
Par Larry Johnson, le 18 janvier 2026
Ceux qui ont déjà été confrontés à la perte d'autonomie d'un parent âgé se souviennent probablement du moment où il a fallu lui prendre les clés de la voiture. Ce n'est certes pas un moment plaisant, mais face au risque que représente une personne âgée en difficulté pour elle-même et pour les autres, c'était la bonne décision.
Je pense que nous en sommes là avec Donald Trump. Il est temps d'invoquer le 25è Amendement de la Constitution américaine. Ce dernier définit les règles de succession du président et du vice-président, ainsi que les mesures à prendre lorsqu'un président est dans l'incapacité d'exercer ses fonctions. Proposé après l'assassinat du président John F. Kennedy, il a été ratifié en 1967 afin de clarifier les lacunes du texte constitutionnel original. En vertu de l'article 4, le vice-président et la majorité des principaux responsables des départements exécutifs (ou d'un autre organe désigné par le Congrès) peuvent déclarer que le président est dans l'incapacité d'exercer le pouvoir et les fonctions de sa charge, conférant ainsi au vice-président le titre de président par intérim. Si le président conteste cette décision, le Congrès doit trancher : un vote à la majorité des deux tiers dans les deux chambres est nécessaire pour maintenir le vice-président dans ses fonctions de président par intérim. Sinon, le président reprend l'exercice du pouvoir.
Pour moi, la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, ce sont les déclarations de Trump selon lesquelles il compte s'emparer du Groenland et le placer sous le contrôle total du gouvernement américain. Le Groenland est un territoire autonome au sein du royaume du Danemark. Ce n'est pas un État indépendant et il ne fait pas partie des États-Unis. Il reste sous la souveraineté danoise tout en exerçant une large autonomie sur ses affaires intérieures. La loi sur l'autonomie du Groenland reconnaît le peuple groenlandais comme un peuple distinct doté du droit à l'autodétermination, et prévoit une procédure légale menant à l'indépendance, par le biais d'un référendum au Groenland, suivi de négociations avec le Danemark. Au niveau international, d'autres États (y compris les États-Unis dans le cadre de leurs accords de Défense avec le Danemark) entérinent la souveraineté danoise sur le Groenland, le considérant comme partie intégrante du royaume danois, mais avec une gouvernance autonome.
Contrairement à la relation entre le Danemark et le Groenland, où une puissance métropolitaine conserve la pleine souveraineté sur un vaste territoire culturellement distinct, politiquement autonome et doté d'une voie juridique explicite vers l'indépendance, les États-Unis détiennent plusieurs territoires étrangers, comme Porto Rico, Guam et les îles Vierges américaines, sans qu'ils soient rattachés à l'État fédéral. Ces territoires sont sous la pleine souveraineté des États-Unis, sans garantie constitutionnelle d'État ou d'indépendance, et aucun d'entre eux n'atteint le degré d'autodétermination ou de contrôle des ressources du Groenland.
La déclaration de Trump selon laquelle il ne reconnaît pas le droit international - un point de vue également défendu avec force par Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de Trump, et Marco Rubio - constitue un aveu dangereux et stupide. L'affirmation de Trump selon laquelle "la force fait le droit" est un aphorisme ancien qui exprime l'idée que le pouvoir détermine la justice ou la moralité plutôt que tout principe éthique inhérent. Thucydide l'a formulée de manière célèbre dans son ouvrage "Histoire de la guerre du Péloponnèse" :
"Les forts font ce qu'ils peuvent, et les faibles endurent ce qu'ils doivent".
Ce passage du dialogue de Mélos est largement considéré comme l'expression fondamentale de la politique réaliste de puissance. Dans La République de Platon (vers 375 av. J.-C.), Thrasymachus affirme que
"la justice n'est autre chose que ce qui est avantageux au plus fort",
opinion réfutée par Socrate.
Trump tente de justifier son intention de s'emparer du Groenland en insistant sur les prétendues velléités de la Russie et de la Chine de faire de même. Cette argumentation est ridicule. La Russie dispose déjà d'un accès important à l'Arctique. Avec trois des onze fuseaux horaires de la Russie qui bordent l'océan Arctique le long de sa côte nord, et une flotte de huit brise-glaces, la Russie est tout à fait en mesure d'opérer dans la région arctique sans avoir à conquérir le Groenland. Je tiens à souligner que les États-Unis ne disposent que d'un seul brise-glace en état de marche. Même si les États-Unis parviennent à prendre le contrôle du Groenland, il faudra donc plusieurs années avant de disposer d'un nombre suffisant de brise-glaces pour opérer de manière significative dans l'Arctique.
Quand Trump affirme que les États-Unis doivent contrôler le Groenland pour des raisons de sécurité nationale, il dit une énormité. Le statut juridique du Groenland vis-à-vis du Danemark et l'appartenance de ce dernier à l'OTAN impliquent que toute attaque de la Russie ou de la Chine constituerait un casus belli justifiant l'invocation de l'article 5, équivalant à une attaque contre l'OTAN.
Début janvier 2026, les membres de l'OTAN ont réagi avec un mélange d'inquiétude, d'expression de solidarité et de rejet diplomatique aux nouvelles déclarations de Donald Trump, selon lesquelles les États-Unis auraient besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale, sans exclure le recours à la force militaire ou à l'instauration de taxes douanières pour obtenir le contrôle du territoire danois. Cette déclaration a envenimé les tensions au sein de l'alliance, beaucoup y voyant une menace directe pour la souveraineté du Danemark et la cohésion de l'OTAN, pouvant potentiellement mettre en péril la survie de l'alliance.
En tant que puissance administrante du Groenland, le Danemark est en première ligne. La Première ministre, Mette Frederiksen, a averti que toute action militaire américaine contre l'île marquerait "la fin de l'OTAN" et du partenariat transatlantique. Le Danemark a renforcé sa présence militaire sur l'île et a organisé des exercices conjoints avec ses alliés, présentant ces mesures comme défensives et destinées à renforcer la sécurité dans l'Arctique sans aggraver la menace. Le 14 janvier, le ministre des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen, a rencontré le vice-président, JD Vance, et le secrétaire d'État, Marco Rubio, mais a fait état d'un "désaccord fondamental", insistant sur la nécessité du dialogue tout en rejetant l'annexion. L'opinion publique danoise s'oppose fermement à toute vente ou prise de contrôle de l'île, les sondages montrant que près de la moitié de la population considère les États-Unis comme une menace.
Le 6 janvier, plusieurs dirigeants européens ont publié une déclaration commune dans laquelle ils affirment que "le Groenland appartient à son peuple" et que seuls le Danemark et le Groenland peuvent décider de son avenir, tout en exprimant leur "entière solidarité" avec Copenhague. Parmi les signataires figurent le Royaume-Uni, la France, l'Allemagne, l'Italie, la Pologne et l'Espagne, qui ont condamné les nouveaux droits de douane, estimant qu'ils nuisent aux relations transatlantiques et risquent de provoquer une "dangereuse escalade" des tensions. Des pays comme la Suède, la France et l'Allemagne ont déployé de petits contingents militaires au Groenland à des fins d'entraînement et d'exercice, affichant ainsi un front unifié pour dissuader toute tentative d'intimidation et renforcer la présence de l'OTAN dans l'Arctique. Le Royaume-Uni envisage un soutien similaire, tandis que la Première ministre italienne Giorgia Meloni a appelé à un renforcement du rôle de l'OTAN dans cette région, sans pour autant exclure les interventions américaines.
L'OTAN a gardé le silence sur le sujet, suscitant les critiques des capitales européennes qui lui reprochent de ne pas défendre la souveraineté de ses membres, contrairement à la position proactive de l'UE. Aux États-Unis, des personnalités politiques de tous bords, comme les sénateurs républicains Thom Tillis et Lisa Murkowski, ont condamné les taxes douanières imposées par Trump à ses alliés, les qualifiant de "néfastes pour l'Amérique" et de source de division au sein de l'OTAN. Ils ont ajouté que ces taxes font le jeu d'adversaires tels que Poutine et Xi. Le Canada, membre de l'OTAN avec des intérêts dans l'Arctique, a appelé à se libérer de l'influence américaine dans des contextes connexes, sans toutefois aborder directement la question du Groenland.
Les pays de l'OTAN se comportent comme une épouse victime de violences conjugales. Hier soir, j'ai appris qu'une de mes nièces a été battue par son mari qui lui a cassé le nez. Au lieu d'appeler la police, de faire inculper son mari et d'obtenir une ordonnance restrictive, ma nièce fait ce que font tant de femmes battues... Elle ne dit rien et s'enferme dans une relation dangereuse. Ainsi se comporte l'Europe. Les dirigeants européens devraient s'unir et exprimer leur indignation face aux intentions de Trump de bafouer le droit international et de s'emparer illégalement d'un territoire, simplement parce que ça lui chante.
Si Trump poursuit dans cette voie, l'OTAN pourrait bien disparaître. C'est peut-être là la véritable raison de sa démarche imprudente et périlleuse.
Les discours et agissements hasardeux de Trump ne se limitent pas au Groenland. Les Russes estiment que les États-Unis ont permis l'attaque par drone des 28 et 29 décembre contre la résidence officielle de Poutine à Novgorod ; la CIA de Trump n'est pas parvenue à fomenter une révolution de couleur en Iran, mais continue de renforcer ses effectifs militaires en prévision d'une future attaque ; et Trump a ordonné l'arrestation du Vénézuélien Nicolas Maduro, sans pour autant procéder à un changement de régime radical en envoyant des troupes américaines au Venezuela. En seulement 16 jours de l'année 2026, Trump a pris des mesures susceptibles de déclencher plusieurs guerres.
En toute honnêteté, Trump n'agit pas seul. Il est soutenu par divers hauts fonctionnaires, dont le directeur de la CIA, John Ratcliffe. Bien que les motifs justifiant l'application du 25è Amendement soient suffisants, la réalité montre que Trump est entouré de courtisans prêts à valider et encourager son mépris des lois.
Traduit par Spirit of Free Speech