📚 23/09/2026 reseauinternational.net  14min ⁑️ 6 #327563

Yémen : le petit pays qui n'est pas petit

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par Mounir Kilani

On regarde le Yémen sur une carte et l'on voit un pays pauvre, fragmenté, ravagé par plus d'une décennie de guerre.

On regarde son PIB et l'on voit presque rien.

Mais on regarde sa population, ses montagnes, son histoire et surtout sa position devant Bab el-Mandeb : soudain, le Yémen change de dimension.

Car le pays que nous avons longtemps considéré comme périphérique est assis devant l'une des principales portes du commerce mondial.

Et ceux que l'on appelle les Houthis apparaissent alors sous un autre jour : non comme une anomalie de la géopolitique, mais comme le produit d'une histoire, d'une société et d'une géographie que nous avons peut-être trop longtemps regardées avec la mauvaise carte.

Avant les Houthis, il y avait le Yémen

Commençons par les mots. Ceux que le monde entier appelle les "Houthis" se désignent eux-mêmes sous le nom d'Ansar Allah, "les partisans de Dieu". Le terme "houthi", dérivé du nom de la famille al-Houthi, s'est imposé dans les médias et dans le langage diplomatique international. Nous l'utiliserons donc ici, parce que tout le monde le comprend.

Mais cette précision n'est pas anodine. Ansar Allah n'est pas simplement une tribu armée apparue dans le chaos d'une guerre civile. C'est devenu un mouvement politique, religieux, social et militaire profondément enraciné dans une partie de la société yéménite.

Et cela conduit à une première question : pourquoi avons-nous autant de mal à comprendre le Yémen ?

Peut-être parce que nous le regardons avec les mauvaises lunettes. Nous voyons un pays pauvre, une guerre interminable, des miliciens, des montagnes, des hommes en vêtements traditionnels, parfois en sandales ou en tongs.

Dans le regard occidental, même chez ceux qui prennent la défense du Yémen, revient parfois une question révélatrice : comment des "gardiens de chèvres" en tongs peuvent-ils s'emparer de l'un des détroits les plus stratégiques du monde ?

La question paraît amusante. Elle est surtout révélatrice. Car elle contient, presque malgré elle, une conception très particulière de la puissance : les grandes puissances auraient les avions, les satellites, les porte-avions, les missiles, les uniformes et les centres de commandement sophistiqués. Les Yéménites, eux, auraient leurs montagnes et leurs tongs.

Comme si la puissance devait nécessairement avoir l'apparence de la puissance.

Comme si un acteur pauvre devait être incapable de jouer un rôle majeur.

C'est peut-être là que commence notre erreur.

Le Yémen est l'un des plus anciens foyers de civilisation du Moyen-Orient.

Dans l'Antiquité, l'Arabie méridionale fut le théâtre de royaumes puissants, de grandes routes commerciales et de sociétés organisées. Saba, Maïn, Qataban, Hadramout et Himyar appartiennent à une histoire qui précède de très loin les frontières politiques actuelles.

L'encens et la myrrhe circulaient par ces territoires, sur des routes qui reliaient l'Arabie à la mer Rouge, à l'Afrique orientale et au monde méditerranéen. On les retrouvera jusque dans le récit des Rois Mages : avant d'être des présents bibliques, ils étaient déjà des marchandises précieuses, transportées sur les routes qui faisaient du Yémen un carrefour du monde antique.

La porte des lamentations

Son nom est déjà tout un programme : Bab el-Mandeb. En arabe, bab signifie "porte". Mandeb est lié à une racine associée au deuil et aux lamentations. Bab el-Mandeb est donc généralement traduit par "la porte des lamentations" ou "la porte des pleurs".

Il existe plusieurs explications traditionnelles à cette appellation. Certaines évoquent les dangers de la navigation et les naufrages ; d'autres racontent, sous forme légendaire, qu'un ancien bouleversement aurait séparé l'Arabie de l'Afrique et provoqué de nombreuses morts.

La légende importe presque autant que la géographie, car cette porte est là depuis toujours. Elle était là avant les États modernes, avant les empires coloniaux, avant les porte-conteneurs, avant Suez.

Et elle est toujours là.

Ce qui a changé, c'est ce qui passe par elle.

Ce qui passe par cette porte

Le détroit relie le golfe d'Aden à la mer Rouge et mesure environ trente kilomètres de large à son point le plus étroit. Un endroit minuscule sur une carte.

Et pourtant. Avant la crise, environ soixante et onze navires traversaient Bab el-Mandeb chaque jour, soit plus de deux mille par mois. Environ douze pour cent du commerce maritime mondial passe par ce détroit. Pour les conteneurs, les estimations varient selon les sources : certaines vont jusqu'à trente pour cent du trafic mondial, d'autres se situent plutôt autour de vingt-deux à vingt-quatre pour cent.

Pour le pétrole, les volumes sont tout aussi significatifs : à leur niveau le plus élevé, environ neuf à dix millions de barils par jour transitaient par le détroit, soit près de neuf à dix pour cent du commerce maritime mondial de pétrole.

Le détroit n'est pas seulement une route. C'est un point de passage obligé pour une part significative de l'économie mondiale.

Nous avons regardé le Yémen avec la mauvaise carte

Lorsque l'on regarde une carte du conflit yéménite, une impression s'impose immédiatement : les territoires contrôlés par Ansar Allah ne représentent qu'une partie du pays. Mais cette carte donne une image profondément incomplète du rapport de forces.

Le Yémen est pourtant un pays de contrastes géographiques extraordinaires. Une grande partie de son territoire est désertique ou extrêmement peu peuplée, tandis que la population se concentre principalement dans l'ouest et le nord-ouest, dans les régions montagneuses et les zones où les conditions de vie sont les plus favorables. Autrement dit, la superficie ne correspond pas à la population.

Et cela change tout.

Un territoire immense et presque vide peut paraître gigantesque sur une carte sans peser pour autant du même poids sur le plan politique, démographique ou militaire qu'une région beaucoup plus petite mais concentrant plusieurs millions d'habitants.

C'est pourquoi, pour comprendre le Yémen, il faut regarder deux cartes : la première montre les territoires, la seconde montre les hommes.

Et les deux ne racontent pas la même histoire.

Le poids des hommes

Le Yémen compte aujourd'hui entre trente-cinq et quarante-trois millions d'habitants, selon les sources. Ce chiffre devrait suffire à modifier notre perception. Trente-cinq millions. Quarante-trois millions. C'est une population considérable, concentrée dans un espace dont une grande partie est difficile à contrôler.

Où vivent ces hommes ? Ansar Allah contrôle environ un tiers du territoire yéménite - mais ce tiers concentre une part majoritaire de la population.

Les chiffres varient selon les sources. La Human Rights Foundation avance qu'environ soixante-dix pour cent de la population totale vit dans les zones contrôlées par les Houthis. Une analyse publiée par China Military Online évoque une fourchette de soixante-dix à quatre-vingts pour cent. L'envoyé spécial des Nations unies a lui-même évoqué une estimation allant jusqu'à quatre-vingts pour cent.

Ces écarts s'expliquent par les difficultés de recensement dans un pays en guerre, par les déplacements de population et par les différences de méthodologie. Mais toutes convergent vers un même ordre de grandeur : une large majorité de la population yéménite vit dans les zones contrôlées par Ansar Allah. Le chiffre précis reste débattu, mais le déséquilibre territorial et démographique, lui, apparaît clairement.

Cette distinction est fondamentale. Elle permet de comprendre pourquoi la question "combien de kilomètres carrés contrôlent-ils ?" ne suffit pas.

Il faut demander : combien d'hommes vivent dans ces kilomètres carrés ?

Le désert n'est pas la puissance

Regardons maintenant l'est du pays. Marib. Hadramout. Al-Mahra.

Sur la carte, ces régions semblent immenses. Mais elles sont largement désertiques ou très faiblement peuplées. Elles n'en sont pas moins stratégiques : elles possèdent des ressources, des infrastructures, des routes, des frontières et des accès qui expliquent les luttes d'influence entre les différents acteurs yéménites et leurs soutiens régionaux.

Mais contrôler une grande superficie n'est pas nécessairement contrôler le Yémen. C'est l'une des leçons importantes de cette guerre : dans un pays comme le Yémen, la puissance territoriale et la puissance démographique peuvent être deux choses très différentes.

La montagne

Il faut également comprendre la géographie physique du nord-ouest.

Les montagnes yéménites constituent un environnement militaire extrêmement difficile. Elles compartimentent le territoire, compliquent les déplacements, offrent des positions défensives naturelles et favorisent la connaissance locale du terrain. Dans un tel environnement, une supériorité aérienne ou technologique ne se transforme pas facilement en contrôle politique durable.

L'Arabie saoudite possède une puissance militaire, financière et technologique incomparablement supérieure à celle du Yémen. Et pourtant, cette supériorité n'a jamais permis d'obtenir une victoire décisive sur Ansar Allah.

Ce paradoxe devrait nous intéresser. Il oblige à sortir d'une vision purement technologique de la guerre.

On peut avoir les meilleurs avions du monde.

Encore faut-il pouvoir contrôler ce qui se passe au sol.

Avant les missiles, il y avait Saada

La géographie protège. Mais elle ne s'organise pas toute seule. Il faut regarder ce que la montagne abrite.

Le nord-ouest yéménite n'est pas seulement un relief.

C'est une société.

Une tradition religieuse y est profondément enracinée : le zaïdisme, branche du chiisme apparue au VIIIe siècle dans les hauts plateaux, historiquement plus proche du sunnisme que les autres courants chiites, et longtemps marquée par une tradition d'ouverture aux écoles sunnites. Pendant des siècles, elle a structuré la vie politique et religieuse du nord.

Il y a aussi une organisation sociale : les grandes confédérations tribales, Bakil et Hashid, avec leurs médiations, leurs solidarités et leur mémoire des conflits. Dans ces montagnes, chaque vallée connaît son histoire. Et elle la transmet.

Au début des années 1990, face à la poussée des courants salafistes dans le nord, un mouvement de renaissance zaïdite se structure autour de Hussein al-Houthi. La Jeunesse croyante - al-shabāb al-muʾmin - enseigne, organise, tisse un réseau.

À l'été 2004, la première guerre éclate entre ce mouvement et le régime du président Saleh. Hussein al-Houthi est tué en septembre 2004. C'est peut-être là que le régime a commis son erreur : faire d'un prédicateur un symbole. Cinq autres guerres suivront jusqu'en 2010.

Et c'est là que tout bascule. Ansar Allah n'a pas appris la guerre en 2015, face aux avions saoudiens. Il l'a apprise entre 2004 et 2010, dans les montagnes de Saada, contre un adversaire yéménite qui connaissait le terrain par cœur.

En 2011, la "révolution" renverse Saleh. En septembre 2014, les Houthis prennent Sanaa. En mars 2015, l'Arabie saoudite entre en guerre. Puis, en décembre 2017, l'alliance entre les Houthis et les restes du régime de Saleh éclate ; Saleh meurt en tentant de changer de camp.

La géographie explique le terrain. L'histoire explique le mouvement. Et les deux ensemble expliquent la résistance.

Dix ans de bombardements, un adversaire plus fort

Voici quelques chiffres qui méritent qu'on s'y arrête.

En 2015, lorsque l'Arabie saoudite est intervenue dans la guerre civile yéménite, les experts des Nations unies estimaient les forces houthies à environ trente mille combattants. En 2024, ce chiffre était passé à trois cent cinquante mille. Dans leurs rapports au Conseil de sécurité, les experts de l'ONU écrivent que les Houthis "sont passés d'un groupe armé local aux capacités limitées à une organisation militaire puissante".

Le rapport précise également que cette transformation a été rendue possible par le soutien de la force Qods des Gardiens de la révolution iraniens, du Hezbollah libanais et de groupes irakiens pro-iraniens, qui ont fourni des armes, un entraînement et un financement "sans précédent".

Concernant le chiffre de trois cent cinquante mille combattants, le rapport de l'ONU lui-même précise que cette estimation n'a pas pu être vérifiée indépendamment.

Une décennie de bombardements n'a donc pas fait disparaître l'adversaire. Elle a vu émerger une force plus nombreuse, mieux armée et plus expérimentée.

Cette transformation n'est donc pas seulement affaire de montagnes et de mémoire tribale. Elle est aussi affaire d'argent, d'armes et de calcul stratégique.

L'Iran ne s'est pas intéressé aux Houthis parce qu'ils étaient pauvres. Il s'y est intéressé parce qu'ils étaient assis devant une porte.

Ce n'est donc pas seulement une histoire de pauvres résistant aux riches. C'est aussi une histoire de puissances qui se disputent, par acteurs interposés, l'accès à une géographie qu'aucune d'elles ne peut déplacer.

La fragilité du pays riche

Cette fragilité est réciproque.

Le 10 septembre 2026, les stations de pompage de l'oléoduc Est-Ouest saoudien ont été la cible de plusieurs attaques de drones, provoquant des incendies. Le ministère saoudien de l'Énergie a annoncé une "fermeture préventive" de l'oléoduc. Dans un communiqué, le ministère saoudien des Affaires étrangères a indiqué que les drones venaient d'Irak, et non des Houthis, et que les attaques avaient fait des blessés et endommagé des installations.

Cet oléoduc relie le champ pétrolifère d'Abqaiq, dans l'est du royaume, au port de Yanbou, sur la mer Rouge. Il s'étend sur environ mille deux cents kilomètres.

Depuis le début de la guerre entre les États-Unis et l'Iran, le trafic dans le détroit d'Ormuz est perturbé. Cet oléoduc est devenu la principale voie de contournement de l'Arabie saoudite : le royaume y avait redirigé environ quatre à cinq millions de barils par jour vers la mer Rouge.

Selon des sources citées par Reuters, la réparation pourrait prendre cinq à six semaines. Saudi Aramco a déjà informé au moins deux raffineries européennes qu'elle ne pourrait pas les approvisionner en octobre.

Cet épisode le montre : l'Arabie saoudite, pays riche, est elle aussi soumise à la géographie. Ses exportations de pétrole dépendent de pipelines et de détroits.

Et ces passages peuvent être menacés, frappés, coupés.

Une porte presque vide

Le trafic à Bab el-Mandeb s'est fortement réduit.

Avant la crise, ce détroit voyait passer en moyenne soixante et onze navires de commerce et de pétrole par jour. En septembre 2026, ce chiffre était descendu à environ vingt-six navires par jour, avec une moyenne mobile sur dix jours d'environ vingt-sept navires, selon Kpler, qui fournit des données en temps réel sur les flux mondiaux de matières premières et le transport maritime.

Les armateurs ont répondu en contournant la zone. Une partie du trafic entre l'Asie et l'Europe a été redirigée vers le cap de Bonne-Espérance, à la pointe sud de l'Afrique, ajoutant plusieurs milliers de kilomètres, du temps de navigation, du carburant et des coûts d'assurance.

Le monde riche paie désormais la distance pour éviter la porte.

Un acteur non étatique, sans marine de guerre et disposant de ressources économiques très limitées, a pourtant réussi à modifier le coût d'une route maritime mondiale.

Le retour de la géographie

Nous avons vécu pendant des décennies dans un monde où l'on croyait que la technologie pouvait presque tout résoudre : la puissance aérienne devait décider des guerres, les satellites rendre les territoires transparents, les missiles de précision rendre les défenses presque inutiles et la puissance économique déterminer les rapports de force.

Et pourtant, le Yémen vient rappeler une vérité beaucoup plus ancienne.

La géographie résiste.

Les montagnes résistent.

Les sociétés résistent.

Les identités historiques résistent.

Les routes commerciales résistent.

Et les détroits restent des détroits.

C'est peut-être pour cela que le Yémen est beaucoup plus important qu'il n'en a l'air.

Le pays pauvre devant la route des riches

Voilà peut-être le véritable paradoxe.

Le pays est pauvre, mais il se trouve devant une route empruntée par les économies les plus riches du monde. Sa population est pauvre, mais suffisamment nombreuse pour constituer une force politique considérable. Son territoire est difficile, mais cette difficulté constitue précisément une protection. Ses infrastructures ont été détruites, mais sa position géographique demeure.

Sa population, elle, a payé le prix le plus lourd de cette guerre - la faim, le déplacement, la maladie. Mais elle est toujours là.

On peut bombarder une route. On peut détruire un port. On peut frapper une infrastructure.

Mais on ne peut pas bombarder la géographie.

Nous avions posé la mauvaise question

Depuis des années, une question revient : comment des Houthis peuvent-ils résister à des puissances infiniment plus riches qu'eux ?

Peut-être faudrait-il poser la question autrement.

Pourquoi avons-nous supposé que la richesse suffisait à déterminer la puissance ?

Le Yémen nous oblige à regarder ailleurs : vers la démographie, le relief, l'histoire, les sociétés, les routes commerciales, les détroits. Vers cette vieille réalité que la mondialisation n'a pas supprimée : le monde dépend toujours de quelques passages étroits.

Et lorsque ces passages se trouvent devant un pays que l'on croyait insignifiant, ce pays cesse soudain de l'être.

La porte est toujours là

Bab el-Mandeb signifie la porte des lamentations. Le nom est ancien. La porte aussi.

Pendant des siècles, les hommes y ont vu un passage dangereux. Aujourd'hui, les navires qui s'en approchent transportent des marchandises destinées aux marchés du monde entier.

Le décor a changé. Les cargaisons ont changé. Les armes ont changé. Les empires ont changé.

Mais la géographie est restée.

C'est peut-être la dernière leçon du Yémen. Nous avons tendance à croire que le monde appartient aux plus riches, aux plus puissants et aux mieux équipés. Puis un pays pauvre nous rappelle qu'il existe d'autres formes de puissance : celle qui vient de l'histoire, de la démographie, du terrain et, parfois tout simplement, du fait d'être assis devant une porte que tout le monde doit franchir.

Le Yémen n'est peut-être pas le petit pays que nous croyions.

C'est peut-être nous qui avions simplement regardé la mauvaise carte.

 Mounir Kilani

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