04/01/2026 euro-synergies.hautetfort.com  6min #300848

La pertinence persistante de la tradition géopolitique de Mackinder-Spykman

Federico Bordonaro

Source:  federicobordonaro.blogspot.com

Dans une interview récente avec Startmag, l'ambassadeur Giulio Terzi di Sant'Agata, ancien ministre italien des Affaires étrangères, a observé que les idéologues du Kremlin encadrent la guerre en Ukraine comme un conflit qui « ne se terminera que lorsque l'un des deux blocs, les puissances continentales ou les puissances maritimes, aura pris le dessus ».

Cette observation est d'une importance scientifique. Elle opérationnalise efficacement une hypothèse clé de ma recherche sur la théorie géopolitique anglo-américaine (Bordonaro 2023) : que le conflit actuel est explicitement présenté comme un affrontement structurel entre deux blocs géopolitiques. Ce vocabulaire—« continental » versus « maritime »—correspond directement à la grammaire Mackinder-Spykman (Heartland/Masse continentale versus Rimland/coalition maritime). Les remarques de Terzi soulignent comment une typologie spatiale classique continue à façonner la perception de la menace et le récit stratégique, non seulement à Moscou, mais aussi dans l'état d'esprit politique aligné sur l'OTAN, ce qui conduit à la conclusion que l'Europe doit renforcer sa capacité de dissuasion dans le cadre atlantique.

La persistance des perceptions stratégiques occidentales

Ma recherche suggère que la tradition Mackinder-Spykman persiste dans le discours stratégique occidental, moins comme un canon explicite que comme une continuité durable des perceptions. Même lorsque les auteurs ne sont pas cités, cette tradition structure la façon dont les acteurs interprètent les menaces et opportunités spatiales.

Elle perdure parce qu'elle fournit une « grammaire du théâtre » qui correspond avec une précision remarquable à la géographie stratégique centrale de l'OTAN. Cela est le plus visible le long des interfaces Rimland et du coin Baltique-Mer Noire, où mers fermées, corridors et points de passage concentrent les risques d'escalade. De plus, elle offre un répertoire de modèles narratifs — le Heartland comme mythe de consolidation, le cordon sanitaire, et la crainte atlantique persistante d'une consolidation continentale — qui peuvent être réutilisés à travers les cycles politiques pour mobiliser le consensus.

La série de chocs de 2008 à 2014, culminant en 2022, a effectivement légitimé à nouveau des hypothèses sur la compétition positionnelle et le poids stratégique de la géographie, que les récits d'après la Guerre froide avaient prématurément rejetées. Dans la littérature stratégique occidentale des trois dernières décennies, ce « retour » est évident dans l'écosystème façonnant la perception de la sécurité américaine — institutions influentes comme RAND et CSIS, et forums militaires professionnels. Il existe des exemples clairs d'interventions militaires américaines appliquant Mackinder, Spykman et Kennan à la Chine contemporaine, en interprétant l'initiative Belt and Road à travers des logiques Heartland/Rimland. Cela constitue un pont textuel direct entre la pensée géopolitique classique et la perception moderne des praticiens.

Le miroir eurasiatique : la géopolitique comme destin ?

Cependant, cette hypothèse ne se limite pas à l'Occident. Il est bien connu que la pensée géopolitique allemande, en particulier celle de Karl Haushofer, a absorbé la tradition anglo-saxonne pour en contrer les implications stratégiques (« fas est et ab hoste doceri »). Aujourd'hui, ce cadre reste pertinent pour les théoriciens russes et eurasiens.

Contrairement à leurs homologues occidentaux qui peuvent utiliser ces concepts implicitement, les penseurs eurasiens interprètent souvent la vision du monde Mackinder-Spykman comme un système cohérent et scientifique. Ils le voient comme une réflexion objective de la répartition du pouvoir — politique, militaire et culturel. Par conséquent, de ce point de vue, la géographie dicte une posture politique obligatoire : une ligne de conduite alignée avec les « intérêts objectifs » de leur « continentalité ».

Ce phénomène est crucial à suivre. Les fondements philosophiques d'un tel monde sont propices aux conflits géostratégiques et civilisateurs. C'est un cadre déterministe souvent exploité par les élites politiques qui doivent consolider leurs camps domestiques tout en lutant pour la survie du régime.

Échapper au piège déterministe: le rôle de la géopolitique systémique

Les élites politiques sont-elles contraintes de penser ainsi par la réalité objective ? À peine.

Bien que la tradition Mackinder-Spykman offre une lentille puissante, elle risque de dériver vers une carte du monde binaire, territorialement surdéterminée. Pour conserver le pouvoir heuristique de la dialectique terre-mer sans hériter de ses implications rigides, quasi-mécaniques, nous devons regarder la « géopolitique systémique » de Saul B. Cohen (Cohen 2015).

Cohen tire une leçon essentielle de la géographie politique américaine (Hartshorne et Whittlesey) : les régions ne sont pas des « faits naturels » immuables, mais des constructions analytiques. Leurs limites dépendent des critères choisis et des interactions contingentes historiquement entre humains, technologie et espace. En adoptant cette vision, nous pouvons traiter les catégories géopolitiques comme finies et révisables plutôt que comme absolues, ce qui permet une analyse stratégique qui reconnaît le poids de la géographie sans succomber au fatalisme du binôme Heartland-Rimland.

Pourquoi la pensée géopolitique importe

En fin de compte, faire progresser la littératie géopolitique — tant chez les élites dirigeantes que dans le grand public — est essentiel pour naviguer dans l'ordre multipolaire naissant. En adoptant des théories post-classiques qui offrent des cadres spatiaux analytiques flexibles, nous pouvons cultiver des perceptions de sécurité réalistes et équilibrées, plutôt que fatalistes. S'éloigner du déterminisme binaire rigide ne fait pas seulement affiner notre analyse ; cela crée l'espace intellectuel nécessaire pour revitaliser la diplomatie. Ce faisant, nous transformons la géographie d'une prison de conflits inévitables en un paysage où les efforts pragmatiques de paix peuvent à nouveau prendre leur envol.

Références:

Bordonaro, F. (2023), La geopolitica anglosassone, 3e éd., Milan.

Cohen, S.B. (2015), Geopolitics: The Geography of International Relations, 3e éd., Lanham.

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