Par Lorraine Rossignol
Selon l'historien David Van Reybrouck, le vote affaiblirait la démocratie. Il prône la suppression des élections et propose à la place le tirage au sort de citoyens volontaires, afin qu'ils participent aux grandes décisions politiques.

Selon un sondage Ifop, 67 % des Français estiment qu'il faut renoncer au suffrage universel pour confier la direction du pays à des experts non élus ; 40 % seraient même favorables à l'arrivée d'un pouvoir politique autoritaire ! Ces chiffres inquiétants ne vous donnent-ils pas envie de défendre les élections ?
David Van Reybrouck : Notre système démocratique est en faillite, ce n'est plus un secret pour personne. Et selon moi, la raison principale de cette faillite est que l'on a, précisément, réduit la démocratie aux élections. Tout le monde pense que « démocratie » et « élections » sont synonymes, mais elles ne le sont pas : étymologiquement. « Élections », qui vient du verbe élire, appartient à la même famille qu'« élite ». Et historiquement les élections ont toujours été le moyen privilégié par les élites pour désigner un leader. Cette procédure à caractère aristocratique, qui ne concernait d'ailleurs qu'un petit nombre d'électeurs relisons Montesquieu et Rousseau ! a été instaurée dans des États comme la France et les États-Unis à la fin du XVIIIème siècle. On a voulu ensuite la démocratiser, en élargissant le corps électoral : aux XIXème et XXème siècles, les ouvriers, les agriculteurs, les femmes ont obtenu le Droit de vote. Mais ce n'est pas parce que les gens ont le Droit de vote que la soif démocratique est assouvie, que le système s'est démocratisé.
Pour remplacer les élections ou du moins les contrebalancer, vous préconisez donc le recours à une procédure simple : le tirage au sort de citoyens représentatifs de la population...
Il est urgent, en effet, de « démocratiser la démocratie » et d'oser innover en changeant son mode de fonctionnement. Nos politiques, eux, semblent penser qu'il n'y a que deux façons d'interroger le peuple sur ce qu'il souhaite : les élections et les référendums. Mais ces deux procédures restent extrêmement primitives, quand on y songe : avec les élections, il s'agit de cocher une case à côté d'un nom ; avec le référendum, à côté d'une question (à laquelle on répond oui ou non). À quoi bon investir dans l'éducation d'une population, à quoi bon démocratiser l'Éducation nationale, si c'est pour limiter l'implication citoyenne à des rituels aussi pauvres cocher une case ? Après quoi les citoyens sont priés de se taire pendant quatre, cinq ans... Autrement dit, nous avons le Droit de vote, mais pas le Droit à la parole. Ce que je propose, dans le droit fil des politologues Bernard Manin ou Yves Sintomer, c'est de garder les élections, mais de mettre en place en parallèle des procédures participatives pour enrichir le débat politique et mieux représenter les gens. Par exemple le tirage au sort d'un panel de citoyens représentatifs, volontaires, et bénévoles. Ces citoyens délibéreraient au côté des politiques, et seraient tout aussi légitimes qu'eux pour trancher sur les grandes questions relatives à la gouvernance du pays.
Immédiatement, la question de la compétence de ces citoyens se pose...
Rappelons d'abord qu'à travers les sondages on utilise tous les jours le tirage au sort mais on l'utilise d'une façon stupide. Un sondage, c'est le tirage au sort de mille Français à qui l'on vient poser une question. Vous êtes en train de faire votre sauce Béchamel entre 17 et 19 heures, un institut vous appelle et vous demande ce que vous pensez des réfugiés syriens « Je suis contre ! » puis vous raccrochez. Le problème, c'est que ce sont les tripes qui ont parlé, pas le cerveau. Dans un sondage, on demande au fond aux gens ce qu'ils pensent... quand ils ne pensent pas ! Il serait beaucoup plus utile de savoir ce qu'ils pensent... après avoir eu la chance de penser, ne croyez-vous pas ? La question du discernement des citoyens tirés au sort est donc essentielle : ils devront, avant de se prononcer sur telle ou telle question, s'être documentés, avoir discuté, écouté des experts aux avis divers, etc. Tant qu'on traite les gens comme du bétail de vote, ils se comportent comme du bétail de vote. Mais du moment que l'on considère les gens comme des adultes et qu'on leur confie des responsabilités, ils se comportent comme des gens responsables. La plupart sont formidables dans leur capacité à réfléchir ! Il faut juste créer le contexte pour qu'ils puissent le montrer.
Vous avez pu le constater lors du G 1000, cette expérience de démocratie participative inédite que vous avez organisée à Bruxelles ?
Oui. La Belgique a connu une grave crise gouvernementale en 2011-2012, le pays est resté sans capitaine pendant un an et demi. C'est dans ce contexte que nous avons mis sur pied le G 1000, un groupe de mille citoyens tirés au sort parmi un panel de volontaires représentatifs, qui, pendant plusieurs week-ends, se sont réunis pour discuter de sujets dont ils avaient eux-mêmes arrêté la liste : immigration, sécurité sociale... Et ils ont prouvé qu'ils étaient parfaitement capables de prendre le relais des hommes et femmes politiques. Répartis par dix autour de tables pourvues chacune d'un modérateur, ils ont pu, grâce aux conférences données à leur intention par des experts (historiens, économistes...), construire leur réflexion et émettre des recommandations. Lesquelles ont ensuite été regroupées. À la fin de chaque séance, on était passé de priorités largement individuelles à des priorités partagées par toute une salle. Certaines ont, depuis, été prises en compte dans l'élaboration de nouvelles lois au Parlement. Une dizaine de G 1000 ont par ailleurs été organisés aux Pays-Bas. À quand le tour de la France ?
L'Irlande fait figure de modèle en la matière...
C'est le seul pays au monde à pratiquer le tirage au sort. Elle prouve bien que ce système n'est pas une utopie, qu'il fonctionne et peut être mis en pratique dès aujourd'hui. En 2015, l'Irlande a rassemblé trente-trois hommes et femmes politiques des députés et soixante-six citoyens lambda tirés au sort dans tout le pays, pour qu'ils réfléchissent ensemble, pendant plusieurs mois, à certains articles de la Constitution. La question la plus controversée était celle du mariage homosexuel. Figurez-vous qu'ensemble, les quatre-vingt-dix-neuf sont arrivés à la conclusion qu'il fallait l'autoriser. N'est-ce pas surprenant ? Dans une Irlande encore très catholique, on a trouvé une solution au mariage homosexuel dans la sérénité, alors qu'en France, « pays des libertés », cette question a provoqué deux ans d'instabilité politique. Pas parce que les Français seraient plus homophobes que les Irlandais, mais parce que le gouvernement français a voulu imposer sa décision sans avoir consulté ses concitoyens... Aujourd'hui l'Irlande continue de travailler avec ce système de tirage au sort : il y a quelques semaines, un processus identique a été lancé sur l'avortement. À nouveau un problème que ne peuvent pas résoudre les partis politiques : ce serait bien trop risqué pour eux. Pourquoi ne pas utiliser le référendum, direz-vous ? Parce qu'on ne sait jamais dans quelle mesure ceux qui y participent ont pris le temps de réfléchir sérieusement à la question qui leur était posée. Avec le tirage au sort, en revanche, on est assuré que l'échantillon représentatif de la population va s'instruire et se documenter, pour prendre au final une décision plus fondée, plus nuancée.
Ces procédures sont aussi, d'après vous, le seul moyen de pacifier nos sociétés déchirées par des débats politiques de plus en plus violents, comme vous l'expliquez dans "La paix, comment l'apprendre ?", que vous cosignez avec Thomas d'Ansembourg...
La France et la Belgique ont été secouées, ces douze derniers mois, par des violences inouïes, d'une échelle inédite. Pensez-vous que l'on réussira à pacifier nos sociétés uniquement par des mesures policières et militaires ? À ce stade, l'expression du peuple est une préoccupation majeure, car la pire violence est de ne montrer aucune considération pour ce que pensent les gens, profondément et nous allons selon moi vers de gros problèmes d'instabilité politique en Europe, où les puissances militaires avaient pourtant disparu depuis quarante ans. Mais pour prêter attention à l'autre, il faut commencer par un retour sur soi. La paix est un état qui se construit d'abord à l'intérieur de soi, ce n'est pas une décision diplomatique qui se décrète du jour au lendemain. Et nos politiques seraient bien avisés de rechercher cet état, eux qui vivent dans la frénésie permanente, alors même qu'ils prennent des décisions essentielles pour nos existences. Comment pourraient-ils y voir clair, franchement ? Je préconise, comme d'autres, l'apprentissage de la paix intérieure chez tout un chacun... notamment les politiques. À Westminster, les députés sont à présent formés à la « pleine conscience » ( mindfulness), une pratique méditative simple qui permet de faire un pas de côté, de prendre du recul. Il y a un an, un rapport très important a d'ailleurs préconisé d'étendre cette pratique aux écoles, aux entreprises, aux prisons et aux hôpitaux d'Angleterre. Le gouvernement belge s'y met aussi. Je ne suis pas naïf, je ne pense pas que l'on va résoudre les conflits sociétaux en faisant des exercices de respiration, mais je trouve dangereuse une société qui investit massivement dans la sécurité policière et militaire, sans investir dans la santé mentale de ses sujets. La démocratie est un système pour pacifier les sociétés. Et une société, c'est un collectif de cerveaux et de corps. On ne peut pas avoir de société en paix sans individus en paix.
David Van Reybrouck
1971 Naissance à Bruges.
2011 Lance à Bruxelles le G 1000, association d'initiative citoyenne.
2012 Parution en France de Congo, une histoire (éd. Actes Sud), qui reçoit le prix Médicis essai.
À lire
Contre les élections, de David Van Reybrouck, éd. Actes Sud, 220 p., 9,50 euros
Principes du gouvernement représentatif, de Bernard Manin, éd. Flammarion, 352 p., 9 euros
Petite Histoire de l'expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique d'Athènes à nos jours, d'Yves Sintomer, éd. La Découverte, 336 p., 12 euros