00e9ficit de la production alimentaire. La famine qui en r\u00e9sulte est terrible, mais elle n'est pas la pire de celles qu'a connues le pays au cours du siècle : celle de 1928-30, \u00e0 l'\u00e9poque où le Guomindang dirigeait le pays, est au moins aussi meurtrière.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EMais peu importe : il faut discr\u00e9diter \u00e0 tout prix l'\u00e9poque maoïste, et le bilan de la famine de 1959-61 est gonfl\u00e9 comme une baudruche par des auteurs dont la m\u00e9diatisation est inversement proportionnelle au s\u00e9rieux de leurs travaux. Le chiffre de 36 millions de morts avanc\u00e9 par Yang Jisheng dans son livre \u003Ci\u003ETombstone\u003C\/i\u003E (2008), par exemple, ne repose sur aucune \u00e9tude statistique pr\u00e9cise, et il est d\u00e9menti par l'analyse des taux de mortalit\u00e9 au cours des ann\u00e9es 1959-61. « Bien que l'accroissement de la population des ann\u00e9es 1959-1961 ait \u00e9t\u00e9 inf\u00e9rieur \u00e0 celui enregistr\u00e9 entre 1956 et 1958, il \u00e9tait encore sup\u00e9rieur de 5,6 % \u00e0 la moyenne mondiale et beaucoup plus \u00e9lev\u00e9 que lors des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant 1949. Le taux de mortalit\u00e9 de 1959, 1960 et 1961 \u00e9tait respectivement de 1,46 %, 1,79 % et 1,42 %, soit une moyenne de 1,56 %, ce qui est \u00e0 peu près identique \u00e0 la moyenne mondiale de l'\u00e9poque, et bien inf\u00e9rieur au taux de mortalit\u00e9 des ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant 1949. Pendant les trois ann\u00e9es de famine, 30 952 300 personnes sont mortes, et par rapport au taux de mortalit\u00e9 inf\u00e9rieur de 11,4 % entre 1956 et 1958, il y a eu un exc\u00e9dent de 8,3 millions de d\u00e9cès », souligne Mobo Gao, chercheur chinois qui a v\u00e9cu sur place les ann\u00e9es 1959-61 (2). Quant au chiffre avanc\u00e9 par Franck Dikötter dans son livre \u003Ci\u003EMao's Great Famine\u003C\/i\u003E (2010), il est proprement d\u00e9lirant : l'auteur d\u00e9crète que la mortalit\u00e9 pour l'ann\u00e9e 1957 est de 10\/1000, soit un ratio plus bas que celui de la France en 1960, et il en d\u00e9duit de façon totalement absurde que la surmortalit\u00e9 imputable \u00e0 la famine du Grand Bond est de 45 millions de morts.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELes comptes fantastiques des d\u00e9tracteurs du maoïsme visent \u00e9videmment \u00e0 stigmatiser un r\u00e9gime qu'ils tiennent pour criminel. Ramen\u00e9 \u00e0 des donn\u00e9es objectives et situ\u00e9 dans son contexte, le drame des ann\u00e9es 1959-61 rappelle surtout que la Chine a longtemps \u00e9t\u00e9 un pays où la famine rôdait dans les campagnes. Elle a d'ailleurs atteint son paroxysme en 1928-30, où une terrible s\u00e9cheresse a fait 10 millions de victimes dans le nord du pays. En 1959, le pays demeure extrêmement pauvre en d\u00e9pit des premiers succès remport\u00e9s par le socialisme, et il s'extrait \u00e0 peine de la gangue de misère où il croupissait dix ans plus tôt. Un autre facteur de crise est g\u00e9n\u00e9ralement sous-estim\u00e9 : la forte croissance d\u00e9mographique. Car les progrès sanitaires et sociaux ont compliqu\u00e9 la tâche des responsables de l'\u00e9conomie chinoise. L'hygiène publique, les campagnes de vaccination et l'am\u00e9lioration des conditions de vie r\u00e9duisent la mortalit\u00e9 et stimulent la natalit\u00e9. Avec le boom d\u00e9mographique, le nombre de bouches \u00e0 nourrir augmente rapidement, et cette pouss\u00e9e met l'agriculture au d\u00e9fi de fournir l'alimentation n\u00e9cessaire. A la veille du Grand Bond, la croissance annuelle de la population oscille entre 2 et 2,5 %, tandis que la croissance de la production agricole n'excède pas 2 %. Cet \u00e9cart ne sera combl\u00e9 que progressivement, dans les ann\u00e9es 70, lorsque l'agriculture disposera de semences s\u00e9lectionn\u00e9es, de machines agricoles et d'engrais chimiques.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ECes contraintes objectives, au demeurant, n'empêchent pas la strat\u00e9gie maoïste de porter ses fruits, et l'\u00e9chec dramatique du Grand Bond est loin d'avoir bris\u00e9 l'\u00e9lan de la r\u00e9volution chinoise. Jusqu'\u00e0 la mort de Mao, la politique socialiste connaît des inflexions de trajectoire, mais elle consolide pour l'essentiel les acquis ant\u00e9rieurs. Hormis la s\u00e9quence chaotique de 1966-68, la p\u00e9riode qui suit la fin du Grand Bond est caract\u00e9ris\u00e9e par l'am\u00e9lioration de la situation \u00e9conomique et la consolidation des acquis sociaux. Marqu\u00e9es par le volontarisme du Grand Timonier, les « ann\u00e9es Mao » sont des ann\u00e9es de progrès incessant sur les plans \u00e9conomique, social, \u00e9ducatif et sanitaire. Certes le pays demeure très pauvre. Mais le succès de la Chine est impressionnant dans le domaine de l'\u00e9ducation, avec le recul massif de l'analphab\u00e9tisme : 85 % en 1949, moins de 15 % en 1975. Il l'est plus encore dans le domaine de la sant\u00e9, avec l'allongement spectaculaire de l'esp\u00e9rance de vie : atteignant 64 ans en 1976, elle est nettement sup\u00e9rieure \u00e0 la moyenne mondiale, et elle d\u00e9passe de 11 ans celle de l'Inde « d\u00e9mocratique ».\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ERien n'est plus instructif, en effet, que la comparaison entre les deux g\u00e9ants asiatiques. En 1950, la Chine ravag\u00e9e par la guerre se trouve dans un \u00e9tat de d\u00e9labrement et de misère pire que celui de l'Inde au lendemain de l'ind\u00e9pendance. Aujourd'hui, la Chine est la première puissance \u00e9conomique mondiale et son PIB repr\u00e9sente 4,5 fois celui de l'Inde. Il vaut mieux naître en Chine qu'en Inde, où le taux de mortalit\u00e9 infantile est quatre fois plus \u00e9lev\u00e9. Un tiers des Indiens n'ont ni \u00e9lectricit\u00e9 ni installations sanitaires, et la malnutrition touche 30% de la population. Comment expliquer un tel d\u00e9calage ? « La Chine a g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 l'accès \u00e0 l'enseignement primaire, aux soins m\u00e9dicaux et \u00e0 la protection sociale, et ce bien avant de se lancer dans des r\u00e9formes \u00e9conomiques orient\u00e9es vers le march\u00e9 », souligne l'\u00e9conomiste indien Amartya Sen, Prix Nobel 1998 (3). Cet \u00e9cart entre les deux puissances asiatiques, c'est le maoïsme qui l'a creus\u00e9 : en 1976 l'esp\u00e9rance de vie en Chine est de 64 ans contre 53 ans en Inde. L'Inde, contrairement \u00e0 la Chine, a manqu\u00e9 d'un investissement massif de la puissance publique dans l'\u00e9ducation et la sant\u00e9 : ce dont elle a souffert, c'est d'un d\u00e9ficit de socialisme.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EAujourd'hui, les Chinois savent bien que « la r\u00e9forme et l'ouverture » ont \u00e9t\u00e9 favoris\u00e9es par les efforts r\u00e9alis\u00e9s au cours de la p\u00e9riode ant\u00e9rieure. Contrairement aux Occidentaux, ils soulignent la continuit\u00e9 - en d\u00e9pit des changements de trajectoire - entre le maoïsme et le post-maoïsme. Aussi le regard qu'ils portent sur Mao Zedong est-il très \u00e9loign\u00e9 du discours dominant en Occident. La v\u00e9rit\u00e9 c'est que Mao a mis fin \u00e0 cent cinquante ans de d\u00e9cadence, de chaos et de misère. La Chine \u00e9tait morcel\u00e9e, d\u00e9vast\u00e9e par l'invasion japonaise et la guerre civile. Mao l'a unifi\u00e9e. En 1949, elle est le pays le plus pauvre du monde. Son PIB par tête atteint la moiti\u00e9 environ de celui de l'Afrique et moins des trois quarts de celui de l'Inde. Mais de 1950 \u00e0 1980, durant la p\u00e9riode maoïste, le PIB s'accroît de façon r\u00e9gulière (2,8 % par an), le pays s'industrialise, et la population passe de 550 millions \u00e0 1 milliard d'habitants.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EC'est un fait ind\u00e9niable : malgr\u00e9 l'\u00e9chec du Grand Bond, et malgr\u00e9 l'embargo occidental, la population chinoise a gagn\u00e9 28 ans d'esp\u00e9rance de vie sous Mao. Les progrès en matière d'\u00e9ducation et de sant\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 massifs. La femme chinoise - qui « porte la moiti\u00e9 du ciel », disait Mao -a \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9e et affranchie d'un patriarcat ancestral. En 1950, la Chine est en ruines. Trente ans plus tard, elle est un pays pauvre, mais c'est un État souverain, unifi\u00e9, \u00e9quip\u00e9, dot\u00e9 d'une industrie lourde. C'est une puissance nucl\u00e9aire, membre permanent du Conseil de s\u00e9curit\u00e9 des Nations Unies. L'atmosphère est frugale, la discipline s\u00e9vère, mais la population est nourrie, soign\u00e9e et \u00e9duqu\u00e9e comme elle ne l'a jamais \u00e9t\u00e9. En 1973, Alain Peyrefitte, ministre du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, soulignait les avanc\u00e9es sociales du maoïsme : « La notion des droits de l'individu, au nom de laquelle sont formul\u00e9es toutes les condamnations de la Chine populaire, garde-t-elle un sens dans un pareil contexte historique ? Et quel sens ? Les critiques sont port\u00e9es au nom des valeurs de base de la soci\u00e9t\u00e9 occidentale, non \u00e0 celui des valeurs chinoises. Comme la notion de bonheur, celle de libert\u00e9 est relative. La r\u00e9volution a donn\u00e9 aux Chinois, non seulement une libert\u00e9 collective, dont ils \u00e9taient priv\u00e9s depuis que leur pays avait \u00e9t\u00e9 vassalis\u00e9 et d\u00e9pec\u00e9, mais quelques libert\u00e9s individuelles que beaucoup ne soupçonnaient pas : elle a lib\u00e9r\u00e9 les paysans pauvres des propri\u00e9taires fonciers ; les affam\u00e9s, de la disette ; les endett\u00e9s, des usuriers ; les fils, du despotisme de leur père ; les femmes, de la tyrannie de leur mari ; les fonctionnaires, des pr\u00e9varications de leur chef ; le peuple, de la misère. La force irr\u00e9sistible qui avait pouss\u00e9 les masses \u00e0 se joindre \u00e0 la croisade men\u00e9e par l'Arm\u00e9e rouge, ce fut un espoir de lib\u00e9ration : qui pourrait dire qu'il a \u00e9t\u00e9 entièrement d\u00e9çu ? Croit-on que beaucoup de Chinois n'aient pas conscience que leur destin collectif est meilleur que l'ancien ? Quand ils \u00e9voquaient la Lib\u00e9ration, il s'agit pour la majorit\u00e9 d'entre eux, en d\u00e9pit de certaines apparences, d'une r\u00e9alit\u00e9. La Chine r\u00e9capitule en quelques d\u00e9cennies l'\u00e9volution que les pays occidentaux ont connue en quelques siècles » (4).\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003EBruno Guigue\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ERen\u00e9 Dumont, \u003Ci\u003ER\u00e9volution dans les campagnes chinoise\u003C\/i\u003E, Seuil, 1957, pp. 340-42.\u003Cbr \/\u003E\nMobo Gao, \u003Ci\u003EBataille pour le pass\u00e9 de la Chine, Mao-Ts\u00e9-toung et la R\u00e9volution culturelle\u003C\/i\u003E, Delga, 2020, p. 233.\u003Cbr \/\u003E\nJean Drèze et Amartya Sen, \u003Ci\u003ESplendeur de l'Inde ? D\u00e9veloppement, d\u00e9mocratie et in\u00e9galit\u00e9s\u003C\/i\u003E, Flammarion, 2014, p. 83.\u003Cbr \/\u003E\nAlain Peyrefitte, \u003Ci\u003EQuand la Chine s'\u00e9veillera, le monde tremblera\u003C\/i\u003E, Plon, 1973, T. 2, p. 297.\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003ELe 18 juin 2021\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E»» \u003Ca href=\"https:\/\/lesakerfrancophone.fr\/la-passionnante-histoire-du-parti-communiste-chinois-3eme-partie\"\u003Elesakerfrancophone.fr\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E\u003Cp\u003E\u003Ca href=\"http:\/\/www.legrandsoir.info\/la-passionnante-histoire-du-parti-communiste-chinois-3eme-partie.html\"\u003Elegrandsoir.info\u003C\/a\u003E\u003C\/p\u003E"}}