🧱 21/09/2026 mondialisation.ca  5min ⁑️ 8 #327424

 Maroc-Israël : les bureaux de liaison vont devenir des ambassades

Maroc-Israël: une normalisation qui n'a jamais eu grand-chose à voir avec Israël

Par  Ilyes Bellagha

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En 2026, cinq ans après la reprise des relations diplomatiques entre Rabat et Tel-Aviv, le Maroc et Israël ont signé leur plan de travail militaire commun de l'année, en marge du troisième Comité militaire conjoint tenu en Israël même. Pendant ce temps, le reste du monde s'éloigne : l'Espagne a définitivement retiré son ambassadrice à Tel-Aviv en mars 2026, après avoir reconnu l'État de Palestine et affiché son opposition aux frappes américano-israéliennes contre l'Iran ; l'Irlande, qui avait pris la même voie que Madrid en 2024, a vu Israël fermer lui-même son ambassade à Dublin, accusant l'Irlande d'avoir "franchi toutes les lignes rouges" ; la rue arabe, de Amman à Tunis, n'a jamais été aussi mobilisée pour Gaza. Deux ans après le 7 octobre 2023, le Maroc reste, avec les Émirats et Bahreïn, l'une des rares vitrines arabes d'une normalisation qui, presque partout ailleurs, tourne à la rupture. Il faut cesser de lire cet entêtement comme une affaire de principes.

La version officielle — un Maroc fidèle à un choix souverain, assumant seul le poids d'une continuité diplomatique quand tout le monde recule — ne résiste pas longtemps à l'examen des faits. Cette normalisation n'est jamais née d'une conviction : elle est née d'un marché. En décembre 2020, l'administration Trump a fait de la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental la contrepartie explicite de l'établissement de relations avec Israël. Ce n'est pas un rapprochement, c'est un troc, négocié à Washington, entre un territoire disputé depuis 1975 et une signature sur un document diplomatique. Depuis, chaque étape de la relation israélo-marocaine a suivi ce même fil : en juillet 2023, Israël reconnaît à son tour la marocanité du Sahara et envisage un consulat à Dakhla ; en 2024, la France fait de même. Le Maroc n'achète pas la paix avec Israël, il loue son silence sur Gaza en échange d'un dossier bien plus vital pour la monarchie que ne l'est la cause palestinienne : celui du Sahara.

Ce calcul n'a d'ailleurs rien de spécifiquement israélien : il vise l'Algérie. Depuis des années, Alger et Rabat se disputent, par procuration, l'influence sur le Sahel — région que la France, chassée militairement du Mali, du Burkina Faso et du Niger, a largement abandonnée. L'Algérie, forte de son sous-sol en hydrocarbures, y misait sur un non-alignement hérité de la guerre froide et sur le soutien au Polisario. Le Maroc, qui ne dispose pas de cette rente, a choisi une autre arme : la diplomatie occidentale comme ressource stratégique. L'Initiative atlantique lancée en 2023, qui offre aux pays enclavés du Sahel un accès aux ports marocains, et le projet de gazoduc reliant le Nigeria au Maroc à travers une quinzaine de pays, concurrencent frontalement le gazoduc transsaharien porté par Alger — régulièrement retardé, tandis que Rabat avance. Dans ce jeu, l'alliance avec Israël n'est qu'une pièce parmi d'autres d'un encerclement diplomatique et économique de l'Algérie, construit avec la bénédiction de Washington et de Paris.

On comprend mieux, dans cette lecture, pourquoi Rabat ne recule pas quand Madrid ou Dublin le font : leurs calculs ne sont pas les mêmes. L'Espagne et l'Irlande peuvent se permettre de sacrifier leur relation avec Israël, parce que rien d'essentiel, pour elles, n'en dépend. Le Maroc, lui, ne peut pas se le permettre, parce que la relation avec Israël est devenue une pièce du dossier saharien et, par extension, du containment de l'Algérie. Ce n'est pas du courage. C'est un calcul de rente, où la monarchie échange une popularité de façade — la solidarité verbale avec Gaza que réclame sa propre rue — contre un acquis géopolitique qu'elle juge irremplaçable. La popularité, elle, peut toujours être gérée par la répression ou le contrôle des manifestations ; la reconnaissance internationale du Sahara, une fois perdue, ne se refabrique pas.

Ce qui se joue à Rabat n'est donc pas une exception morale dans un monde qui déciderait, lui, de retrouver une conscience sur la Palestine. C'est la démonstration, presque clinique, que les États n'ont pas de principes, seulement des intérêts qu'ils habillent de principes selon les circonstances. L'Espagne défend une cause quand elle n'y perd rien de vital. Le Maroc défend une alliance quand il y gagne un territoire. Aucun des deux calculs n'est plus noble que l'autre — le premier est simplement moins coûteux. Voilà ce que la solitude marocaine dit vraiment de la realpolitik contemporaine : elle ne récompense pas la cohérence, elle récompense ceux qui savent, mieux que les autres, faire payer leur silence.

Ilyes Bellagha

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Ilyes Bellagha est architecte (ITAAUT), écrivain, essayiste et éditeur, basé à Halfaouine, Tunis. Fondateur du collectif Architectes Citoyens et ancien président de l'Ordre des Architectes de Tunisie, il dirige aujourd'hui KHATWA Éditions. Il coécrit une partie de ses essais et fictions avec l'IA Claude (Anthropic), sous une signature conjointe assumée comme prise de position éthique sur la transparence de la collaboration homme-IA.

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