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La fabrique du bouc émissaire

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par Ali Ben Dris

Des boucs émissaires pour détourner la colère sociale.

Alors que la mobilisation du 17 octobre et les dégradations qui l'ont accompagnée font l'objet d'une bataille d'interprétation, une enquête de Mediapart révèle que des autorités policières auraient demandé que soit imputée à La France insoumise (LFI) la responsabilité des violences. Dans le même temps, la procureure de Paris aurait souligné l'absence d'éléments objectifs permettant, à ce stade, d'établir une responsabilité du mouvement. À Marseille, le chiffre de 30 000 casseurs, avancé dans le débat public, a également été contesté par le maire de la ville. Ces épisodes posent une question essentielle : comment une accusation politique peut-elle s'imposer dans le débat public avant même que les faits aient été pleinement établis ?

La fabrique du bouc émissaire désigne un mécanisme politique et médiatique consistant à concentrer la responsabilité d'une crise sur une force politique ou un groupe social désigné, au risque de détourner l'attention de ses causes profondes. Il ne s'agit donc pas seulement d'une controverse autour du 17 octobre, mais d'interroger la production d'un ennemi intérieur et la fonction de diversion que remplit sa stigmatisation.

Dans cette lecture matérialiste, LFI apparaît comme une cible privilégiée d'une offensive visant à déplacer le conflit de classe vers le terrain identitaire ou sécuritaire. Cette mise en accusation ne résout aucune des contradictions à l'origine du mécontentement populaire : elle les occulte et contribue à décharger le système économique et politique de ses responsabilités.

Lorsque le mode de production capitaliste s'enfonce dans ses contradictions sous l'effet d'une crise générale, la classe dominante cherche à préserver ses intérêts, notamment en intensifiant l'exploitation et en accentuant la division des masses laborieuses. La désignation de boucs émissaires devient alors un levier de fragmentation des classes populaires, qui empêche la convergence des colères autour de leurs causes communes.

Dans l'Allemagne des années 1930, frappée par une crise économique et sociale majeure, les nazis désignèrent les communistes et les juifs comme des ennemis intérieurs, avec le soutien de fractions du grand capital. La répression des organisations ouvrières, la persécution des juifs et la propagande antisémite participèrent à la consolidation du régime nazi. Ce précédent historique ne saurait être transposé mécaniquement à la situation contemporaine. Il rappelle néanmoins qu'en période de crise, la désignation d'un ennemi intérieur peut servir à détourner les antagonismes sociaux et à consolider un pouvoir autoritaire.

Aujourd'hui, sous l'influence de l'impérialisme américain et du modèle trumpiste, les courants réactionnaires, nationalistes et xénophobes gagnent du terrain à l'échelle internationale. En Amérique latine comme en Europe, les forces d'extrême droite progressent, tandis que des secteurs de la droite traditionnelle et du centre libéral reprennent certains de leurs thèmes et de leurs méthodes. Cette évolution contribue à banaliser des discours autoritaires et nourrit les inquiétudes relatives à la fascisation de la vie politique et à l'affaiblissement des libertés et des droits démocratiques.

Le racisme, ciment de la division sociale

La France offre à cet égard un terrain particulièrement révélateur. Confronté à une crise de représentation politique et à des contestations sociales persistantes, le débat public est marqué par la progression du racisme antimusulman et de l'algérophobie, sur fond d'héritage colonial et de nostalgie de l'ordre impérial. La racialisation des rapports sociaux contribue à opposer des fractions du peuple travailleur les unes aux autres, au détriment de la compréhension de leurs intérêts communs.

Les données officielles témoignent d'une aggravation préoccupante des actes antimusulmans. Selon le ministère de l'Intérieur, 326 faits ont été recensés en 2025, soit une hausse de 88% par rapport à 2024. Le ministère souligne que cette hausse s'accompagne d'une part importante d'agressions physiques (+151%).‌

Ces chiffres ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer une responsabilité institutionnelle directe. Ils invitent toutefois à interroger le climat politique et médiatique dans lequel les préjugés peuvent être entretenus, banalisés ou instrumentalisés.

L'ethnicisation de la colère sociale en fournit une illustration. À la suite des dégradations commises en marge de la mobilisation du 17 octobre, Éric Zemmour et Donald Trump ont, dans leurs prises de position respectives, renvoyé les désordres à la présence d'étrangers ou de musulmans, rejoignant ainsi une grille de lecture défendue par les courants nationalistes et xénophobes. Une réalité sociale complexe se trouve ainsi réduite à une question d'origine et de religion.

Ce déplacement du social vers l'identitaire n'est pas anodin. Il transforme des problèmes politiques et économiques en menace communautaire, nourrit les préjugés contre des catégories entières de la population et détourne l'attention des rapports de classe. Le bouc émissaire permet alors de désigner des responsables supposés du désordre plutôt que d'interroger les conditions sociales dans lesquelles se développent le mécontentement et certaines formes de violence.

L'offensive contre LFI depuis le 7 octobre 2023

Par ailleurs, depuis le 7 octobre 2023, les tensions autour de la guerre à Ghaza et de la politique israélienne occupent une place centrale dans le débat politique français. Les positions de La France insoumise et de Jean-Luc Mélenchon, notamment leur dénonciation de la politique israélienne et du caractère colonial de l'État d'Israël, ont donné lieu à une offensive politique et médiatique marquée par des accusations récurrentes d'antisémitisme et d'"islamo-gauchisme".

La distinction entre la critique de la politique d'un État, l'antisionisme et l'antisémitisme est indispensable à tout débat rigoureux. Elle ne dispense pas d'examiner les propos et les actes de chaque responsable politique, mais interdit de confondre automatiquement des positions politiques distinctes.

Dans la lecture défendue ici, la stigmatisation de LFI ne se réduit pas à une controverse sur le Proche-Orient. Elle s'inscrit dans une confrontation plus large autour de la représentation politique des classes populaires, des quartiers populaires et de la jeunesse. L'implantation électorale de LFI dans plusieurs territoires et sa capacité à mobiliser une partie de ces catégories sociales contribuent à expliquer la place qu'il occupe dans les affrontements politiques. Cela ne dispense évidemment pas d'examiner ses choix, ses contradictions et ses erreurs.

À l'approche de l'élection présidentielle de 2027, cette offensive s'inscrit dans une concurrence politique plus intense. En juin 2026, Bruno Retailleau a accusé la "Nouvelle France" défendue par LFI de porter "un nouvel antisémitisme qui s'abreuve aux sources de l'islamo-gauchisme". Il avait également qualifié le mouvement de "cinquième colonne de l'internationale islamiste". Ces déclarations témoignent de la radicalisation du vocabulaire employé contre LFI et de la place prise par sa stigmatisation dans la stratégie de ses adversaires. Elles participent à la formation tacite d'un arc anti-LFI, qui va du Rassemblement national à la droite du Parti socialiste, aujourd'hui incarnée notamment par Raphaël Glucksmann, en passant par la droite dite républicaine et le centre. Malgré leurs divergences idéologiques et leurs intérêts propres, ces forces se retrouvent dans leur opposition à La France insoumise, contribuant ainsi à isoler un mouvement qui conteste les orientations économiques, sociales et internationales dominantes.

17 octobre : la construction d'une accusation politique

La journée de mobilisation du 17 octobre a constitué un épisode révélateur de cette confrontation. Alors que des lycéens et d'autres secteurs mobilisés exprimaient des revendications politiques et économiques, une grande partie de la couverture médiatique s'est concentrée sur les dégradations et les affrontements. Cette focalisation a contribué à reléguer au second plan les revendications des très nombreux manifestants.

Dans le même temps, le ministre de l'Intérieur et plusieurs responsables politiques ont mis en cause de l'extrême gauche et de LFI, présentée comme responsables des dégradations, avant que les éléments rendus publics permettent d'étayer cette accusation. La procureure de Paris aurait notamment déclaré qu'"aucun élément objectif ni dossier d'instruction n'étaye à ce stade la moindre responsabilité ou manipulation politique de l'extrême gauche dans les exactions constatées".

Surtout, une enquête de Mediapart a mis en lumière les conditions dans lesquelles cette accusation aurait été relayée. Selon le média, des journalistes auraient été briefés par l'entourage du ministre de l'Intérieur, qui les aurait incités à incriminer LFI en s'appuyant sur une note de renseignement territorial ensuite présentée au niveau national.

Un commissaire du renseignement territorial aurait notamment déclaré, dans des échanges consultés par Mediapart : "Il y a des choses indicibles, mais quand on nous demande texto d'écrire que c'est LFI qui est derrière le mouvement alors que c'est objectivement faux de l'avis général des renseignements territoriaux, forcément on a des décisions politiques".

À la suite de ces révélations, Manuel Bompard a dénoncé une "véritable affaire d'État" et annoncé une saisine de la Cour de justice de la République contre le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez. Il importe néanmoins de distinguer les éléments rapportés par Mediapart, les déclarations des responsables politiques et les éventuelles conclusions judiciaires.

Si les faits décrits par l'enquête sont confirmés, ils soulèvent une question majeure : celle de l'utilisation possible de l'appareil d'État pour construire et diffuser une accusation politique non étayée. L'enjeu dépasse alors la polémique médiatique. Il concerne les rapports entre pouvoir exécutif, services de renseignement et production de l'information, ainsi que les conditions dans lesquelles une accusation peut acquérir le statut de vérité politique avant que les faits aient été établis.

La fabrique du bouc émissaire peut ainsi devenir une opération institutionnelle autant qu'idéologique. La prudence sur les faits n'affaiblit pas cette interrogation ; elle est au contraire indispensable pour lui donner toute sa portée.

La diversion fonctionnelle d'un État en crise

Le récit médiatique des violences tend parfois à présenter les casseurs comme les seuls responsables du désordre, face à un État supposément neutre, stable et protecteur. Une telle représentation risque d'occulter la violence structurelle des politiques économiques et sociales : précarisation du travail, difficultés d'accès au logement, dégradation de certains services publics, cherté de la vie, aggravation des inégalités et concentration des richesses.

Il ne s'agit ni de nier les dégradations ni de confondre toutes les formes de violence. Il s'agit de refuser une lecture à sens unique qui condamne les manifestations visibles de la colère tout en laissant hors champ les mécanismes économiques et sociaux qui alimentent le mécontentement. La violence spectaculaire ne doit pas faire oublier celle, plus diffuse, des rapports de domination et des politiques qui fragilisent les conditions d'existence de millions de personnes.

Le projet de budget 2027 s'inscrit dans cette confrontation. Présenté par le gouvernement comme un effort de redressement des comptes publics, il repose notamment sur une maîtrise renforcée des dépenses et des économies qui concernent plusieurs politiques publiques. Le gouvernement prévoit de ralentir la progression de certaines dépenses sociales et de contenir les dépenses de santé, tandis que les choix budgétaires font l'objet d'une contestation politique sur leurs conséquences pour les services publics et les protections collectives.

Pour les catégories populaires, l'enjeu est concret : savoir qui supportera le coût de l'ajustement budgétaire et quelles protections seront préservées. Dans un contexte de précarité et d'inégalités, ces arbitrages peuvent accentuer le sentiment d'injustice et nourrir la contestation.

La contradiction politique est alors manifeste : tandis que le pouvoir cherche à maîtriser les dépenses publiques et à réorienter certaines politiques sociales, une partie du débat se concentre sur les désordres liés aux mobilisations et sur les responsables politiques supposés les avoir provoqués. La contestation risque ainsi de devenir le problème central, tandis que les choix économiques et budgétaires qui nourrissent le mécontentement passent au second plan.

Dans cette perspective, la stigmatisation de LFI et la focalisation sur les casseurs peuvent remplir une fonction de diversion. Elles déplacent le débat des conséquences des politiques publiques vers ceux qui les contestent, et des rapports de classe vers des affrontements identitaires ou sécuritaires. Le risque est de fragmenter les résistances et d'empêcher que des colères dispersées convergent autour de revendications communes.

La fabrique du bouc émissaire articule ainsi plusieurs mécanismes : le racisme qui divise, la stigmatisation politique qui isole, la désignation d'un ennemi intérieur qui criminalise et la mise en scène de la violence qui détourne l'attention des choix économiques et sociaux. Ensemble, ils peuvent contribuer à déplacer la responsabilité des crises et à fragiliser les possibilités d'une mobilisation collective.

Le bouc émissaire n'est donc pas seulement un instrument de communication. Dans cette contribution, il constitue un mécanisme de défense d'un ordre social contesté, qui cherche à préserver ses rapports de domination en opposant les groupes dominés les uns aux autres.

Face à cette logique, l'enjeu est de rétablir le lien entre les expériences concrètes de l'injustice sociale et leurs causes structurelles. Il s'agit de faire en sorte que la colère ne soit pas détournée vers des ennemis désignés, mais qu'elle puisse nourrir une compréhension commune des intérêts populaires et favoriser la convergence des luttes.

source :  Bruno Guigue

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