27/07/2020 les-crises.fr  8 min #177306

Quand la Méritocratie justifie et aggrave les inégalités

Source :  Consortium News
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un système qui repose apparemment sur les capacités de chacun est devenu le nouveau moyen d'exclusion, écrit Jomo Kwame Sundaram.

Combien de fois avez-vous entendu quelqu'un déplorer ou même condamner les inégalités dans la société, et finir en appelant à la méritocratie ? Nous aimons à penser que si seuls les méritants, les intelligents, ceux que nous jugeons compétents ou capables, voulant d'ailleurs souvent dire ainsi ceux qui nous ressemblent le plus, étaient aux commandes, les choses iraient mieux, ou tout simplement bien.

Depuis les années 1960, de nombreuses institutions, dans le monde entier, ont adopté la notion de méritocratie. Les idéologies néolibérales de l'après-guerre froide permettant une concentration croissante des richesses, les riches, les privilégiés et ceux qui en font l'apologie invoquent des variantes de la « méritocratie » pour légitimer les inégalités économiques.

Les entreprises et autres institutions sociales, qui étaient autrefois dirigées par des élites héréditaires, recrutent et promeuvent de plus en plus les gens sur la base de qualifications, d'aptitudes, de compétences et de performances. La méritocratie est donc censée démocratiser et niveler la société.

De façon ironique, le sociologue britannique Michael Young a péjorativement inventé le terme de méritocratie dans sa satire dystopique de 1958, The Rise of the Meritocracy (L'ascension de la méritocratie). La critique qu'il souhaitait en faire ayant été rejetée comme n'étant plus pertinente, le terme est maintenant utilisé dans la langue anglaise sans les connotations négatives voulues par Young.

Le terme a été adopté sans qu'il soit assorti de critiques par les partisans d'une philosophie sociale de la méritocratie par laquelle l'influence est censée être répartie en fonction des capacités intellectuelles et des performances des individus.

Beaucoup apprécient les deux vertus fondamentales de la méritocratie. Premièrement, l'élite méritocratique est supposée être plus capable et plus efficace, car son statut, ses revenus et sa richesse sont dus à ses capacités, plutôt qu'à ses liens familiaux.

Deuxièmement, l'épanouissement de l'élite censé reposer sur les capacités et les aptitudes individuelles est considéré comme cohérent et complémentaire de la « concurrence loyale ». On peut ainsi se prévaloir de la supériorité morale en invoquant l'égalité des chances, mais on prend alors généralement soin de souligner que l'égalité des résultats doit être évitée à tout prix.

Comme l'explique le professeur Daniel Markovits de la faculté de droit de Yale dans The Meritocracy Trap (Le piège de la méritocratie), à la différence des élites héréditaires qui les ont précédées, les élites méritocratiques doivent souvent travailler longtemps et intensément, par exemple en médecine, en finance ou en conseil, pour renforcer leurs propres privilèges et les transmettre à leurs enfants, frères et sœurs et autres proches parents, amis et partenaires.

La méritocratie du jeu

La méritocratie est censée fonctionner au mieux lorsqu'une « classe moyenne » inquiète s'efforce en permanence d'assurer, de préserver et d'augmenter ses revenus, son statut et ses autres privilèges en maximisant les bénéfices de son éducation exclusive. Mais l'accès à une éducation élitiste - qui permet à quelques personnes de condition modeste de gravir l'échelle sociale - fluctue sans cesse.

La plupart des familles de la classe moyenne ne peuvent pas se permettre de financer l'éducation privilégiée que la richesse peut offrir, alors que la plupart des écoles ordinaires, financées et gérées par le gouvernement, ont pris du retard par rapport aux écoles élitistes exclusives, dont certaines sont d'ailleurs financées par l'argent public. Au cours des dernières décennies, le fossé des financements entre les écoles publiques les plus performantes et les moins performantes s'est également creusé.

Les universités d'élite et les écoles privées continuent d'offrir une formation et une socialisation, principalement destinées aux enfants des riches, des privilégiés et des connectés. D'énormes dotations, d'obscures politiques d'admission et des exonérations fiscales permettent aux universités privées américaines d'élite de dépenser beaucoup plus que les établissements financés par l'État.

Entre-temps, les changements technologiques et sociaux ont transformé la main-d'œuvre et les économies en augmentant considérablement le rendement économique des attributs cognitifs, ascriptifs et autres, ainsi que les titres de compétences des « meilleures » institutions, notamment les universités et les guildes professionnelles, qui restent en fait exclusives et élitistes.

À mesure que les « méritocrates » s'emparaient d'une part croissante du gâteau de l'éducation, la valeur supposée de la « scolarité » augmentait, légitimée par la notion factice de « capital humain ». Si la méritocratie a transformé les élites au fil du temps, elle a aussi de plus en plus inhibé, et non pas favorisé, la mobilité sociale.

Une élite différente

Ainsi, bien que les méritocrates aiment à se considérer comme l'antithèse de la vieille élite « aristocratique », plutôt que de « démocratiser » la société par le biais d'une plus grande inclusion, la méritocratie peut même en fait accroître les inégalités et polariser davantage la société, quoique différemment.

Alors que l'ancienne élite « aristocratique » était souvent incapable de s'assurer que ses propres enfants étaient bien éduqués, compétents et excellents, les méritocrates - qui ont souvent obtenu leur statut et leurs privilèges grâce à leur éducation et aux diplômes qui s'y rapportent - ont souvent accru l'importance de ceux-ci.

Ainsi, un système méritocratique - apparemment ouvert à l'inclusion, ostensiblement basé sur les capacités - est devenu le nouveau moyen d'exclusion, attribuée par le professeur Raghuram Rajan de l'université de Chicago à la révolution numérique.

Les méritocrates ont accru l'importance de l'éducation, l'obtention de diplômes légitimant l'inégalité croissante des salaires, car ils assurent à leurs propres enfants une éducation bien meilleure, recréant et perpétuant ainsi les inégalités.

Les récents doutes de l'opinion publique concernant la hausse de la rémunération des cadres, l'enseignement des MBA, [Master of Business Administration, NdT] les cartels des corporations professionnelles et les disparités de rémunération du travail - ainsi que l'opposition à ces phénomènes - reflètent la délégitimation croissante des hiérarchies ostensiblement méritocratiques et des inégalités.

Une bonne dose de moralité

Pour ajouter l'insulte à l'injure, l'idéologie méritocratique laisse à penser que ceux qui en sont exclus sont indignes, voire méprisables. Les options progressistes ne bénéficiant pas du soutien de la classe moyenne et de l'élite, les marginalisés se tournent de plus en plus vers l'ethno-populisme et autres appels « communautaires » en cette ère de politique identitaire.

Sans surprise, leur opposition aux inégalités éducatives et économiques et à la marginalisation est généralement dirigée contre l'Autre ethnique - que celui-ci soit réel, imaginé ou « construit » - généralement considéré comme « étranger », même s'il est national, comme « l'étranger en soi ».

Markovits soutient que la méritocratie non seulement se sape elle-même, mais elle en fait tout autant des idéaux démocratiques et égalitaires. Il insiste sur le fait que la méritocratie fait également du tort à la nouvelle élite « méritocratique » et « technocratique », en espérant les rallier à la cause anti-méritocratique, ce qui reflète peut-être son sentiment quant à la nécessité de construire de larges coalitions intégratrices pour amener une transformation sociale.

« Les progressistes attisent le ressentiment de la classe moyenne et activent la résistance de l'élite tandis que les démagogues et les charlatans monopolisent et exploitent le mécontentement de la méritocratie. L'inégalité méritocratique induit donc non seulement un profond mécontentement mais aussi un pessimisme généralisé, proche du désespoir. » - D. Markovits

La réduction des inégalités est possible

Aux États-Unis et ailleurs, la politique fiscale, d'autres mesures incitatives et même la Covid-19 encourageront le remplacement des travailleurs moyennement qualifiés par l'automatisation et les professionnels hautement qualifiés, ce qui sera facilité par exemple par l'utilisation croissante des applications d'intelligence artificielle.

Une alternative consiste à réformer les marchés du travail ainsi que les politiques et réglementations fiscales afin de promouvoir des emplois plus qualifiés et de « classe moyenne ». Ceux qui adopteraient de nouvelles technologies seraient alors incités à créer au sein de la classe moyenne des emplois plus productifs, à revenus plus élevés.

Un système éducatif plus ouvert, plus inclusif et plus large fournirait également la main-d'œuvre nécessaire à ces technologies. Ainsi, les transitions de l'école au travail, qui ont eu tendance à accroître les inégalités, peuvent être transformées pour réduire celles-ci.

Plutôt que de déqualifier les travailleurs afin que bien que moins bien payés ils en deviennent plus rentables, il peut aussi devenir rentable, d'améliorer les compétences des travailleurs de sorte à les rendre plus productifs. Par exemple, un hôpital de chirurgie cardio-thoracique indien a formé des infirmières à de nombreux actes médicaux de routine, ce qui permet aux médecins spécialistes de se concentrer sur les tâches nécessitant réellement leur expertise.

À un coût comparativement moins élevé, le recours à des travailleurs qui ne sont pas des médecins pleinement formés, mais qui sont mieux payés et mieux traités, peut permettre de fournir des services de santé essentiels à moindre coût et à plus grande échelle. De telles innovations renforceraient la classe moyenne, plutôt que de la miner et de l'éroder.

Jomo Kwame Sundaram, ancien professeur d'économie, a été secrétaire général adjoint des Nations unies pour le développement économique et a reçu le prix Wassily Leontief pour avoir fait avancer les limites de la pensée économique, [un prix qui vise à reconnaître les contributions exceptionnelles à la théorie économique, qui traitent de la réalité contemporaine et le soutien juste et durable des sociétés, NdT]

Source :  Consortium News, Jomo Kwame Sundaram
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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