19/06/2020 reporterre.net  7 min #175631

Face au risque d'épidémie, un village pyrénéen se bat contre une porcherie industrielle

L'énergique association No porcharan se bat depuis 2018 contre un projet de porcherie industrielle sur les terres de la commune d'Ossun. Elle pointe un risque épidémique, causé par des élevages de canards à proximité, balayé par la préfecture des Hautes-Pyrénées.

  • Ossun (Hautes-Pyrénées), reportage

En cette journée de juin, le plateau de Ger, qui domine la commune d'Ossun, est baigné par un soleil humide. C'est là qu'une porcherie abandonnée depuis plusieurs décennies finit de s'effondrer. Fipso Industrie, groupe agro-industriel du Sud-Ouest spécialisé dans le porc, a prévu à travers une société baptisée So'porc de détruire l'ancien bâti pour y construire une usine d'engraissement de porcs neuve, capable de sortir 6.500 bêtes par an.

Quand des habitants ont découvert le projet au hasard d'une page du journal local La Dépêche du midi à l'automne 2018, ils n'ont pas hésité : ils ont créé l'association  No porcharan en quelques semaines. Aujourd'hui encore, en déambulant dans les rues de la bourgade, on croise des banderoles et des slogans contre le projet qui s'accrochent aux hautes grilles des maisons. 600 personnes ont adhéré à l'association dans une ville qui compte 2.000 habitants. Le vent de révolte a fait le tour de la ville, depuis le boucher du bourg jusqu'aux mouvements véganes.

600 personnes ont adhéré à l'association dans une ville qui compte 2.000 habitants. 

Jose Astorga, président de l'association, Thierry Hourné et David Sarres, membres du conseil d'administration, tous trois attablés à l'unique restaurant de la petite ville, le Tire-bouchon, ont l'intention de reprendre le combat après la longue parenthèse du confinement. Thierry Hourné désigne en souriant le patron des lieux, un homme jovial aux cheveux blancs dont le sourire est dissimulé derrière un masque, Covid-19 oblige : « Quand on a démarré l'association, il s'est inquiété de savoir d'où venait le jambon qu'il servait. Il a appelé tous ses fournisseurs, pour s'assurer que c'était bien de l'élevage de plein air. » Pour Jose Astorga, c'est là leur force : « Notre conviction c'est qu'à chaque fois qu'il y a un projet comme ça, il faut être porté par les locaux pour lutter. »

« Le risque d'une épidémie est le même que celui d'une météorite qui s'abattrait sur Ossun »

L'un des arguments sur lequel ils alertent depuis le début de leur lutte est le risque d'une épidémie. Début 2020, le préfet des Hautes-Pyrénées, Brice Blondel, et l'expert vétérinaire qu'il avait nommé leur avaient répondu, selon les propos qu'ils rapportent : « Le risque d'une épidémie est le même que celui d'une météorite qui s'abattrait sur Ossun. » Une pandémie d'ampleur inédite et deux mois de confinement plus tard, l'inquiétude s'est accrue et la phrase de l'expert et du préfet fait rire jaune les trois amis.

C'est un autre membre de l'association, par ailleurs médecin urgentiste à l'hôpital de Lannemezan, Benjamin Millet, qui avait dès les débuts de l'association, relevé le risque d'une chaîne de transmission virale en cas de construction d'un élevage porcin industriel à proximité immédiate d'élevages aviaires. Absent lors de notre venue à Ossun, il écrit dans une lettre rédigée à l'intention de Reporterre : « Si l'origine du Covid-19 n'est pas formellement établie, il y a une forte suspicion de recombinaison génétique et de transfert inter-espèces.... Depuis le début de notre lutte, nous dénonçons la proximité d'élevages de canards avec cette future porcherie et donc un risque important de présence sur ce site de virus aviaire (type H5N1) et de virus porcins pouvant aboutir à un virus mutant mosaïque pouvant se transmettre à l'humain.... Malgré plusieurs courriers et rencontres auprès du préfet, de la ministre de la Santé (Mme Buzyn [ex-ministre]), aucune étude de risque n'a été demandée [par eux] auprès des instances compétentes. »

Jose Astorga complète : « L'un des quatre élevages du plateau a été infecté par la grippe aviaire en 2015 avec un périmètre de sécurité de dix kilomètres et déclaré foyer hautement pathogène. » Alors que l'élevage industriel et la prédation humaine sur l'environnement ont été récemment  pointés du doigt dans le développement des épidémies, les membres de No porcharan appellent de leurs vœux qu'une étude d'impact environnemental soit faite sur les risques sanitaires qu'un tel élevage pourrait faire peser sur la population.

L'ancien bâti sera détruit et la nouvelle usine d'engraissement de porcs sera capable de sortir 6.500 bêtes par an. 

Au-delà de cette inquiétude sanitaire, les habitants s'opposent au système agricole - obsolète et à l'encontre des aspirations actuelles - symbolisé par cette usine d'engraissement de porcs. Ils défendent une ruralité plus résiliente, une agriculture plus locale. L'un des points du dossier qui les fait bondir est qu'aucun agriculteur n'est derrière le projet : seule la société So'Porc investit et elle embauchera des salariés pour le poste et demi à pourvoir. Pour Thierry Hourné, ce système qui se passe d'agriculteurs, de paysans, est aberrant : « Si la porcherie avait été prévue avec du plein air et tenue par un agriculteur qui fait vivre une famille, il n'y aurait pas eu cette levée de boucliers. » Le président de l'association complète : « Cette crise a montré que l'on manquait de résilience dans nos modes de consommation et d'approvisionnement. Si on avait des élevages locaux on améliorerait notre autonomie et notre résilience face à des crises futures. Mais une porcherie comme ça à côté de nous ne servira à rien. »

Fipso Industrie possède des maternités porcines dans le Sud-Ouest et un abattoir à Lahontan dans le département voisin des Pyrénées-Atlantiques (64). Entre les deux, il leur manque le maillon des engraisseurs, d'où le projet d'Ossun. Dans le même temps, le groupe a débuté l'agrandissement d'une porcherie à Escoubès (Pyrénées-Atlantiques) et les habitants d'Anoye, dans le même département, se sont inquiétés en apprenant que la société s'intéressait à des terres situées sur leur commune. Dans sa défense du projet, le groupe a argué de la nécessité de développer la filière jambon de Bayonne. Sa production n'est pas destinée seulement au marché français, déjà presque saturé, mais au marché international, avec en ligne de mire, la Chine.

Manifestations et recours juridiques

Face à ses adversaires, l'association a investi le terrain technique et a développé des arguments sur le fond du dossier : « On sait que les nuisances olfactives et les désagréments interpellent les gens, mais on ne gagne pas avec ces arguments-là » dit David Sarres. Sans aide juridique, avec le recours de bonnes volontés, ils ont réussi à mettre un caillou dans la machine bien huilée de l'enregistrement du dossier. Ils sont déjà parvenus à faire réviser le plan d'épandage qui n'était pas conforme. Ils attendent désormais la date de l'audience pour le recours contentieux contre l'arrêté préfectoral qu'ils ont déposé devant le tribunal administratif de Pau. D'autres structures opposées au projet, France nature environnement et la Confédération paysanne, ont aussi opté pour la voie juridique et déposé des recours. Le prochain épisode se jouera donc dans les couloirs du tribunal.

« Si la porcherie avait été prévue avec du plein air et tenue par un agriculteur qui fait vivre une famille, il n'y aurait pas eu cette levée de boucliers. »

En décortiquant le dossier, l'association a découvert que le volet financier posait problème, ce sera l'un des points qu'ils développeront devant la justice. So'porc, la société qui porte le projet, est déficitaire depuis des années. David Sarres explique : « Il est apparu que le porteur du projet n'était pas en capacité financière de le soutenir. » Thierry Hourné ajoute : « Le jour où il y aura une pollution environnementale, ils devront rembourser le capital social de leur société mais tout le reste, les réparations, c'est le contribuable qui devra les payer. » Fipso Industrie, actionnaire à 99 % de So'Porc, n'est selon l'association pas tenue légalement de faire face à d'éventuels déboires de sa filiale. « On accepte que se soit la collectivité qui porte les risques, donc on les sociabilise, tandis qu'on privatise les bénéfices », résume Jose Astorga.

Outre le terrain juridique, les adhérents de l'association occupent aussi le terrain médiatique et le bitume. Plusieurs manifestations ont déjà eu lieu dont une qui nourrit une fierté particulière : le 20 juillet 2019, ils étaient parvenus à retarder le départ du Tour de France lors de l'étape du Tourmalet à laquelle assistait Emmanuel Macron. En évoquant le souvenir de ce coup d'éclat, ils jubilent et préviennent : tant que le projet sera sur la table, No porcharan ne désarmera pas.


Source : Chloé Rebillard pour Reporterre

Photos :
Porc, photo d'illustration.  Pxhere

 reporterre.net

 Commenter