
par Rodrigo Romaneli
De la partition coloniale de l'Afrique au colonialisme énergétique du XXIe siècle.
Vendredi 9 janvier 1885. Berlin. Autour d'Otto von Bismarck, quatorze puissances européennes signent l'Acte final de la Conférence de Berlin. L'objectif déclaré : «civiliser» l'Afrique. La réalité : le partage du continent après des siècles de traite négrière et de commerce inégalitaire. Aucun Africain n'est présent dans la salle. Sur les cartes étrangères, des frontières rectilignes sont tracées, ignorant 10 000 entités politiques et ethniques préexistantes, au service exclusif des intérêts impériaux. Le partage est légitimé par la rhétorique de la «mission civilisatrice», mais il laisse derrière lui des horreurs et des conflits qui, un siècle et demi plus tard, continuent de façonner des continents entiers.
Vendredi 9 janvier 2026. Washington. Autour du président américain Donald Trump, une quinzaine de dirigeants de grandes compagnies pétrolières - de Chevron à ExxonMobil - se réunissent à la Maison-Blanche pour décider de l'avenir de la ceinture de l'Orénoque, la plus grande réserve de pétrole brut au monde. Les Vénézuéliens ne sont pas à la table des négociations. La souveraineté non plus. Trump est clair : son administration déterminera quelles entreprises opéreront et dans quelles conditions fiscales. Le langage n'est plus colonial, mais celui de l'extractivisme des entreprises : sécurité juridique, stabilité de l'approvisionnement et opportunités d'investissement.
Il ne s'agit pas d'une comparaison rhétorique, mais d'une continuité historique. Là où les territoires étaient autrefois divisés à l'aide de rapporteurs et de compas, les ressources stratégiques sont aujourd'hui réparties par décret exécutif. Le pétrole de 2026 remplace le caoutchouc ou l'ivoire de 1885 ; les conseils d'administration sous contrôle militaire remplacent les anciens ministères des Affaires étrangères. Le principe est identique : le droit autoproclamé du plus fort de décider de l'extérieur ce qui appartient aux autres.
Dans ce décor de soumission géopolitique, Josu Jon Imaz, PDG de Repsol, apparaît, remerciant Trump d'avoir «ouvert les portes d'un Venezuela meilleur». Imaz annonce la volonté de la compagnie énergétique espagnole de tripler sa production dans le pays. Cette expression de gratitude fait suite à une intervention militaire dénoncée comme illégale, impliquant des bombardements, l'enlèvement du chef de l'État vénézuélien et un bilan humain que diverses sources évaluent à une centaine de morts. Comme à Berlin, le partage du butin intervient après la violence et est présenté comme une «solution».
Le parallèle est complété par la logique de la porte tournante. Imaz n'est pas un acteur neutre : il a été président du Parti nationaliste basque (PNV), ministre de l'Industrie du gouvernement basque et membre du Parlement européen avant de se hisser à la tête de l'une des plus grandes entreprises énergétiques d'Europe. Il s'agit d'un cas paradigmatique où l'expérience institutionnelle devient un capital stratégique pour opérer dans des scénarios à haut risque. Les noms changent, mais la logique du pouvoir reste la même.
La différence fondamentale entre 1885 et 2026 réside dans le changement de discours, bien que l'identité sous-jacente reste intacte : alors qu'au XIXe siècle, les grandes puissances parlaient ouvertement de «colonies» et de «protectorats» pour justifier leur domination, en 2026, la rhétorique est déguisée en «reconstruction», «libéralisation» et un supposé «retour à la démocratie» supervisé depuis Washington. Sous ce vernis de légitimité moderne, le résultat est une fois de plus le même : un pays réduit à un objet de négociation, ses ressources gérées par des tiers et son avenir décidé dans des salles lointaines, où le Venezuela n'apparaît pas comme une entité politique souveraine, mais comme une simple ressource à se partager.
Il y a 141 ans, la Conférence de Berlin a jeté les bases de l'inégalité structurelle du Sud mondial. La réunion de Washington menace de reproduire ce système sous une forme actualisée de colonialisme énergétique. Moins de drapeaux, plus de contrats ; moins de cartes, plus de barils. Et une question qui transcende les siècles : qui décide du sort des peuples lorsque les profits des multinationales entrent en jeu ?
source : Diaro Red via China Beyond the Wall