Alors même que le stellionat euro-américain s'effondre sous son propre poids et que la diplomatie à deux visages signe sa propre faillite, au même moment, l'Afrique trace ses propres trajectoires de souveraineté au-delà de l'impasse des partenariats hybrides.
Depuis jadis, un principe élémentaire de droit veut qu'on ne soit jamais juge et partie. L'Occident ex-colonial voudrait pourtant s'asseoir des deux côtés de la table : décideur du financement, auditeur de la gouvernance, et désormais consultant du développement qu'il a lui-même retardé.
Comment demander conseil à qui a théorisé, à Berlin en 1884-1885, le partage d'un continent sans y inviter un seul Africain ? Comment se comparer, en matière de développement, à des puissances qui ont interdit l'industrialisation locale pour préserver leurs débouchés, comme le Pacte colonial français l'imposait dès le dix-huitième siècle et le code de l'indigénat le prolongeait jusqu'au vingtième ?
L'hérésie de l'hybridation
L'Afrique commet une erreur stratégique majeure depuis les indépendances factices des années 1960. Mettre sur le même niveau les anciennes puissances coloniales et les acteurs de l'Est relève de l'aveuglement. La diversification simultanée des partenariats neutralise toute dynamique de développement, d'autant plus qu'elle fait cohabiter des pyromanes historiques et des constructeurs pragmatiques. D'un côté, l'Europe coloniale et son ombre américaine déploient un logiciel d'extorsion raffiné, maquillé sous les loques usées du libéralisme, perpétuant ainsi des mécanismes d'assujettissement structuraux. De l'autre, les puissances de l'Est déploient un pragmatisme économique fondé sur des réalisations tangibles, brisant de facto la captivité du marché continental. Cette juxtaposition crée nettement un choc d'incompatibilité systémique. Les stratégies d'émancipation nationale se heurtent directement aux réseaux de dépendance historiquement entretenus.
Cette posture d'équilibriste naïf est un frein mortel dans la mesure où aucune nation ne bâtit sa souveraineté avec ceux dont le modèle repose sur sa propre sujétion. L'Occident cherche à soumettre l'Afrique en la transformant en une réserve d'approvisionnement exclusif. Chaque initiative industrielle africaine y subit un sabotage feutré. Chaque euro prétendument "investi" par le bloc transatlantique est un grappin enfoncé dans la souveraineté africaine pour paralyser toute industrialisation. À l'inverse, l'arrivée de partenaires orientaux casse les monopoles postcoloniaux. Toutefois, persister à maintenir les anciens tuteurs dans les processus décisionnels annule les bénéfices de cette ouverture. Car, marier ces deux mondes relève d'un dilettantisme tragique. On ne négocie pas son émancipation avec le maître de corvée tenant encore le fouet législatif et monétaire.
L'administration française ou l'art de la ruine pédante
Si la colonisation fut un crime, le style administratif français en fut la farce théâtrale la plus grotesque. Avec un aplomb paternaliste étouffant, Paris a troqué les chaînes du travail forcé contre la camisole de force technocratique. Son style se caractérise par une bureaucratie omniprésente et parasitaire, verbeuse et paralysante, vouée à la stérilité et au drainage des devises. La France a théorisé l'"assimilation", puis le "paternalisme éclairé". En réalité, elle a verrouillé les institutions souveraines. Le Franc CFA - relique servile conçue en 1945 - constitue l'archétype de ce contrôle monétaire étouffant, un instrument de castration économique préméditée. Pendant que les diplomates parisiens déclament des leçons de morale, la France s'assure que les avoirs africains drainent vers le Trésor français. Qu'ont produit ces décennies de paternalisme ? Rien d'autres que des promesses d'aide au développement qui ne servent qu'à financer des cabinets d'experts parisiens. Les infrastructures si insidieusement construites par la métropole visaient uniquement l'évacuation des matières premières. Entre 1880 et 1960, un réseau ferroviaire tracé uniquement pour convoyer le minerai bradé vers les ports, suivi de rapports d'expertise pompeux payés par les victimes elles-mêmes. Aucune interconnexion régionale n'a été pensée. Ce style administratif, dramatique et donneur de leçons, a échoué lourdement. La rhétorique civilisatrice s'est effondrée sous le poids de son inefficiente rapacité.
Le stellionat américain et la géopolitique de l'extorsion
Les États-Unis ont racheté l'héritage colonial européen par un stellionat géopolitique d'un rare cynisme. Dépourvus du courage d'assumer l'administration coloniale directe, les gredins de Washington ont racheté le bail d'extorsion concédé par leurs vassaux européens en ruine. Sans avoir ouvertement administré de colonies sur le continent, il se contente donc d'exploiter le terrain balisé par les anciennes métropoles. À travers le Consensus de Washington de 1989 et les plans d'ajustement structurel du FMI, l'impérialisme américain a méthodiquement démantelé les services publics africains avec la précision chirurgicale d'un scélérat institutionnel.
Ce pillage institutionnalisé s'appuie malignement sur le dollar et la sous-traitance sécuritaire, transformant ainsi le continent en un théâtre de chantage permanent. Le commandement AFRICOM, créé en 2007, ne protège pas les États locaux. Il ne vise qu'à militariser la spoliation des gisements d'uranium, de pétrole et de terres rares tout en maintenant une tutelle militaire préventive. Alors que le discours américain sur la démocratie s'efface instantanément devant les impératifs du complexe militaro-industriel, l'impérialisme américain, quant à lui, est un vampire financier qui vit des rentes du colonialisme européen. Il vend de la dette empoisonnée contre une reddition politique sans condition. Les richesses africaines financent ainsi l'hégémonie financière d'un empire qui n'a rien construit sur le sol africain, sinon des bases et des régimes fantoches.
L'asymétrie des actifs
Le bilan comparatif entre l'Occident et les pays de l'Est est sans appel. Il suffit de mettre les bilans côte à côte pour contempler la nudité effroyable de la présence occidentale. En quatre siècles de domination et de prétendue "mission civilisatrice", l'Europe n'a laissé derrière elle qu'un paysage dévasté : aucune infrastructure industrielle d'envergure, une dette abjecte et une obscurité énergétique systémique. L'Europe a pillé le sol sans jamais couler une seule fondation d'avenir, aucun réseau industriel autonome en Afrique subsaharienne.
En revanche, en seulement deux petites décennies, les partenaires de l'Est ont infligé une gifle mémorable aux comptoirs coloniaux, transformant le paysage infrastructurel continental. La Chine, la Russie et leurs alliés ont construit plus de 10 000 kilomètres de voies ferries tracées, 100 000 kilomètres de routes asphaltées, des dizaines de barrages hydroélectriques et des ports en eau profonde. Le barrage de Souapiti en Guinée ou le chemin de fer Mombassa-Nairobi témoignent de cette différence d'approche. L'Est construit du béton, de l'acier et de la puissance. L'Occident envoie des ONG paternalistes pour enseigner aux Africains la gestion de leur propre misère, impose de la dette conditionnelle et des séminaires de gouvernance.
L'absurdité de l'expertise occidentale
Quelle démence pousse encore des gouvernements africains à engager des cabinets de conseil occidentaux pour rédiger leurs planifications économiques ? C'est solliciter le bourreau pour qu'il rédige le code de santé du condamné. L'Occident vit de l'inféodation de l'Afrique. Son économie rentière repose sur l'importation à prix vils des matières brutes du continent. Attendre de ces "consultants" parisiens un plan d'industrialisation souverain relève de la psychiatrie diplomatique. Comment confier la rédaction d'un projet d'industrialisation à des entités dont la prospérité découle du maintien de l'Afrique dans l'exportation de produits bruts ? C'est solliciter le pyromane pour concevoir le plan d'extinction de l'incendie.
Se comparer à l'Occident en matière de développement dans ce contexte précis constitue une deuxième illusion moralement toxique. Le modèle occidental s'est construit sur l'esclavage, la spoliation coloniale et la captation des ressources du Tiers-Monde. L'Afrique ne peut ni ne doit reproduire cette trajectoire extracontinentale criminelle. Elle n'a nul besoin de singer ce modèle prédateur. Elle doit balayer ces conseillers mercenaires des ministères africains, rompre le cordon de la dette d'usure et imposer une maîtrise absolue de ses ressources. Leurs recettes libérales ne visent qu'à pérenniser un ordre néocolonial exsangue.
Trump, la fin d'un mythe
Le retour des postures isolationnistes et agressives représentées par Donald Trump accélère la décomposition de l'ordre multilatéral post-1945. Les gesticulations trumpiennes - chantage douanier, mépris raciste affiché, désengagement stratégique unilatéral - mettent à nu la fragilité de l'alliance transatlantique. Pour l'Afrique, ces soubresauts ne sont pas une menace, mais un catalyseur d'autonomie.
Ces gesticulations désordonnées précipitent les futuribles que les chancelleries européennes redoutent le plus : la panique bancaire et le basculement irréversible vers un monde multipolaire. Face à la coercition américaine, l'Afrique est poussée vers la sortie définitive du système SWIFT et la liquidation totale du dollar au profit des mécanismes financiers des BRICS.
Paris tremble, Bruxelles s'effondre et Washington s'agite dans le vide. La parenthèse de l'impunité occidentale est close. Ceux qui choisiront de ramper encore devant ces cadavres impériaux seront balayés par l'histoire. Seule la rupture nette, acerbe et sans concession avec l'imposture de l'expertise occidentale ouvrira l'ère d'une Afrique invincible, industrielle et définitivement souveraine. Cette vérité doit être assénée sans aucun ménagement à tous les décideurs du continent.
Dès lors, cette mutation historique et irréversible consacre aujourd'hui la déchéance absolument définitive des anciens empires d'Europe et de leur tuteur américain dépassé.
On peut dire que la mascarade occidentale sur l'échiquier africain touche à sa fin.
Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine
Suivez les nouveaux articles sur la chaîne Telegram
