13/01/2026 mondialisation.ca  13min #301653

Le commerce toxique de l'agro-industrie israélienne

Par  Grain

« Ils font ce qu'ils veulent. Ils n'ont pas de limites. Ils ont accès à l'eau et à la terre » explique Khalil Alamour, paysan de la région de Naqab, en entretien avec  Luke Carneal. Il se réfère à la dépossession systématique pratiquée par Israël à l'encontre des communautés de bédouins, chaque jour un peu plusacculées dans cette zone désertique limitrophe de Gaza. Alors que de l'autre côté de la frontière la population palestinienne endure le génocide et la famine, l'agro-industrie israélienne prospère. Ses monocultures industrielles, qui exigent beaucoup d'eau, ont déplacé les cultures bédouines adaptées au fil des siècles au climat aride de la région. Aujourd'hui, même l'agave israélien produit dans le cadre d' un projet de deux millions de dollars US doit être irrigué.

À des milliers de kilomètres de là, la plateforme d'agriculture « intelligente » de l'entreprise israélienne Netafim propose des systèmes d'irrigation goutte à goutte pour augmenter les rendements des plantations industrielles d'agaves qui, au  Mexique, sont synonymes de dévastation des campagnes.  La collaboration de Netafim avec les entreprises israéliennes de technologies militaires a été démontrée depuis des années, tout comme son rôle fondamental dans le développement des implantations illégales dans les Territoires Occupés. Cette année, Netafim figure également parmi les entreprises  signalées par Francesca Albanese, la Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés, en raison de son lien avec l'économie de génocide.

L'organisation paysanne UAWC, membre de la Via Campesina, dénonce depuis longtemps le fait que l'attaque aux systèmes alimentaires palestiniens poursuit un objectif très clair :  le nettoyage ethnique et le remplacement de la population palestinienne. Tout comme ils arrachent violemment des oliviers centenaires des territoires palestiniens, l'armée et les habitants des colonies illégales s'emploient à des stratégies visant à déraciner le peuple palestinien de sa terre. Et l'agrobusiness israélien est l'un des piliers de ce processus.

Les investissements étrangers ont joué un rôle de taille dans la croissance de cette entreprise, qui s'est progressivement intégrée à l'agro-industrie internationale et a exporté son modèle toxique vers d'autres pays. Ainsi, 80 % de Netafim est détenu par le groupe mexicain Orbia Advance Corporation, qui opère dans l'industrie des produits chimiques et des plastiques. De son côté, Bright Food Group Co. (contrôlé par la Comission de supervision et d'administration des actifs publics à Shangai) est propriétaire de l'entreprise de produits laitiers Tnuva. Cette dernière figure dans le rapport d'Albanese pour avoir profité de la destruction de l'industrie laitière palestinienne par Israël, en exploitant un marché palestinien de plus en plus captif.  D'autres entreprises du secteur présentent un profil similaire : Adama, qui vend des pesticides, appartient au Groupe Syngenta (Chine/Suisse) ; le semencier Hazira au Groupe Limagrain (France) ; Tahal, qui construit des infrastructures hydriques, est contrôlée par Kardan N.V. (Pays Bas/Israël) ; l'entreprise de systèmes d'irrigation Rivulis appartient au Ministère des finances de Singapour ; Haifa Chemicals bénéficie des investissements du groupe étasunien Trans-Resources, Inc.

Plusieurs de ces entreprises israéliennes possèdent également des filiales enregistrées dans d'autres pays, en particulier dans les paradis fiscaux tels que les Pays-Bas et la Suisse. Cette stratégie leur permet d'éviter une identité problématique associée à l'apartheid, et de bénéficier du soutien politique (et financier) des pays étrangers. Netafim réalise une grande partie de ses ventes par l'intermédiaire de sa filiale aux Pays-Bas. Cela lui confère un accès privilégié aux marchés étrangers via des accords commerciaux de l'Union européenne et lui permet même d'obtenir des financements d' agences publiques néerlandaises.

Dans d'autres cas, ces entreprises conservent leur identité israélienne, comme Mekorot, qui est en pleine expansion dans  plusieurs pays du Sud Global. Au Mexique, elle a conclu un  accord de coopération avec la Commission nationale de l'eau pour un projet évalué à plus de cinq millions de dollars. Au Chili, elle a obtenu un contrat de gestion de l'eau dans la région du Biobío,  dénoncé aujourd'hui par la société civile à cause de ses irrégularités et de son implication dans l'apartheid israélien. En Argentine, la campagne «  Fuera ! Mekorot » ("Mekorot, hors d'ici") exige des gouvernements de plusieurs  provinces la résiliation des contrats passés avec l'entreprise. Elle s'est également mobilisée contre  la privatisation de l'entreprise Agua y Saneamientos Argentinos (AySA) qui a établi un contrat avec Mekorot.

Cette entreprise jouit d'un quasi-monopole de distribution de l'eau dans les Territoires Occupés et figure également dans le rapport d'Albanese pour avoir contribué à faire de l'eau un instrument supplémentaire du génocide. Selon Who Profits, elle restreint systématiquement l'accès à l'eau de la population palestinienne, alors même qu'elle exploite les ressources hydriques situées dans les Territoires Occupés (y compris celle du Golan syrien). De plus, elle applique aux autorités palestiniennes un prix de vente quasiment dix fois plus élevé que celui payé par les villes israéliennes. Ainsi, si la consommation moyenne israélienne est de 200 litres d'eau par jour et par personne, la population de Cisjordanie et de Gaza ne peut utiliser que 77 à 85 litres par personne. Actuellement, la population gazaouie manque d'eau 95 % du temps car Mekorot a drastiquement réduit la distribution depuis octobre 2023.

Traces de l'agro-diplomatie militaire en Amérique latine

À l'image du modèle testé en Palestine, l'agro-industrie israélienne s'est implantée à l'étranger en lien avec le complexe militaire. Les pays dans lesquels elle investit présentent généralement pour Tel-Aviv un interêt géostratégique ou constituent des destinations attractives pour la vente d'armes.

En Amérique latine, c'est au Guatemala martyrisé des années 1980 que l'on trouve les antécédents de cette agro-diplomatie militaire. Une enquête de  Gavriel Cutipa-Zorn révèle comment, à l'époque, des vendeurs d'armes et des consultants agricoles israéliens ont soutenu la militarisation, en collaboration avec l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). Ils formaient la police et l'armée à la construction de « villages agricoles ». Ce modèle s'inspirait des moshavs israéliens (caractéristiques de la colonisation des terres palestiniennes depuis le milieu des années 1950). Les paysan·nes constituaient une main-d'œuvre bon marché pour les monocultures de haricots et de café destinées aux marchés internationaux. Mais le plus important était d'expérimenter le contrôle de la population rurale, qui avait l'interdiction de quitter le village sous peine de mort. Présentés comme des projets voués au développement, ces « villages » ont joué un rôle essentiel dans la stratégie anti-insurrectionnelle déployée par Rios Montt, qui a causé la mort ou la disparition forcée de centaines de milliers de personnes. Le Guatemala est très vite devenu un marché pour la vente d'armes israéliennes.

Aujourd'hui, il reste un allié d'Israël dans la région et l'un des centres d'accueil de la « coopération » israélienne dans le domaine agricole. Ainsi, en 2022, alors qu'un accord de libre-échange était signé entre les deux pays, un  Centre de modernisation agricole a été inauguré à l'École nationale centrale d'agriculture. Le Guatemala est l'un des pays d'Amérique centrale où sont déployées les  technologies israéliennes de surveillance des frontières et de suivi des caravanes de personnes migrantes, qui s'étendent jusqu'au Mexique.

La Colombie est un autre pays d'Amérique latine qui importe depuis des décennies des armes et des technologies militaires et agricoles israéliennes, comme le souligne un rapport de BDS. Dans ce pays, l'agrobusiness israélien a développé des projets coûteux, dont certains ont échoué  dans des conditions douteuses. Ainsi, dans les années 1990, l'entreprise israélienne Isrex, qui fournissait à la Colombie des  armes et des services d'irrigation, s'est engagée dans un projet agricole de 300 hectares qui impliquait 198 familles à Altamira et Cantilleras. Le projet avait une valeur de 1,5 milliard de pesos colombiens, dont 60 % devaient être apportés par Isrex et par l'Institut colombien de Réforme agraire (INCORA). Le reste de l'argent provenait d'un emprunt contracté par les familles paysannes. Huit ans plus tard, l'investissement d'Isrex ne s'était toujours pas concrétisé et le projet avait échoué. Les autorités colombiennes se sont détournées de l'affaire et un juge a ordonné que les terres des communautés soient vendues aux enchères pour rembourser les dettes. Quelques années plus tard, l'ancien représentant d'Isrex, Luis Vicente Cavalli Papa, refaisait surface en tant que directeur en Colombie de  l'entreprise israélienne Innovative Agro Industry (LR Group), qui prévoyait d'étendre ses plantations de cacao équatorien vers la Colombie. En 2022, les localités colombiennes de Santa Lucía et Suan ont vu  la confirmation du projet développé par Bean & Co., filiale de LR Group pour la plantation de cacao sur 1500 hectares.

Ce groupe, avec le Groupe Mitrelli - fondés à l'origine par les mêmes personnes -, fait partie d'un ensemble d'entreprises très peu connues de l'agrobusiness israélien. Elles n'opèrent pas nécessairement en Israël, mais sont étroitement liées à ses services militaires ou de sécurité et jouissent de relations politiques de haut niveau. Elles ont utilisé le continent africain comme laboratoire pour leurs mégaprojets agricoles « clés en main ». Elles opèrent également en Asie et sont moins présentes en Amérique latine où elles cherchent cependant à se développer. Dans ce type de projets, l'entreprise israélienne est engagée pour concevoir, trouver les financements, construire, équiper et gérer l'opération. Elle obtient des financements grâce à des prêts accordés par des banques israéliennes ou européennes, garantis par une agence de crédit à l'exportation israélienne ou étrangère, par l'intermédiaire d'une filiale de l'entreprise en question, située dans un paradis fiscal. Malgré les promesses de développement, ces projets, qui coûtent des millions, échouent généralement lorsque les fonds s'épuisent et en raison de la faible capacité d'adaptation aux conditions locales. Dans certains cas, on a trouvé des indices de corruption. Mais c'est en général le pays qui héberge le projetqui en subit les conséquences, et qui se retrouve plus endetté qu'il ne l'était. Ce type de projet a par ailleurs souvent recours à une main-d'œuvre locale bon marché, ce qui entraîne des plaintes pour exploitation au travail.

Au Guyana,  la société civile et le  collectif local BDS exigent actuellement la rupture du contrat de LR Group avec la société Demerara Distillers Limited (DDL). Le projet, évalué à 20 millions de dollars, utilise  500 vaches importées des États-Unis, dont le lait sera exporté vers d'autres pays des Caraïbes dès la fin de l'année 2025. Le contrat a été géré par Joseph Haim Harrosh, directeur de LR Group, et également impliqué dans un projet douteux de parc agro-industriel de 600 hectares au Suriname, d'une valeur de  75 millions de dollars (67 millions d'euros à l'époque). Les enquêtes menées par le quotidien  Parbode révèlent que le contrat signé très discrètement en 2018 reposait sur un crédit accordé par le Crédit Suisse et garanti par l'État surinamais. Les inquiétudes quant à la viabilité économique, qui risquait d'alourdir la dette du pays, ont été l'un des principaux motifs de contestation de la part de divers secteurs de la société,  gouvernement y compris.

Un seul point d'ancrage : la solidarité entre les peuples

Au moment où nous terminons cet article, plusieurs gouvernements signent un accord de paix incertain à Charm el-Cheikh. Les inconnues sont nombreuses, notamment en ce qui concerne l'impunité d'Israël quant au génocide et l'avenir même de la Palestine. Pendant ce temps, plus d'une centaine de personnes bénévoles mobilisées par l'UAWC s'affairent à la récolte des olives, en soutien aux paysannes et paysans de Cisjordanie, en proie aux  agressions constantes des colons et de l'armée. Ceci n'est qu'un exemple supplémentaire de la mobilisation populaire qui s'est accentuée à l'échelle mondiale, avec des manifestations en soutien au peuple palestinien dans les rues, les ports et sur les mers. Depuis des années, et désormais de manière plus systématique, l'une des stratégies a consisté à mener des  campagnes de boycott contre les entreprises liées à l'apartheid. En parallèle, il est de plus en plus important de dénoncer le modus operandi de l'agrobusiness israélien, en raison de sa contribution au système agro-industriel mondial qui menace la souveraineté alimentaire des peuples mais aussi en raison de l'exportation du modèle colonial qu'il a développé au détriment de la Palestine.

*Le 1er décembre 2025, les forces d'occupation israéliennes ont attaqué les bureaux de l'UAWC à Ramallah et à Hébron. Elles ont arrêté des membres de l'organisation, les soumettant à des traitements humiliants, et ont procédé à des fouilles violentes dans tout le bâtiment. Cette descente a entraîné la destruction et la confiscation de tout le matériel de bureau. Elle a également visé spécifiquement les infrastructures de la banque de semences palestinienne à Hébron, détruisant les stocks de semences qui constituent leur patrimoine génétique végétal. Au moment de la publication, deux personnes étaient toujours détenues et la condamnation internationale de cette attaque ne cesse de s'amplifier.  viacampesina.org

 Cet article a été initialement publié dans Biodiversidad, Sustento y Culturas, n° 126.

Photo: Lors de la marche organisée à l'occasion de la Journée internationale des femmes, Fuera Mekorot et d'autres organisations ont appelé à la fin du génocide à Gaza. Buenos Aires, Argentine, 8 mars 2025. © Susi Maresca.

La source originale de cet article est  grain.org

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