25/06/2020 reporterre.net  11 min #175928

Enquête 3/3 - Cesser toute exploitation industrielle, seul moyen de protéger les forêts tropicales

La protection des forêts tropicales est un enjeu écologique majeur qui suppose de renoncer à leur exploitation industrielle à grande échelle. Se contenter de la production des plantations comme de considérer le juste prix du bois font partie des moyens pour y parvenir.

Cet article est le dernier d'une enquête en trois volets consacrée à l'exploitation des forêts tropicales. Pour lire ou relire les premiers articles :  « L'Europe exploite les forêts tropicales... et multiplie les risques d'épidémie » et  « Dans le bassin du Congo, la fable de la "gestion durable" des forêts ».


Pour un certain nombre de scientifiques et des organisations de la société civile du Nord et du Sud, l'exploitation industrielle des forêts tropicales, l'un des moteurs de la déforestation, doit être abandonnée. L'exploitation à grande échelle dans les pays tropicaux « ne peut pas être durable et économiquement rentable » dans une forêt primaire, parce qu'il faut un temps extrêmement long - au moins 65 ans et probablement plutôt 100 ans - pour qu'elle se régénère après une première coupe d'arbres, dit à Reporterre Cyril Kormos, directeur exécutif de Wild Heritage, une ONG étasunienne qui se consacre à la protection des forêts primaires : « Les sociétés d'exploitation forestière ne peuvent évidemment pas attendre 65-100 ans avant de procéder à une deuxième coupe. La plupart n'attendent même pas 25-30 ans, ce qui est la durée habituelle des rotations d'exploitation des forêts tropicales : elles se contentent d'exploiter illégalement. » Cette réalité est la même pour toutes les forêts primaires, qu'elles soient tropicales, tempérées ou boréales : elles ont toutes des arbres très vieux qui ne peuvent pas être remplacés pendant la durée d'une rotation d'exploitation forestière ordinaire, précise Cyril Kormos.

« L'exploitation forestière dans les pays tropicaux a un bilan extraordinairement médiocre en matière de non-durabilité, d'effet sur la biodiversité, d'illégalité et de corruption - ce qui signifie que les populations dépendantes des forêts sont presque toujours touchées négativement alors que la contribution financière aux gouvernements est pathétiquement faible, rappelle de son côté à Reporterre, Patrick Alley, cofondateur de l'ONG britannique Global Witness. En outre, nous savons maintenant que ces forêts jouent un rôle essentiel dans l'atténuation du changement climatique. Nous nous demandons donc : quelles sont les alternatives à un système défaillant et destructeur ? Eh bien, laisser les forêts tranquilles serait une bonne option. »

« Il n'y a aucune raison de couper des forêts primaires irremplaçables pour des produits de luxe »

L'avenir de l'industrie forestière est forcément relié à la question du marché et de la consommation de bois tropical. Des propositions réalistes ont déjà été formulées pour permettre de répondre à la demande mondiale en bois sans recourir à l'exploitation des forêts primaires. La coalition IntAct, regroupant des scientifiques et des organisations non gouvernementales dont World Heritage et Global Witness, a fait en 2014 des recommandations allant dans ce sens, plaidant notamment pour l'utilisation de fibres alternatives ; pour la réduction de l'actuelle surconsommation de bois ; pour l'amélioration de la gestion des forêts nationales des pays industrialisés gros consommateurs de bois.

L'une des suggestions principales d'IntAct est de passer par des plantations forestières pour se procurer le bois. « Actuellement, selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), environ 7 % des forêts du monde sont des plantations, et ces 7 % fournissent près de la moitié du bois rond industriel que nous utilisons dans le monde », observe Cyril Kormos. « Nous pourrions donc facilement répondre à la demande de bois avec les plantations, à l'exception de la demande de produits de luxe, comme le bois de rose. Mais il n'y a aucune raison de couper des forêts primaires irremplaçables pour des produits de luxe destinés à quelques riches consommateurs alors que nous savons que ces forêts sont essentielles pour prévenir le changement climatique, la crise de la biodiversité, les pandémies mondiales, l'approvisionnement en eau douce, etc. »

Il faut cependant respecter un certain nombre de critères : ces plantations doivent être établies sur des terres dégradées, précédemment déboisées, ou à partir de forêts déjà dégradées et de faible valeur en biodiversité, avec l'accord des communautés environnantes : « Nous devons veiller à ce que les droits des communautés soient respectés, contrôler les pesticides, etc. », ajoute Cyril Kormos.

« Si on faisait payer le juste prix du bois, le marché s'ajusterait immédiatement »

Simon Counsell, qui a longtemps été directeur exécutif de la Rainforest Foundation UK (RFUK), une organisation britannique, défend depuis plusieurs années l'idée de limiter la disponibilité du bois et ainsi sa surconsommation. « Si l'offre de produits du bois est restreinte, les prix augmenteront et la société aura moins envie de gaspiller cette précieuse ressource comme elle le fait actuellement », a-t-il avancé lors d'une intervention publique en 2008. Autre argument en faveur de l'arrêt de l'exploitation : le prix du bois vendu ne correspond pas à son coût réel, relève Samuel Nguiffo, directeur du Centre pour l'environnement et le développement (CED), une ONG camerounaise. Ce prix ne comprend pas les énormes dégâts causés à la forêt, le fait que lorsqu'un arbre est abattu, il en entraine plusieurs autres dans sa chute, le fait que pour chaque mètre cube produit, trois mètres cubes de « déchets » restent dans les chantiers, la perte de ressources induite pour les populations forestières (lesquelles se nourrissent, se soignent avec des produits issus de la forêt), etc. « Si on faisait payer le juste prix du bois, le marché s'ajusterait immédiatement, et le modèle économique actuel, construit sur une subvention inacceptable de la destruction des forêts, ne subsisterait pas », dit-il à Reporterre.

Dans le bassin du Congo, deuxième massif forestier du monde, l'industrie forestière bénéficie en effet d'incitations et d'arrangements fiscaux accordés par les États producteurs, et d'aides financières apportées par les États consommateurs, dont la France. Cesser ces appuis aiderait à sortir du paradigme « exploitation forestière ». « Pourquoi une industrie avec un si mauvais bilan a-t-elle besoin de subventions de la part des contribuables français ou autres ? » demande Patrick Alley. Car, au bout du compte, grâce à diverses techniques d'évasion fiscale, les trésors publics nationaux ne perçoivent qu'un très faible pourcentage des sommes dues par l'industrie forestière. Cette dernière fournit par ailleurs peu d'emplois par rapport, par exemple, au secteur informel de la filière forestière qui alimente les marchés locaux en produits ligneux non forestiers, en bois d'énergie et de sciage, etc. Au Cameroun, il procure des revenus à plusieurs centaines de milliers de personnes, alors que le secteur industriel en emploie environ 20.000.

« Leur capacité à conserver intactes les forêts primaires et leurs valeurs »

La coalition IntAct a esquissé des solutions pour les forêts des pays producteurs et les dizaines de millions de personnes qui en dépendent. « Les zones protégées par les États, les territoires et les zones conservés par les communautés ou les peuples indigènes, les aires protégées privées, et tous les autres instruments de conservation tels que les mécanismes de paiement pour des services écosystémiques, ont montré leur capacité à conserver intactes les forêts primaires et leurs valeurs ; ces mécanismes peuvent optimiser la biodiversité, les services écologiques et les avantages sociaux et culturels », assure-telle dans sa déclaration de principes.

Pour des ONG comme la RFUK, l'idée n'est pas d'aller vers un modèle de conservation stricte, qui exclut et viole bien souvent les droits des communautés forestières, mais d'associer ces dernières. « Les faits observés de par le monde montrent que les forêts contrôlées par des peuples indigènes et d'autres communautés ont souvent un taux de déforestation plus faible, stockent plus de carbone, abritent plus de biodiversité et profitent à plus de personnes, dit à Reporterre Joe Eisen, directeur exécutif de RFUK. Jusqu'à l'adoption récente de lois sur les forêts communautaires dans le bassin du Congo, les peuples forestiers dans des pays comme la République démocratique du Congo n'avaient aucune possibilité d'obtenir des droits légaux sur les forêts dans lesquelles ils vivent et qu'ils ont protégées pendant des générations. » Ces nouvelles lois représentent par conséquent « une occasion sans précédent de mettre en avant une vision différente de la gestion des forêts, à condition que les gouvernements, les donateurs et les organisations de la société civile travaillent ensemble », d'après lui. Dans le bassin du Congo, plusieurs groupes et organisations, dont le CED et RFUK, travaillent déjà depuis plusieurs années pour redonner le pouvoir aux communautés forestières, et faire reconnaître leurs droits fonciers et à construire de nouveaux modèles de gestion des forêts qui soient locaux, légitimes et durables pour tous. Il s'agit de favoriser une meilleure prise en compte des fonctions et usages non commerciaux de la forêt, et de construire des solutions impliquant l'exploitation commerciale et la transformation des produits forestiers non ligneux, l'écotourisme, etc.

« Des centaines de millions de dollars ont été dépensés pour essayer de faire de l'exploitation forestière une industrie durable en Afrique centrale au cours des dernières décennies, rappelle Joe Eisen, mais seule une fraction de cette somme a jusqu'à présent été investie dans des initiatives en faveur des pauvres et fondées sur la reconnaissance de droits, comme la foresterie communautaire. » Or, l'option de confier les forêts aux communautés forestières en matière de protection de la forêt pourrait être bien plus efficace que l'approche carbone, par exemple. Le mécanisme REDD+ (réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts), conçu par la Banque mondiale et lancé en 2018, donne en effet des résultats très décevants. La REDD+ vise à faire en sorte que la conservation des forêts tropicales soit financièrement plus intéressante que l'action de les transformer, par exemple, en plantations agricoles. Il s'agit de payer les États forestiers ou les projets qui réussiront à préserver les forêts et, ainsi, à limiter les émissions de carbone, par le biais du marché : les personnes protégeant les forêts pourraient revendiquer la propriété de crédits de carbone que d'autres, telles les industries polluantes, achèteraient pour compenser leur pollution. Mais ce mécanisme souffre de nombreux problèmes de conception et de mise en application.

« Lutter contre les facteurs d'appauvrissement de la biodiversité »

Ceux qui plaident pour la disparition de toute activité d'exploitation industrielle dans les forêts primaires, mais plus largement de toute activité industrielle - les plantations agro-industrielles, les élevages intensifs sont des moteurs de déforestation très importants dans certains pays du Sud - pourront désormais s'appuyer sur la nouvelle stratégie de l'Union européenne en faveur de la biodiversité, adoptée en mai 2020. Cette politique entend « protéger strictement toutes les forêts primaires et anciennes encore présentes dans l'Union européenne » et précise que, « dans toutes ses activités de coopération internationale, l'Union devrait promouvoir (...) les mesures visant à protéger et à restaurer les forêts de la planète » et renforcera son soutien à ses pays partenaires du monde entier afin « de lutter contre les facteurs d'appauvrissement de la biodiversité ». La Commission européenne prépare par ailleurs des mesures visant à éviter ou à limiter « la mise sur le marché de l'Union de produits associés à la déforestation ou à la dégradation des forêts, ainsi qu'à promouvoir des importations et des chaînes de valeur respectueuses des forêts ».

Le plan de l'UE semble ainsi aller plus loin que la Stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée de la France, adoptée en 2018, qui ne prend en compte que l'exploitation forestière illégale et pas l'exploitation forestière en général. La société civile devra cependant s'assurer que l'Union européenne n'imposera pas ses politiques et projets à des pays du Sud, comme elle en a pris l'habitude et comme peut le laisser penser cet autre point de sa stratégie disant : « En Afrique, l'Union lancera l'initiative "NaturAfrica", qui vise à protéger la faune et la flore sauvages tout en offrant aux populations locales des débouchés dans les secteurs verts. »

« « La France mène une politique postcoloniale au profit de ses propres intérêts et de ceux des entreprises françaises »

La mise en œuvre d'alternatives à l'industrie forestière nécessite évidemment que les acteurs impliqués fassent preuve d'une forte volonté politique. La France est actuellement l'un des principaux soutiens de l'industrie forestière industrielle dans le bassin du Congo. Mais « on ne l'a pas beaucoup entendue à propos de la corruption qui sévit dans la filière industrielle ou des personnalités publiques qui traitent la forêt davantage comme une source d'enrichissement privé que comme un bien public », remarque Joe Eisen, qui note tout de même que la France commence timidement à envisager d'autres formes de gestion forestière. « La France mène une politique postcoloniale au profit de ses propres intérêts et de ceux des entreprises françaises plutôt qu'au profit des pays africains concernés », constate aussi Patrick Alley. Mais elle n'est pas seule dans ce cas. « Le Royaume-Uni, les autres pays européens, la Chine, etc. font tous à peu près la même chose en matière d'exploitation des ressources naturelles. »

Les États producteurs concernés devront par ailleurs trouver les moyens de sortir d'une économie extravertie et les pays occidentaux, qui ont tendance à les voir uniquement comme des réservoirs de matières premières, devront l'accepter. « L'exploitation industrielle des forêts tropicales primaires n'est qu'un secteur parmi d'autres dans un monde où nous avons besoin d'un changement rapide et systémique. Il faut que le secteur forestier se concentre sur deux choses : aider à la restauration écologique à très grande échelle et rendre les plantations plus durables afin que nous puissions satisfaire une plus grande partie de nos besoins en bois grâce aux plantations. Le secteur forestier peut faire beaucoup pour nous aider : abattre des arbres anciens et dégrader/défricher des forêts primaires n'est pas utile ! » conclut Cyril Kormos.


Source : Fanny Pigeaud pour Reporterre

Photo :
chapô : un groupe de jeunes pygmées Bayaka s'enfonce dans la forêt pour séjourner dans un camp de chasse dans la forêt tropicale de Bayanga, à Bayanga, en Centrafrique, le 13 mars 2020. © Florent Vergnes/AFP

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