
par Panagiotis Grigoriou
Modernité oblige, Noël en Grèce tient déjà du ersatz, les grillades à la broche encore suffisamment locales en prime. C'est ainsi que la ville de Trikala en Thessalie Occidentale est en ce moment amplement décorée, quand alors son parc d'attraction dit «de Noël», vit durant cette période de l'année ses grandes heures, dont le nom officiel marketisé est «Parc des elfes».

Suite à ce festin annuel, tout s'achève comme prévu en cette fin programmée des fêtes à la Théophanie, littéralement la manifestation de Dieu lors du baptême de Jésus au 6 janvier en Grèce et au 19 janvier pour les orthodoxes en Russie et en Serbie, pour ce pendant orthodoxe de l'Épiphanie dans l'Église catholique.

D'initiative municipale, ledit «Parc des elfes» qui ferme d'ailleurs ses portes au soir du 6 janvier, demeure depuis quatorze ans la pierre angulaire du tourisme local en hiver et pour bien dire de l'année à Trikala, exception faite bien entendu des célèbres Météores, situés à près de vingt kilomètres.

Les visiteurs ont été certes assez nombreux entre le 15 décembre et le 2 janvier à Trikala, sans pour autant égaler les records d'affluence des années précédentes. Les hôteliers et les restaurateurs qui s'expriment à ce propos largement à travers la presse locale, estiment la baisse de cette fréquentation à près de 30%, voire de 40% et ce n'est pas rien.

La première raison apparente expliquant le phénomène, tient de la mobilisation des paysans, agriculteurs, éleveurs et apiculteurs, lesquels bloquent partiellement les autoroutes ainsi que certaines routes nationales à l'ancien pays de Demeter... quand surtout les héritières actuelles de la chèvre de la naïade Amalthée, sont abattues par milliers, sous prétexte d'épizootie alors vague et plutôt confuse.

La vie paysanne n'est presque plus on dirait. Après avoir planté leurs oignons, mes cousins agriculteurs au village Trikalióte, s'expriment désormais sans hésiter pour dire «que le pouvoir central entend nous finir une fois pour toutes».
Le profond pays rural de jadis cède ainsi la place à un vague souvenir champêtre, aux fêtes traditionnelles «réinventées» et aux bons produits du terroir encore réellement existants, mais pas pour bien longtemps je dirais.

Notre village situé entre le massif du Pinde et les Météores produit cependant encore ses légumes et son maïs et à l'occasion, mes cousins m'ont offert d'excellents brocolis et autres souffleurs par exemple, preuve s'il en est ultime, d'une certaine autosuffisance héritée du passé, ou de ce qu'il en reste en tout cas.

Un peu à l'image des anciennes demeures dite «de Maître», appartenant aux grands propriétaires de la terre agricole, Ottomans avant 1881 année de la libération de la Thessalie quand elle fut incorporée au Royaume de Grèce d'alors, et ensuite Grecs, parmi les profiteurs aisés locaux ou plus lointains, lesquels ont acheté les domaines aux Turcs sur le point de partir.

Les visiteurs, essentiellement Grecs de cette année en sa saison hivernale, ont d'ailleurs largement ignoré les villages de la région pour se concentrer sur Trikala et ses attractions, ou sur deux à trois localités supposées à la mode, situées sur la montagne proche. Ils ont été comme on vient de l'évoquer moins nombreux que d'habitude et la véritable raison de ce désengagement, tient plutôt aux difficultés financières qui concernent les deux tiers de la population grecque en ce moment.

Ce qui n'a pas empêché la grande et autant brève cohue autour et sur les célèbres Météores, entre le 31 décembre et le 2 janvier, s'agissant essentiellement d'Athéniens. Ils n'ont pratiquement rien vu de significatif à travers notre si belle région je dirais, ni les engins agricoles qu'alors vieillissent on dirait moins vite que les Thessaliens, ni nos monuments dédiés aux morts oubliés pour la Patrie, ni même nos villages... désormais à moitié vides de leurs habitants, aux écoles fermées par manque d'élèves et aux commerces et cafés définitivement clos à leur tour.

La boucle de la mutation s'avère ainsi totalement bouclée car accomplie, et pourtant. En ville de Trikala, les grillades plus locales que jamais sont bien d'actualité, d'abord par ces établissements sinon populaires, quand chaque portion de viande de porc à 6 € et de mouton à 8 €, est servie sur papier sulfurisé, frites alors comprises. «Je ne sais plus de quel village provient-elle ma viande, mais elle est d'ici», affirme le patron d'une des rôtisseries devant deux clientes à juste titre dubitatives, venues d'Athènes.

Quoi qu'il en soit cette viande elle a bon goût, et ce n'est pas notre Hermès qui dira bien entendu le contraire. Actuellement, dans sa... mission de chat, il passe son temps à surveiller les autres animaux et essentiellement les chats adespotes, voire les autres animaux même de loin. Il sort d'ailleurs bien peu dans le jardin, lui comme autant notre Volodia et notre Sotiroúla, préfèrent rester à l'intérieur de la maison bien au chaud, car en cette Thessalie... nordique, le froid et l'humidité sont beaucoup plus persistants que dans le Péloponnèse.

Entre pluie et vent sous les Météores justement, les visiteurs certes nombreux ne se sont guère écartés à leur tour si ce n'est que de peu, rien que pour sortir des chantiers battus. Ils n'auront donc pas vu les anciennes bergeries et encore moins les rares lieux de retraite religieuse encore restés à l'écart de la route principale conduisant aux monastères connus des lieux.

Au soir du 6 janvier, ils ont tous ou presque regagné leurs quartiers d'Athènes, après avoir pour certains fréquenté les restaurants de la région, dont quelques établissements s'apparentant au chic et surtout au toc, avant de prendre la route sous les signes de l'urgence.

Car voilà que d'après les annonces faites en tout cas, nos agriculteurs iront tout bloquer entre les autoroutes et les routes nationales durant 48 heures, ceci à compter du 8 janvier.

Parmi ces paysans, deux cousins de notre village nous représentent alors vaillamment, nous tous ici, ou plutôt nos ancêtres. «Dans dix ans, notre village sera à 80% vide d'habitants, déjà près de la moitié des maisons ici ne sont plus habitées», me dit mon cousin Kostas, retraité et âgée de 80 ans.
J'ai même revu à l'occasion ma nièce Dia, elle vit à Londres depuis près de 18 ans et James son mari Anglais, estime que notre belle région mérite bien le détour... une fois par an mais qu'en même temps, elle manque visiblement de structures pour les personnes âgées.

En attendant donc la saison prochaine, ledit «Parc des elfes» a fermé ses portes au soir du 6 janvier par un feu d'artifice et autant à vrai dire, d'artefact. La fête s'est ainsi achevée et quant aux messes, elles ont été largement délaissées, aux dires en tout cas de mes cousines Maria et Dímitra qui fréquentent encore l'église de notre village.
Le temps change et alors il pleut. Sous les Météores, même nos chats se montrent dubitatifs et surtout contemplateurs. Comme il est bien loin le temps où je redisais mon carnet de jeune ethnologue à Lesbos, île de pêcheurs, d'éleveurs et d'agriculteurs, carnet de notes que je viens tout juste de le publier traduit en français, un voyage dans la Grèce oubliée, en anticipation subjective du chaos à venir.

En ce lointain 1989, je débarquais sur l'île de Lesbos pour effectuer mon premier séjour de terrain, celui de l'ethnologue en herbe que j'étais, ou... que je croyais l'être. Il y a de cela 36 ans et j'avais alors 23 ans. Bonne année sinon, chaos ou pas, en Grèce comme ailleurs !

source : Greek City
Photo de couverture : Sous les Météores, janvier 2026.