Radical et non violent, Extinction Rebellion secoue la politique britannique

24-05-2019 reporterre.net 9 min #156835

Le 31 octobre 2018, l'Angleterre découvrait la détermination non violente des militants du groupe Extinction Rebellion. En sept mois d'actions symboliques, ils ont réussi à faire voter l'état d'urgence climatique par le Parlement britannique. Et ont appelé à rejoindre le mouvement de grève internationale pour le climat de ce vendredi.

  • Londres (Royaume-Uni), correspondance

Des milliers de militants écologistes s'apprêtent à rejoindre les jeunes engagés pour le climat lors d'une  grève internationale, vendredi 24 mai. Des dizaines d'organisations de lutte contre l'effondrement climatique ont appelé à rallier ce mouvement des « vendredis pour le futur », inspiré par l'activiste suédoise Greta Thunberg. Parmi eux, Extinction Rebellion.

Le mouvement, lancé au Royaume-Uni en octobre 2018, a bouleversé le militantisme écologique traditionnel, prônant la désobéissance civile de masse et utilisant une imagerie forte qui affirme que l'humanité n'a plus de temps à perdre face à l'ampleur, la gravité et l'urgence écologique et climatique. Ce mouvement a propulsé la question climatique en haut de l'agenda politique et médiatique au Royaume-Uni.

 Extinction Rebellion, ou XR, est né de  l'organisation Rising Up, un réseau d'activistes qui soutient le développement d'actions locales contre la destruction de l'environnement et du climat. C'est lors d'une rencontre entre Roger Hallam, un agriculteur bio qui a étudié la théorie des mouvements sociaux, et Gail Bradbrook, une mère de famille et militante écologiste de longue date, que la stratégie d'action du mouvement a émergé : la désobéissance civile non violente. Grâce au réseau de Rising Up, Extinction Rébellion a tenu des réunions à travers le pays pour sensibiliser à la crise climatique, présenter ses objectifs et mobiliser des activistes tout en adoptant une organisation horizontale, sans hiérarchie ni chef.

« Il est maintenant le temps de la désobéissance civile. Il est maintenant le temps de se rebeller »

Le 31 octobre 2018, plusieurs centaines de personnes s'étaient rassemblées devant le Parlement, à Londres, pour déclarer une rébellion. C'était la première action du mouvement, jusque-là méconnu du grand public et des médias.

Devant le Parlement, la jeune Greta Thunberg  s'était alors adressée à la foule : « On ne peut pas sauver le monde en jouant selon les règles parce que les règles doivent être changées. Tout doit changer et ça doit commencer aujourd'hui. Il est maintenant le temps de la désobéissance civile. Il est maintenant le temps de se rebeller. »

Opération « le sang de nos enfants » devant la résidence de la Première ministre britannique, Teresa May, le 9 mars 2019, à Londres.

Le même jour, quelques dizaines de militants Extinction Rebellion avaient occupé les bureaux de Greenpeace, mettant en garde l'ONG contre la complaisance avec l'inaction politique sur la crise climatique.

Depuis le 31 octobre, les actes symboliques se sont multipliés.

Des militants ont enterré un cercueil en face du Parlement pour symboliser « la mort de l'espoir pour le futur », d'autres ont déversé des seaux de faux sang devant la résidence de la Première ministre, Theresa May, d'autres encore se sont collé les mains à l'entrée du siège social du géant pétrolier Shell.

Le point fort de ces actions a culminé autour du 15 avril. Pendant près de deux semaines, des militants ont bloqué des axes et des carrefours majeurs de Londres, paralysant la circulation dans le centre économique de la capitale.

Des centaines de personnes ont occupé Oxford Circus, connue pour ses grands magasins, pendant plusieurs jours, certains enchaînés à un bateau rose amarré sur la place avec le message « dites la vérité » peint en noir sur sa coque.

Au cœur de la capitale britannique, le pont de Waterloo a été transformé en un jardin urbain. Des pots de fleurs et du gazon synthétique ont été installés au son des tambours et dans une ambiance festive, attirant de nombreuses familles et personnes qui n'avaient jusque-là jamais pris part à une manifestation.

Occupation de Oxford Circus, le 19 avril 2019.

Au total, plus de 1.100 personnes ont été interpellées par la police mais aucune violence physique n'a été rapportée.

Dans les jours qui ont suivi, les gouvernements de l'Écosse et du Pays de Galles et finalement le Parlement britannique, grâce à une motion du Parti travailliste, ont tous déclaré l'urgence climatique.

« On a besoin que les voix du peuple soient intégrées aux décisions politiques de haut niveau »

Puis, des décideurs politiques de tous bords ont rencontré des militants du mouvement, notamment le ministre de l'Environnement, le conservateur Michael Gove. Si la réunion fut décrite comme « décevante » par Extinction Rebellion, l'engagement du groupe avec les politiques ne fait que commencer.

Une deuxième réunion avec le ministre est prévue pour savoir quelles mesures concrètes le gouvernement compte mettre en place pour répondre à l'urgence climatique. Le groupe Extinction Rebellion compte aussi aborder cette question avec l'opposition, le Parti travailliste, qu'il doit rencontrer sous peu.

Occupation de Oxford Circus, le 18 avril 2019, à Londres.

Extinction Rebellion se décrit comme un mouvement politique exigeant un changement radical de système et remettant en question la capacité du capitalisme et de ses forces de dominations à prévenir de l'effondrement.

Le mouvement prône l'établissement d'assemblées citoyennes pour influencer la politique climatique du pays, voire la décider.

Une porte-parole du mouvement l'explique : « On ne veut pas que les voix de citoyens ordinaires soient utilisées à des fins de communication. On a besoin que les voix du peuple soient intégrées aux décisions politiques de haut niveau. »

Le mouvement dit ne « jamais vouloir devenir un parti politique », ajoutant que « le vrai changement vient d'en bas ».

Cette approche ascendante du pouvoir est partagée par certains membres de la classe politique. Caroline Lucas, député du Parti vert de l'Angleterre et du Pays de Galles, qui a soutenu Extinction Rebellion depuis ses débuts, affirme que la mobilisation dans la rue doit être accompagnée d'un engagement avec les politiques pour canaliser le changement. « La démocratie n'est pas quelque chose qui se passe pendant les élections, ce sont les centaines d'actions que l'on prend pour faire parler nos valeurs et nos croyances », dit-elle.

Le temps des solutions progressives qui ne perturbent pas les affaires habituelles est révolu et le changement doit être radical

Mais tout le monde ne partage pas les stratégies de désobéissance civile. Interviewé par l'ancienne secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) Christiana Figueres, William Hague, ancien ministre des Affaires étrangères sous le gouvernement conservateur de David Cameron, admet que la désobéissance civile peut avoir « un grand rôle à jouer » pour amener le changement. Mais il ajoute que le mouvement risque de s'attirer l'hostilité d'une partie de la classe politique et que les militants doivent faire passer leurs opinions dans leurs intentions de vote. « Ce qui change la politique n'est pas seulement la manifestation mais le fait qu'une large partie de la population sympathise ou bien se dit prête à voter dans un sens qui soutient leur protestation. »

Occupation de pont Waterloo, le 15 avril 2019, à Londres.

Pour Extinction Rebellion, le temps des solutions progressives qui ne perturbent pas les affaires habituelles est révolu et le changement doit être radical. Extinction Rebellion dit vouloir apprendre de ses erreurs et faire grandir et mûrir le mouvement dans le but de revenir en force à l'automne avec une rébellion de masse véritablement internationale.

Au Royaume-Uni, Hallam, un des cofondateurs du mouvement, envisage déjà des centaines de milliers de personnes dans les rues et une vague de désobéissance civile sans précédent au Royaume-Uni, qui, il espère, fera tomber le gouvernement britannique. Il explique : « Les cultures occidentales connaissent une énorme transformation émotionnelle liée à l'urgence climatique. Cette transformation va passer par la douleur, le déni et la colère. Extinction Rebellion a été le premier mouvement à se saisir de cette nouvelle réalité émotionnelle, mais il y en aura d'autres. »

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