
Bernard Lindekens
Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, nr. 212, september 2026
Certains penseurs ne deviennent véritablement actuels qu'après leur disparition. Michel Clouscard appartient à ce petit groupe. De son vivant, il est resté dans l'ombre de grandes figures françaises telles que Foucault, Deleuze et Barthes, mais aujourd'hui, son œuvre refait de plus en plus souvent surface. Ce n'est pas un hasard. Son analyse du "capitalisme de la séduction" semble avoir été écrite pour une époque où les influenceurs, les réseaux sociaux et l'optimisation permanente de soi régissent la vie quotidienne.
Michel Clouscard (1928-2009) était philosophe, sociologue et marxiste convaincu. Il n'était pourtant pas un penseur marxiste classique. Son œuvre fait dialoguer Marx avec Rousseau et Hegel et part d'une idée simple: une société ne peut être comprise que si la production et la consommation sont étudiées conjointement. L'économie, la culture et la politique ne constituent pas des mondes séparés, mais se renforcent continuellement les unes les autres. C'est précisément pourquoi Clouscard ne s'est pas seulement intéressé au travail et à la propriété, mais surtout à la manière dont le capitalisme produit les désirs.

Il a exposé cette analyse pour la première fois de manière incisive dans Néo-fascisme et idéologie du désir (1973) (1), un ouvrage au sous-titre évocateur: Les tartuffes de la révolution. La référence au Tartuffe de Molière n'est pas fortuite. Selon Clouscard, de nombreux intellectuels se présentaient comme des révolutionnaires, alors qu'en réalité ils contribuaient à légitimer une nouvelle phase du capitalisme.
Sa lecture de Mai 68 était donc radicalement différente de l'interprétation courante. Selon Clouscard, les manifestations étudiantes ne marquaient pas une rupture avec le capitalisme, mais un déplacement au sein de la culture bourgeoise. L'ancienne bourgeoisie, qui plaçait au premier plan le travail, la discipline et l'épargne, a cédé la place à une nouvelle élite exaltant la liberté, la consommation et l'épanouissement individuel. Le langage de la libération s'est finalement révélé parfaitement compatible avec la poursuite du développement de l'économie de marché.
Ainsi, Clouscard s'opposait aussi au freudo-marxisme de Deleuze et Guattari, alors très en vogue. Là où ceux-ci voyaient dans le désir une force révolutionnaire, Clouscard soutenait exactement le contraire. Selon lui, une politique qui exalte les désirs spontanés tout en se méfiant de l'organisation collective ne fait qu'affaiblir la résistance. La libération individuelle peut en effet être intégrée sans difficulté à un système qui propose sans cesse de nouvelles formes de consommation.

Son œuvre la plus connue, Le Capitalisme de la séduction (1981) (2), approfondit cette idée. Sa thèse centrale est aussi simple que puissante: le capitalisme moderne ne produit pas seulement des marchandises, mais aussi des désirs. Il ne vend plus des produits parce que les individus en ont besoin; il crée continuellement de nouveaux besoins, de nouvelles identités et de nouveaux modes de vie. Acheter quelque chose, c'est acheter en même temps une image de soi.
Clouscard décrit comment des biens de consommation apparemment banals introduisent progressivement les jeunes dans cette logique. Le juke-box, le vélomoteur, le jean ou la guitare électrique sont bien plus que de simples objets utilitaires. Ils fonctionnent comme des symboles de liberté, de modernité et d'identité. La consommation devient une expérience en soi. Ce n'est pas la valeur d'usage qui compte, mais la promesse d'un certain mode de vie.
Il en va de même pour la mode, la technologie et les produits de luxe. Une voiture de sport ou une moto prestigieuse ne représente pas en premier lieu une utilité pratique, mais un statut social. La consommation devient un langage par lequel les individus expriment leur place dans la société. Le capitalisme déplace ainsi son centre de gravité: ce n'est plus la production de marchandises qui occupe une place centrale, mais la production de désirs.

Selon Clouscard, cette nouvelle culture de consommation est née lors de la reconstruction de l'après-guerre. Le plan Marshall ne constituait pas seulement une aide économique: il diffusait simultanément un mode de vie américain dans lequel la publicité, la culture populaire et la consommation occupaient une place centrale. L'Europe n'a pas seulement importé des produits américains, mais aussi une nouvelle manière de vivre et de désirer. Mai 68 n'était pas, selon lui, le commencement de cette révolution culturelle, mais plutôt son expression visible.
Sa formule la plus célèbre résume cette évolution de manière concise: culturellement, le capitalisme se déplace toujours davantage vers la gauche; économiquement, toujours davantage vers la droite. Tandis que la liberté individuelle, l'émancipation sexuelle et la diversité culturelle sont encouragées, les mécanismes du marché, la concurrence et la concentration du capital continuent simultanément de s'intensifier. C'est précisément cette combinaison qui rend le système si résilient. L'expérience de la liberté personnelle masque une dépendance économique croissante.
Clouscard se distingue ainsi de nombreux autres penseurs marxistes. Alors que ceux-ci analysaient surtout la production, il a étudié la manière dont le capitalisme façonne également nos désirs, nos goûts et nos identités. Son intuition selon laquelle la domination se présente de moins en moins comme une contrainte et de plus en plus comme une liberté paraît aujourd'hui remarquablement actuelle.
Dans un monde où les algorithmes prédisent nos préférences, où les réseaux sociaux commercialisent notre attention et où les plateformes numériques créent continuellement de nouveaux désirs, Clouscard apparaît étonnamment moderne. Son "capitalisme de la séduction" ne se révèle pas être une curiosité historique, mais un diagnostic incisif de la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui. C'est peut-être précisément ce qui explique pourquoi ce philosophe français longtemps oublié reçoit enfin l'attention qui ne lui a guère été accordée de son vivant.
Notes:
(1) Clouscard, Michel. Néo-fascisme et idéologie du désir. Paris : Denoël/Gonthier, 1973, 186 p.
(2) Clouscard, Michel. Le Capitalisme de la séduction : critique de la social-démocratie libertaire. Paris : Messidor-Éditions sociales, 1981, 248 p. ISBN : 978-2-209-05457-2.