
par Amal Djebbar
L'inspiration de ce billet provient d'un extrait que BR a partagé dans un commentaire sur le remarquable blog de Pharamond, Guerre Civile et Yaourt allégé (3) 1 :
«J'ai vu les visages du Mal. Je sais qui sont les véritables pouvoirs dans l'apocalypse. Nous sommes dans une Machine. Cette Machine sera toujours là longtemps après que nos corps soient réduits en poussière. Les partenaires seniors existeront toujours sous une forme ou une autre, car l'humanité est faible. Nous sommes faibles. Les puissants contrôlent tout... sauf notre volonté de choisir. Les héros n'acceptent pas le monde tel qu'il est. Les partenaires seniors sont peut-être éternels, mais nous pouvons rendre leur existence douloureuse. Nous sommes dans une Machine. Ils la dirigent. Nous pouvons bloquer leurs rouages, même si ce n'est que pour un instant. C'est 10 contre 1, nous disparaîtrons quand la fumée se dissipera. Ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour nous détruire. Alors... j'ai besoin que vous soyez sûrs de vous. Le pouvoir perdure. Nous ne pouvons pas renverser les partenaires seniors, mais pendant un moment brillant et lumineux, nous pouvons leur montrer qu'ils ne nous possèdent pas. Vous devez décider par vous-mêmes si cela vaut la peine de mourir. Réfléchissez à ce que je vous demande de faire, réfléchissez à ce que je vous demande de donner». ⎯ Extrait de la série «Angel», saison 5, épisode 21 (37'58).
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Nous vivons à l'intérieur d'une Machine. Peu s'en étonnent encore. Elle n'a ni le fracas des forges anciennes ni la brutalité des monstres de légende. Elle n'effraie pas, car elle a appris l'art suprême de la domination : se faire oublier. Elle ne se montre qu'aux naïfs et ne s'impose qu'aux faibles, c'est-à-dire à presque tous. Elle s'insinue dans les usages, se glisse dans les renoncements ordinaires, prospère sur la fatigue morale et la résignation. Sa plus grande victoire n'est pas d'opprimer, mais de convaincre que l'oppression est naturelle.
L'homme accepte bien des chaînes, pourvu qu'elles soient légères et présentées comme nécessaires. On lui dit qu'il n'y a pas d'alternative, et il remercie celui qui le prive de choix. On lui explique que le monde est ainsi fait, et il appelle sagesse ce qui n'est que lassitude. La Machine se nourrit de cette croyance : rien ne peut changer. Celui qui y adhère devient son plus fidèle serviteur, sans même avoir été contraint.
Les puissants, eux, ont compris depuis longtemps qu'il n'est pas nécessaire d'être visibles pour régner. Ils n'ont pas besoin d'être aimés, ni même d'être compris. Ils prospèrent dans l'abstraction. Ils se nomment systèmes, marchés, traditions, algorithmes, institutions prétendument éternelles. Leurs noms varient, leur logique demeure : décider sans avoir à rendre de comptes. Ils possèdent l'argent qui achète et le pouvoir qui tranche. Ils orientent les événements comme on incline un fleuve, sans jamais apparaître sur la berge.
L'humanité, dans son ensemble, n'a pas opposé grande résistance. Il faut reconnaître chez elle une faiblesse ancienne : elle préfère le divertissement à la vérité, l'illusion au combat, le confort à la dignité. On n'a pas eu grand effort à fournir pour la distraire, l'abrutir, la diviser. On lui a offert des spectacles au lieu de sens, des opinions au lieu de pensées, des peurs au lieu d'ennemis réels. Les véritables centres de décision, qu'ils soient dissimulés ou protégés par une surveillance armée, n'ont guère eu à forcer les portes : elles étaient déjà ouvertes.
Ainsi, l'humanité s'est écrasée dans sa généralité. Les rares lucides, ceux qui persistent à voir ce que l'on s'emploie à masquer, sont traités de fous. On les isole, on les discrédite, on les fatigue. Quant à la masse, elle prospère dans l'inutile : consommateurs dociles, esprits vides, zombies consentants. Elle réclame des explications mais refuse d'écouter ; elle invoque la raison tout en fuyant ses conséquences. Le temps n'est plus à convaincre ceux qui se glorifient de ne rien comprendre.
Il faut agir, dit-on parfois, mais l'on ajoute aussitôt mille raisons de ne rien faire. Or agir suppose des hommes singuliers, non des foules. Il faut des héros - non ceux que la Machine exhibe à la télévision, figures inoffensives et parfaitement intégrées, mais ceux de la vie ordinaire. Des êtres sans gloire qui refusent d'accepter l'injustice comme un état naturel. Ceux-là ne nient pas la puissance de la Machine ; ils la regardent en face. Ils savent qu'elle leur survivra peut-être, qu'elle effacera leurs noms et méprisera leurs efforts. Mais ils savent aussi ceci : la Machine déteste la résistance.
Chaque refus, même modeste, est un grain de sable. Chaque choix libre est une dent brisée dans ses engrenages. La tyrannie tolère l'obéissance, elle supporte la plainte, mais elle craint l'insoumission tranquille de ceux qui pensent par eux-mêmes. On répète que la victoire est impossible. Peut-être. Mais la question n'a jamais été de gagner pour toujours. Elle est plus simple et plus grave : voulons-nous vivre à genoux ou mourir debout ?
Les puissants peuvent presque tout contrôler, sauf une chose : l'esprit qui refuse de leur appartenir. Ils façonnent les récits, achètent les lois, manipulent les chiffres, mais ils ne peuvent posséder une conscience rétive. Là se trouve la faille de leur système. Là réside une liberté que nul algorithme ne peut dissoudre.
La liberté n'a jamais été gratuite. Elle exige du courage, parfois du sacrifice, toujours une exigence morale. Elle suppose que l'on agisse non pour soi seul, mais pour un bien commun que l'on ne verra peut-être pas advenir. Elle demande de penser à ceux qui viennent après nous, et non à notre seul confort immédiat.
Ainsi, que chacun réfléchisse à ce qu'on lui demande d'accepter : le silence, le consentement, l'abandon de sa dignité. Qu'il se demande si, pour un instant de vérité - ne serait-ce qu'une seconde -, le risque n'en vaut pas la peine.
S'il faut donc répondre par l'affirmative, qu'on le fasse sans trembler. Il ne s'agit pas de demi‑mesures ni de repentirs tardifs. Les mauvaises herbes ne se persuadent pas : elles s'arrachent. On ne négocie pas avec ce qui étouffe, on l'ôte sans ménagement, car ce qui prolifère dans l'ombre n'a jamais montré de pitié pour le champ qu'il ravage. Ceux-là détruisent depuis des générations, non par erreur, mais par calcul. Leur œuvre n'a jamais visé le bien commun, seulement leur avantage. Il serait naïf de leur prêter une intention qu'ils n'ont jamais eue. Qu'on ne l'oublie donc pas : ils ne veulent pas notre bien, et n'en ont jamais eu le projet.
Les puissants dureront peut-être. Mais tant qu'un seul homme se lèvera pour dire non, ils ne régneront jamais en paix.
Photo d'illustration : Käthe Kollwitz, Weberzug (Cortège des tisserands), 1897.