
par Serge Van Cutsem
On nous répète que l'argent déposé à la banque reste le nôtre. Pourtant, au moment précis où l'on souhaite le récupérer en numéraire, cette évidence s'effondre. Plafonds, délais, soupçons : l'argent existe tant qu'il reste virtuel. Lorsqu'il doit devenir réel, le mensonge apparaît. L'euro numérique, présenté comme une simple évolution technique, promet déjà les mêmes garanties... que le dépôt bancaire n'assure plus.
Si une banque ne peut pas restituer l'intégralité des dépôts en argent liquide, ce ne sont pas les citoyens qui abusent du système : c'est le système qui repose sur une fiction, et donc qui abuse des citoyens. Cette phrase résume l'anomalie profonde dans laquelle nous vivons désormais sans même la nommer, car il est aujourd'hui pratiquement impossible, pour un citoyen, d'obtenir en numéraire des montants importants correspondant à ses propres avoirs, sans plafonds, délais ou suspicions. Plafonds, délais, autorisations, interrogatoires plus ou moins feutrés : tout concourt à rendre l'accès au liquide exceptionnel, suspect, presque anormal, alors qu'il devrait être un droit élémentaire découlant de la propriété.
Dans l'esprit du déposant, et dans le sens commun le plus basique, l'argent placé sur un compte reste son bien et doit pouvoir être récupéré à tout moment sous la forme qu'il choisit. Or cette évidence n'est plus vraie, le dépôt bancaire moderne ne correspond plus à une somme effectivement disponible en espèces, mais à une écriture comptable, à une créance sur la banque, à une promesse de restitution strictement conditionnelle. Le virement est réel, l'obligation fiscale est réelle, la traçabilité est totale, mais la disponibilité en numéraire, elle, est devenue largement fictive.
La raison n'a pourtant rien de mystérieux car la réalité est que les banques ne disposent pas de réserves équivalentes au total des dépôts de leurs clients. Elles fonctionnent en réserves fractionnaires, c'est-à-dire avec une quantité de liquidités très inférieure aux sommes inscrites dans leurs bilans. Tant que l'argent reste numérique, cette fiction collective tient sans difficulté. Les chiffres circulent, les comptes s'ajustent, les flux s'équilibrent, ce ne sont que des chiffres qu'on ajoute dans des colonnes débit ou crédit. Mais dès que le citoyen demande à transformer cette promesse abstraite en billets bien réels, le système révèle instantanément ses limites structurelles.
C'est précisément à cet endroit que l'argent liquide devient un problème. Non pas parce qu'il faciliterait la criminalité, argument commode et largement instrumentalisé, mais parce qu'il constitue le seul moment de vérité du système bancaire. Le cash oblige à livrer ce qui a été promis, en fait ce qui a été confié aux banques. Il met à l'épreuve la solvabilité réelle et il matérialise brutalement l'écart entre l'argent inscrit et l'argent disponible. Dès lors, il doit être plafonné, découragé, disqualifié moralement, puis progressivement présenté comme obsolète, archaïque ou dangereux.
Nous avons ainsi glissé, sans débat démocratique réel, vers un modèle où le citoyen est pleinement responsable de son argent, pleinement imposable sur son argent, parfaitement traçable par son argent, mais n'en est plus réellement propriétaire. Car un bien dont on ne peut disposer librement n'est plus un bien, mais un droit conditionnel, administré, révocable, soumis à autorisation. On ne peut plus disposer de son propre argent en numéraire, comme si le dépôt par virement relevait d'une fiction comptable tolérée tant qu'elle n'est pas mise à l'épreuve.
L'argent liquide représente pourtant bien plus qu'un simple moyen de paiement. Il est hors réseau, hors autorisation, hors programmation, hors justification. Il est l'un des derniers espaces de liberté matérielle immédiate. Supprimer le cash rend inaccessible une vie hors du système imposé, cela ferme silencieusement la porte de sortie. Il devient alors inutile de censurer explicitement une parole, puisqu'il suffit d'en contrôler les conditions matérielles d'existence.
L'euro numérique ne corrige rien à cette fiction, il la prolonge et la radicalise : il généralise un avoir purement scriptural, programmable, sans échappatoire matérielle en billets. Autrement dit, il promet les mêmes «garanties» que le dépôt bancaire, mais dans un univers où le cash aura disparu.
Le citoyen n'abuse pas du système lorsqu'il cherche à récupérer son argent, il ne fait qu'exiger l'exécution concrète d'une promesse implicite. À ce stade, la question n'est plus morale ni individuelle, mais systémique : un dispositif qui promet une disponibilité totale de fonds qu'il ne peut pas matériellement assurer relève de la tromperie institutionnalisée.
Une société fondée sur des fictions financières ne peut désormais produire que des libertés fictives.