01/04/2025 ssofidelis.substack.com  12min #273546

 Pepe Escobar : «Un honneur indescriptible»

De Sanaa à Saada - Le Yémen en temps de guerre

Par Pepe Escobar, le 31 mars 2025

SAADA, nord-ouest du Yémen - Il est 14 heures ce mercredi 26 mars et je me tiens sur un boulevard désert de Saada durant le ramadan, dans le silence, cerné par les montagnes, et j'observe un panneau routier m'indiquant que la frontière saoudienne n'est qu'à deux heures de route.

Nous sommes arrivés dans le nord-ouest du Yémen, berceau du mouvement Ansarallah, dans un convoi de SUV Toyota blancs - en fait, pas vraiment un convoi, plutôt un leurre, car ils n'ont jamais roulé ensemble le long de l'autoroute au paysage spectaculaire pour de bonnes raisons de sécurité.

Nous étions un petit groupe d'une douzaine de personnes, de l'Est et de l'Ouest, qui avons passé les jours précédents dans la capitale Sanaa dans le cadre d'une conférence sur la Palestine intitulée "Vous n'êtes pas seuls". Comme nos hôtes nous l'ont gentiment fait remarquer, nous avons en fait brisé, physiquement, le blocus occidental/arabe du Yémen, en étant le premier groupe d'étrangers à visiter le pays depuis des années.

Le groupe comprenait l'ancien Premier ministre irakien Adel Abdul Mahdi, le professeur Ma Xiaolin, un homme merveilleux, un Hui (musulman chinois) de la province de Ningxia et doyen d'un institut d'études du bassin méditerranéen dans le pôle de haute technologie de Hangzhou, puis Aminurraasyid Yatiban, chercheur malaisien renommé, qui a fait une présentation époustouflante durant la conférence sur la militarisation de l'archéologie à al-Quds, Mandla, le petit-fils de Nelson Mandela, et le dynamique duo irlandais Mike Wallace et Clare Daly, anciennement députés au Parlement européen.

On nous avait dit à Sanaa de nous attendre à ce qu'on "frappe à notre porte" à 3 heures du matin. Au rythme paisible du Yémen, cela signifiait 5 heures du matin avec un départ une heure plus tard. Sans plus d'informations. Nous n'avions que les vêtements que nous portions, pas de chargeur pour nos smartphones, pas de brosse à dents, rien. Ce n'est qu'à Saada que nous avons appris que nous passerions la nuit en ville. Sans aucune connexion internet.

Il nous a fallu un certain temps pour comprendre pourquoi nous étions là à ce moment précis - tout cela faisait partie d'une opération de sécurité méticuleuse. Et ce n'était pas une coïncidence, car la veille, le 25 mars, a marqué le 10e anniversaire de la première frappe sur le Yémen par la proverbiale "coalition" des volontaires - divers Arabes sauf Oman - dirigée par l'Arabie saoudite avec la Maison Blanche d'Obama-Biden "en coulisses".

Plus tard dans l'après-midi, nous avons appris que pas moins de 45 000 bâtiments au Yémen, en particulier dans le gouvernorat de Saada, ont été bombardés au cours des dix dernières années. Et aujourd'hui, avec la contribution directe du Pentagone dirigé par Trump 2.0, qui prône la "paix par la force" et qui, comme l'a révélé la scandaleuse saga Signal, a lancé une guerre contre Ansarallah et le Yémen "pour envoyer un message".

Nous avons vu le "message" impacter un hôpital de cancérologie en construction à Saada, dont le financement a demandé d'énormes efforts, et qui a été rasé par les  bombes du CENTCOM deux jours seulement avant notre visite. Nous avons récupéré des fragments de bombes américaines, dont certaines portent le nom du fabricant et le numéro de contrat, pour les faire analyser par des équipes yéménites. Une bombe non explosée gisait encore dans les entrailles de l'hôpital détruit.

Toujours en lien direct avec la guerre qui dure depuis 10 ans, nous avons également visité le site où un bus scolaire a été touché par une frappe aérienne saoudienne en 2018 : les 42 enfants sont morts, la preuve a été trouvée dans l'un de leurs téléphones portables parmi les décombres. Ils sont tous enterrés dans un petit cimetière de martyrs.

À la nuit tombée, on m'a dit de m'attendre à un autre "toc-toc" vers 4 heures du matin. Certains d'entre nous s'attendaient en effet à l'impossible : une rencontre en face à face avec le chef d'Ansarallah, Abdul Malik Badr al-Din al-Houthi, qui vit dans le gouvernorat de Saada. Mais cela aurait représenté un risque sécuritaire inimaginable, car il est désormais la cible numéro un du CENTCOM pour une "décapitation" de la résistance dans toute l'Asie occidentale.

Yémen, berceau du monde arabe

Pour comprendre les complexités du Yémen, il faut commencer par analyser le fonctionnement du gouvernement. Son système est triangulaire.

Au sommet se trouve le dirigeant, Abdul Malik al-Houthi, le frère cadet de feu Hussein al-Houthi, le premier dirigeant d'Ansarallah, un mouvement politico-religieux-militaire complexe composé principalement de chiites zaydites.

Juste en dessous se trouve le président Mahdi Muhammad al-Mashad.

Dans les deux autres angles se trouvent d'un côté les 9 membres du Haut Conseil politique, qui doit rendre des comptes au Parlement : nous en avons rencontré 4. De l'autre côté, c'est le Parlement, qui a en fait la préséance sur le Premier ministre. Et puis les institutions du gouvernement, avec la primauté du système judiciaire.

À Saada, un spécialiste du renseignement m'a dit, sans ambiguïté, que "le véritable pouvoir se trouve ici", et non à Sanaa : une référence directe au chef Abdul Malik al-Houthi.

Après quelques jours d'immersion totale au Yémen, toute la puissance du pays - ainsi que la force et l'esprit de son peuple - commencent à prendre tout son sens. La Sainte Kaaba avait pour gardien un "Tuba" (roi) yéménite. L'un de ses sommets est appelé "le sommet yéménite", un honneur historique pour tous les Yéménites.

Le Yémen est le berceau de toutes les migrations arabes, des premières migrations sémitiques à travers le royaume de Saba, détruit par la rupture du Grand Barrage de Marib (la reine de Saba est d'ailleurs née à Sanaa), aux armées qui ont répandu l'islam dans le monde entier, de l'Afrique à la Mésopotamie, en passant par l'Inde et l'Asie du Sud-Est.

Le Yémen a été gouverné par les deux plus grandes reines du monde islamique : Bilqis de Saba et Arwa de l'État souleïhide. Le prophète Mahomet a mentionné plus de 45 hadiths authentifiés sur le Yémen et les Yéménites.

En un mot :  le Yémen est le berceau du monde arabe. Rien d'étonnant à ce que les arrivistes wahhabites se complaisent dans une culture dépassée et soient otages d'un mauvais goût tapageur. Ils détestent le Yémen de toutes leurs forces, surtout depuis l'unification du pays en 1990.

Les Yéménites ont été les premiers à écrire en lettres arabes yéménites - les lettres du Musnad, l'ancienne écriture sud-arabe. Ils ont documenté leur propre histoire afin que l'avenir ne la déforme pas, tout comme les Yéménites contemporains documentent l'histoire du pillage par l'oligarchie occidentale et ses misérables régimes arabes de substitution.

La puissance intrinsèque du Yémen constitue une menace considérable pour le turbo-capitalisme incarné par Pillage Inc. Il n'est pas étonnant que cette guerre de dix ans ait été marquée par le défilé de voyous takfiri, de mercenaires, de gouvernements intérimaires corrompus et d'une coalition honteuse soutenue par l'ONU, mobilisés pour soumettre le Yémen par la force des bombes et de la famine, comme le montre le remarquable ouvrage d'Isa Blumi, Destroying Yemen: What Chaos in Arabia Tells Us About The World.

Trump 2.0 représente la conclusion logique du processus. Selon les propres termes du "pacificateur", ces "barbares" seront "anéantis". En effet, pour l'oligarchie financière mondialisée, l'unique moyen de piller les richesses du Yémen est désormais de le détruire.

Se battre pour la Palestine "éthiquement et spirituellement"

Nous nous détendions dans le dewanya (salon) de notre hôtel à Sanaa, buvant du thé et attendant le discours télévisé quotidien du leader Abdul Malik al-Houthi à la nation, quand il est soudainement entré dans la pièce, sans s'annoncer. Nous sommes restés sans voix : il s'agissait de Yahya Saree, le porte-parole des forces armées yéménites, qui, selon le professeur Ma, est une superstar en Chine, et même dans l'ensemble de la Majorité Mondiale.

Rendre visite à un groupe d'étrangers dans un hôtel réputé du centre de Sanaa présentait un risque énorme, comme s'il défiait le CENTCOM en personne, et non virtuellement via les réseaux sociaux, comme il le fait tous les jours. Yahya Saree nous a serré la main, a prononcé un bref discours et a exprimé clairement son point de vue :

"Au Yémen, nous avons décidé de soutenir et de nous montrer solidaires des Palestiniens par devoir moral et religieux".

Je me suis entretenu en privé avec Mohammed Ali al-Houthi, membre du Haut Conseil politique et ancien chef du Comité révolutionnaire, pour lui demander si le Yémen est en pourparlers diplomatiques avec la  Russie et la Chine. Sa réponse, dans un arabe fleuri ponctué de nombreuses métaphores - inintelligibles une fois traduites - et d'une profusion de sourires, fut on ne peut plus claire : oui.

Nous avons également eu le privilège de passer au moins deux heures avec le professeur Abdulaziz Saleh bin Habtoor, membre du Haut Conseil politique, ancien Premier ministre, superviseur général de la conférence "Vous n'êtes pas seuls" et intellectuel yéménite de la vieille école.

Le professeur bin Habtoor est également l'auteur d'un livre incontournable, 'Undeterred: Yemen in the Face of Decisive Storm', dont une traduction anglaise a été publiée en 2017 par le centre de langues de l'université de Sanaa.

Il nous a expliqué comment notre petit groupe a "brisé le blocus imposé au Yémen depuis maintenant 10 ans". Et comment la lutte pour la Palestine doit être menée

"de manière éthique et spirituelle : les étrangers pensent que les Houthis sont plus nombreux que la Résistance elle-même. On peut en effet dire que les membres d'Ansarallah sont plus nombreux que l'organisation elle-même".

Dans les souks de Saada et de Sanaa, on entend régulièrement dire que "tout le Yémen est houthi".

Le professeur bin Habtoor a résumé le pouvoir houthi en trois axes : le leadership/la direction, la

"mobilisation du peuple", et la "résilience héritée de l'Histoire". Et il a comparé "les Saoudiens qui tentent de nous combattre depuis 1967" à la véritable "libération du Yémen qui n'a été obtenue qu'en 2016".

La puissance militaire houthie a fait du chemin depuis la "coopération en matière de technologie" durant la guerre froide, les étudiants yéménites de haut niveau perfectionnant leurs compétences en URSS et en Chine, et "une bonne connexion militaire avec l'Égypte avant Sadate".

Le professeur bin Habtoor a également fait remarquer que Beyrouth, Bagdad et Le Caire étaient autrefois de "grands centres culturels". Rien étonnant à ce qu'ils aient tous été attaqués par les vautours occidentaux et leurs acolytes. Aujourd'hui, la "référence" du monde arabe a été rétrogradée au rang de Golfe Persique bas de gamme, clinquant et bling-bling.

Ceci est venu compléter une analyse pointue de l'ancien Premier ministre irakien, M. Mahdi, qui a vanté les mérites du "Yémen, libéré culturellement et économiquement, autosuffisant et indépendant du système mondial", bien qu'il ait payé un très lourd tribut. L'ancien ministre bolivien des Affaires étrangères, M. Fernando Huanacuni, très proche d'Evo Morales, est allé encore plus loin : "Nous tournons en rond" - car tous les modèles de développement sont liés au néocolonialisme. Nous

"avons besoin d'un nouveau modèle, transcontinental", car, "tant en en Amérique latine et en Asie occidentale, nous menons le même combat".

"On peut s'attendre à d'autres surprises"

Quoi que puissent élucubrer les nombreux fantoches échangeant des messages tels que "Bombardez le Yémen" sur un chat Signal truffé de connexions cachées de la CIA, le Yémen ne sera pas brisé. Pourtant, le Pentagone a envoyé au moins quatre bombardiers stratégiques furtifs B-2A à Diego Garcia, dans l'océan Indien. Avec les quatre B-52H déjà présents sur la base, ainsi que les avions ravitailleurs KC-135 et les transporteurs C-17 en soutien, le Pentagone est bien décidé à infliger un enfer durable au Yémen.

Dimanche soir encore, des bâtiments civils (c'est moi qui souligne) ont été bombardés pas moins de treize fois à Sanaa. Les renseignements américains sur le terrain au Yémen ne sont qu'une vaste fumisterie.

Le clown de Fox News qui se fait passer pour le chef du Pentagone [Pete Hegseth] a ordonné à l'USS Harry Truman, désormais régulièrement pris pour cible par les forces armées yéménites, de stationner un mois de plus en mer Rouge. Le groupe aéronaval USS Carl Vinson, précédemment déployé en Asie-Pacifique, est parti pour l'Asie occidentale vendredi dernier.

Ainsi, dans peu de temps, la marine américaine pourrait avoir deux groupes de frappe de porte-avions - avec des centaines d'avions de chasse - stationnés de part et d'autre du détroit de Bab el-Mandeb. Les forces armées yéménites ne sont pas le moins du monde impressionnées.

Au contraire. Elles ont d'abord averti toutes les compagnies aériennes que "ce que l'on nomme l'aéroport Ben Gourion" à Tel Aviv est devenu dangereux pour le trafic aérien - et le restera jusqu'à ce que le génocide à Gaza prenne fin, déclarant de facto un blocus aérien sur Israël.

Puis ils ont intensifié leurs attaques de drones contre plusieurs navires de guerre en mission avec l'USS Harry Truman.

Même lorsque des bombardiers B-2 ont visé un complexe de missiles souterrains des forces armées yéménites avec des bombes anti-bunker dévastatrices, ils n'ont pas pu le détruire : seules les entrées se sont effondrées.

À Sanaa, il est naturel que les membres du Haut Conseil politique ne puissent pas révéler de secrets militaires, surtout à des étrangers. Mais j'ai appris vendredi dernier par un gouverneur provincial très haut placé qu'on "peut s'attendre à des surprises".

Cela corrobore parfaitement l'annonce du leader Abdul Malik al-Houthi, sur X, selon laquelle

"on peut s'attendre à des surprises concernant le développement des capacités militaires du Yémen qui pourraient prendre les États-Unis de court. L'information ne sera sans doute révélée qu'après coup, car les actes comptent plus que les paroles".

Cette déclaration pourrait être liée à celle 𝕏 d'une source haut placée au sein du haut commandement des forces armées yéménites, qui a affirmé que l'avion de commandement et de contrôle E-2 de l'USS Harry Truman a été pris pour cible, entraînant une perte de contrôle du porte-avions. Jusqu'à présent, le silence du Pentagone est assourdissant.

Bien sûr, personne ne s'attend à ce que l'équipe Trump 2.0 comprenne ce que le prophète Mahomet lui-même a déclaré sans ambiguïté au VIIe siècle : "La foi est yéménite, la loi est yéménite et la sagesse est yéménite".

Pas plus qu'ils ne comprendront les deux impératifs du Fight Club arabe. Règle numéro un : ne vous frottez pas au Yémen. Règle numéro deux : ne vous frottez PAS au Yémen.

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