📚 21/10/2026 legrandsoir.info  8min 16 #330723

 Gilets Jaunes - 17 octobre : le programme

Le 17 octobre n'est pas octobre 17

480px/600px - 41.99 Koreduce by 50%del

Gérard Collet

Les réactions aux événements du 17 octobre de la part de tous les moyens institutionnalisés ont beau être attendues, elles sont proprement stupéfiantes de bêtises, de mensonges, ou de mauvaise foi.
Depuis les commentateurs en vogue abonnés des plateaux, jusqu'aux responsables politiques en passant par les journalistes ténors, il semblerait que quasiment aucun ne soit capable de comprendre la signification et la portée de ce qui est advenu, ni ne cherche même à le faire.
Incapables en tout cas de le reconnaître, et d'en exposer une analyse éclairée et utile.
Cette unanimité souligne s'il en était encore besoin la consanguinité délétère qui unit ce petit monde, où tous prennent comme point d'entrée les débordements qui ont accompagné les gigantesques manifestations. Une fois de plus, il suffit de sortir un peu des organes de presse estampillés pour en comprendre davantage.

Les gigantesques manifestations réunissaient tout ce qui constitue la part active de la société.
Salariés bien entendu, employés, retraités, mais aussi et surtout toute la jeunesse, des lycées professionnels aux écoles prestigieuses, ce qui implique évidemment de prendre le temps d'un minimum de réflexion.
D'un bout à l'autre de l'hexagone, et en dehors de cette figure géométrique jusqu'aux départements d'outre-mer, les revendications relatives à "la vie chère" sont au centre de la colère.
À ces exigences enfiévrées répond systématiquement l'objection des "caisses vides" et de la Dette.
Mais désormais, la rengaine du manque d'argent ne passe plus, car tous savent que "l'argent" ne manque pas partout...

C'est donc de manière frontale la répartition des richesses qui est en cause, et c'est précisément cette évidence que nos dirigeants veulent écarter des débats.
La question des émeutes et des dégradations n'est évidemment pas à occulter, mais elle relève d'une problématique sensiblement différente, même si elle traduit elle aussi un dérèglement de la société.
C'est cette partie du problème seulement qui relève d'un contrôle par la force publique, et c'est précisément ce qu'elle se révèle incapable de traiter, si toutefois on le lui a demandé, si toutefois son armement est prévu pour cela, et si toutefois ses dirigeants ont organisé des stratégies pour y faire face.

Il semble bien que ce ne soit pas le cas, et que les forces de police se soient bien davantage empressées de gazer à tout va, y compris les musiciens accompagnant les cortèges, plutôt que de chercher à prévenir les véritables actions violentes.
Reste alors à se pencher sur les causes. Un mouvement soulevant des centaines de milliers de personnes, d'origines sociales et de classes d'âges si différentes semble en effet l'exiger.
Mais c'est sans compter les réflexes pavloviens de la profession journalistique, la paresse qui sait, ou l'inclination idéologique...

En effet, pas un commentaire de presse ni de radio sans parler des reportages télévisés, n'a pu éviter le lieu commun de la manipulation par "l'ultra gauche". Terme valise comme diraient certains, jamais défini, étayé par aucune preuve, et n'ayant pour effet et sans doute pour objectif que de jeter une fois de plus le discrédit sur la gauche en général, le terme ultra mettant juste à l'abri le cher Raphaël Glucksmann.
Il se trouve que la quasi-totalité des prétendants à "la magistrature suprême" se seraient trouvés bien en peine d'aller sur place mesurer l'atmosphère des cortèges. Aucun ne l'a osé.
Aussi se trouvent-ils bien désemparés et fort inquiets de constater l'accueil des élus et des figures de la France insoumise par la jeunesse autant que par les manifestants.
Leur seule parade, dérisoire et transparente, fut alors de vilipender ce succès, et de tenter l'accusation de "complicité" des actes de violence commis à la marge.
Mais quel signe est donc ainsi envoyé aux citoyens ?
Serait-ce donc devenu un crime, en démocratie française, que les actions et les propositions d'un parti politique rencontrent les attentes d'une partie de l'électorat ?
Ne sont alors exempts de responsabilités dans les débordements que les gouvernants.
Innocentés des séquelles de leur si longue gouvernance sans partage.
Quant aux franges droitières de l'échiquier, leur indéfectible appui de fait au macronisme, ainsi que leur absorption progressive par "l'extrême centre" leur sont du même coup pardonnés.
Elles peuvent, la tête haute, se présenter comme le parti de l'ordre, sans avoir esquissé l'ombre d'une analyse...

Et pourtant.
Tout militant de gauche, même se reconnaissant d'une gauche radicale, du NPA à la France insoumise en passant par les associations à vocation politique comme par exemple Attac France, sait parfaitement que les dégradations, incendies et violences sans signification revendiquée sont totalement contre-productives et seront systématiquement utilisées pour les discréditer. Elles ne font absolument pas partie de l'attirail idéologique, tactique ou stratégique de ces mouvances. C'est une évidence qui n'est ignorée semble-t-il que par les journalistes mainstream, mal renseignés ou mal intentionnés.
Il n'y a là qu'une vile tactique de brouillage éculée.
Le fond du problème souligné par cette convergence imprévue, serpent de mer de toutes les luttes politiques et syndicales, est mis en évidence par la présence et la force des mouvements de jeunesse, qui sont de toute évidence ceux qui méritent le plus d'attention.
Les revendications qui sont parties des lycées sont en effet connues de toute la communauté éducative depuis des décennies. Très peu d'entre elles ont été prises en compte, et personne ne peut ignorer aujourd'hui que le système éducatif français, fondement et fierté de la République, est dans un état lamentable.

Superflu d'en faire le tour à nouveau, la décrépitude va de l'état des bâtiments au manque de locaux, en passant par le sous-paiement notoire des personnels ayant pour conséquence le peu d'attractivité du métier et le manque de professeurs. Pour couronner le tout, les atermoiements pédagogiques et organisationnels impulsés du haut du ministère conduisent au résultat parfaitement inégalitaire de l'institution, ce qui est un comble désolant si on le met en regard du projet éducatif de la Révolution française et des républiques successives.
C'est en quelque sorte la base même de l'ascension sociale et de la finalité de l'éducation qui est ainsi patiemment minée.
On sait que, prenant la suite du mouvement lycéen, la revendication centrale de l'action du 17 octobre était le "pouvoir d'achat". Et là réside en effet la préoccupation principale de tous les actifs, mise à part les fameux 1 %.

Et cette préoccupation met en avant la problématique d'une inégalité sociale devenue intolérable.
Mais l'inquiétude révoltée qui anime toute la jeunesse parle de quelque chose de bien plus vaste : il s'agit là tout simplement de la possibilité, tout simplement de l'espoir de trouver une place dans le monde de demain. Cette préoccupation est soulignée par la dénonciation du célèbre programme Parcoursup, merveille informatique de la machinerie de sélection et de relégation ; sans nul doute, au sein de la Startup Nation, il sera probablement bien vite assisté par une IA.
Si l'on assemble toutes les pièces de ce puzzle, c'est bel et bien l'ensemble de la société pour ne pas dire de la civilisation que prône le désolant Emmanuel Macron qui est remis en cause par les mouvements en cours. Et par malheur, nombre des prétendants à sa succession, camouflés sous divers oripeaux, entendent bien persévérer dans cette voie catastrophique.
Le supposé Mozart de la finance, le prétendu Jupiter de l'institution politique, venu faire ses gammes dans la République française a en effet mis en œuvre un credo totalement périmé, réaffirmé avec obstination à chaque occasion.

Et seulement modéré par des pleurnicheries paternalistes d'une hypocrisie et d'un cynisme exaspérants.
Cette certitude idéologique désormais claire aux yeux de tous, affirme qu'une société ne peut fonctionner que sur la base d'inégalités invraisemblables, que ces inégalités ne peuvent que croître, et qu'il est hors de portée de les restreindre en quoi que ce soit. L'exemple du refus de la taxe Zucman si anodine en est un symbole éclatant.
À cela s'ajoute l'incroyable cynisme qui consiste à prétendre que rien ne peut être entrepris pour récupérer un peu de la richesse captée par les magnats, sans jamais évoquer la moindre possibilité de mesure de rétorsion susceptible de les ramener à la raison.
Il n'est qu'à imaginer une seconde que des gens ordinaires découvrent une méthode d'évasion fiscale : décréterait-on alors qu'il n'est pas possible de connaître leurs revenus ?
La machinerie mise en avant reste celle du tandem innovation-croissance, laquelle débouche aujourd'hui sur la disparition possible d'emplois dans tous les domaines, avec les conséquences dévastatrices déjà constatées dans le système productif français, britannique, et demain allemand.
Cet attelage destructeur bute aujourd'hui sur deux obstacles majeurs.
Premièrement la machinerie ne parvient plus à assurer la croissance qui est le seul mécanisme connu par Macron, Martin et leurs pairs pour espérer maintenir l'emploi... en continuant à gaver les possédants. Or tout montre que la croissance forte ne reviendra pas.
Secondement, et tout aussi déterminant, l'on sait aujourd'hui que la croissance infinie, mathématiquement condamnée, conduit immanquablement à la destruction de l'environnement nécessaire à l'humanité.

Et c'est l'ensemble de ces facteurs conjugués qui obstrue l'avenir de la jeunesse, et c'est cela qui est à l'origine du vent de révolte irrépressible qui a envahi les rues de France cette fin de semaine.
Et c'est ce monde, symbolisé par le discours inutile, creux à pleurer, cynique à hurler, et absurdement autoritaire de l'inénarrable président deux fois réélu par défaut, que rejettent les foules qui ont déferlé dans les villes de France.
Triste bilan de dix ans de gouvernance prétentieuse, inepte et destructrice.
Il est donc clair que notre pays ne sortira de ce marasme que sur la base d'un changement de cap véritable, et pour commencer par la création d'un imaginaire politique désirable.
À cet aune, les débordements de violence constatés le 17 octobre ne sont que des épiphénomènes d'une société dilacérée et fractionnée par 10 ans de néolibéralisme assumé par un imposteur promu président.

Ce mercredi 21 octobre, même France Inter finit par faire état de ce choix. Les interviews d'une sénatrice des outre-mer, puis d'une ancienne responsable policière le déplorent, la seconde rappelant que les actions policières répondent généralement à une commande de la hiérarchie, explicite ou implicite.

Un enseignant de ma génération, hélas, a pu entendre depuis des décennies des instructions de la hiérarchie fondées sur le stupéfiant paradoxe : "Les résultats scolaires sont indépendants de l'effectif des classes"...

 legrandsoir.info