18/01/2026 legrandsoir.info  4min #302160

Un cessez-le-feu pour les Israéliens et une guerre pour les Palestiniens

Gideon LEVY

Pourquoi Gaza devrait-il intéresser qui que ce soit lorsque des Israéliens ne sont pas tués ? Quand les sirènes d'alertes se taisent en Israël, on considère ça comme un cessez-le-feu.

Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, il y a un cessez-le-feu. Lorsque des Israéliens ne sont pas tués mais que plus de 400 personnes le sont à Gaza, dont 100 enfants, ça s'appelle aussi un cessez-le-feu. Lorsqu'Israël démolit 2 500 maisons à Gaza en plein cessez-le-feu, et que le ministre de la Défense Israel Katz félicite les soldats de Tsahal pour leurs opérations, on appelle toujours cela un cessez-le-feu.

Lorsque des centaines de milliers de Gazaouis meurent de froid et pataugent dans la boue, ça entre dans la définition d'un cessez-le-feu.

Lorsque des milliers de personnes gravement malades meurent parce qu'Israël leur refuse des soins médicaux vitaux ou la possibilité de sortir de leur cage et d'aller se faire soigner ailleurs, c'est un cessez-le-feu. Lorsqu'une Israélienne éduquée demande pendant un repas du shabbat s'il y a encore des soldats israéliens à Gaza à un moment où plus de la moitié de l'enclave est occupée par Tsahal, c'est un indicateur par excellence de l'existence d'un cessez-le-feu, du moins tel que les Israéliens le définissent.

Lorsque la vie en Israël revient à la normale, avec des concours de cuisine et de chanson en plein essor, et avec des discussions approfondies sur la question cruciale des fuites vers le journal Bild en Allemagne, c'est le nec plus ultra des cessez-le-feu. C'est seulement quand un commando du Hamas sort de son trou et tente de planter un engin explosif improvisé dans les décombres de Gaza, que ça constitue une infraction grave au cessez-le-feu.

Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, tout le reste n'intéresse personne. Pourquoi Gaza devrait-il intéresser qui que ce soit lorsque des Israéliens ne sont pas tués ? Quand la sirène des alertes se tait en Israël, c'est un cessez-le-feu. Le fait que Gaza soit toujours bombardée, mais qu'elle n'ait pas de sirènes, est sans importance. Le monde montre déjà des signes de lassitude à l'égard de Gaza, malgré les nouvelles de ce week-end concernant la création d'un « Conseil de la Paix », qui ne sauvera pas une seule personne dépossédée à Gaza de son sort amer.

Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, on déclare un retour à la routine, ce qui signifie que la guerre est terminée et que l'on peut revenir à la posture de victime du 7 octobre, au récit sans fin des histoires d'otages, à s'enliser dans le chagrin d'hier, être stupéfait à chaque tentative désespérée de Gaza de rappeler son existence. Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, Gaza n'existe pas, pas plus que l'ensemble du problème palestinien.

Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, tout va bien. Quand ils ne sont pas tués, on peut reprendre le déni et l'oubli de Gaza. Lorsque des Israéliens ne sont pas tués en Cisjordanie, la vie est encore plus merveilleuse. Le fait que des dizaines de Palestiniens aient été tués en Cisjordanie depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu est encore moins intéressant que les centaines de Gazaouis tués pendant la même période.

La nouvelle de l'existence d'un cessez-le-feu à Gaza n'est pas parvenue en Cisjordanie ou au Commandement central de Tsahal. Toutes les restrictions draconiennes imposées en Cisjordanie au début de la guerre à Gaza restent en place, pas une seule n'ayant été abrogée ou assouplie.

Si ces restrictions ont été imposées à cause de la guerre, pourquoi n'ont-elles pas été levées quand la guerre s'est terminée ? Neuf cents barrages routiers installés pendant la guerre ? Neuf cents barrages routiers restent en place après l'entrée en vigueur du cessez-le-feu. Des portails de fer à chaque communauté palestinienne, s'ouvrant et se fermant par intermittence depuis le début de la guerre ? La même chose continue après la fin de la guerre. Des pogroms pendant la guerre ? Encore plus après sa fin. Lorsque des Israéliens ne sont pas tués, il n'y a pas de problème.

La décision d'imposer à Israël la signature d'un accord de cessez-le-feu s'est révélée être l'affaire de l'année. C'est le premier cessez-le-feu unilatéral de l'histoire. Tout est permis à Israël tandis que l'autre camp n'a pas le droit de respirer. Tous les otages ont été rendus sauf un corps, et la promesse d'évacuer Gaza une fois les otages rendus s'est évaporée instantanément, oubliée comme si elle n'avait jamais été faite. Vous vous souvenez ? Les otages ont été rendus, et Israël est à Gaza, depuis lors et pour toujours.

Le cessez-le-feu a aussi calmé les protestations mondiales contre Israël. Certains dans le monde attendaient une opportunité de revenir et d'étreindre Israël, et un cessez-le-feu unilatéral est cette opportunité. Le monde est passé au Venezuela et à l'Iran.

Trump peut continuer à diffuser son idée de la paix inventée qu'il a apportée au Moyen-Orient, et les Israéliens peuvent continuer à se dire que la guerre à Gaza était justifiée et a atteint tous ses objectifs. Maintenant c'est fini. Il y a un cessez-le-feu. L'essentiel est que des Israéliens ne se fassent pas tuer à Gaza. Tout le reste est sans intérêt.

Gideon Levy
Haaretz, 18/01/2026

Traduit par Tlaxcala  tlaxcala-int.blogspot.com

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