11/07/2024 reseauinternational.net  6min #252347

Sport et musique, de l'éducation à la paix

par Rorik Dupuis Valder

Mens sana in corpore sano («Un esprit sain dans un corps sain»), telle devrait être la devise de tout honnête homme, pour lui-même comme pour ses enfants ! Une formule, extraite de l'œuvre satirique du poète romain Juvénal, aujourd'hui éculée, souvent revendiquée mais trop rarement appliquée, l'«esprit sain» étant grossièrement confondu avec la bien-pensance, et le «corps sain» avec l'apparence physique, dans une société soumise aux lois de la publicité et de l'hyperconsommation.

Si les facultés cognitives sont, au nom du mérite et de l'égalité des chances, nécessairement valorisées par le système scolaire et social (ce qui semble être de moins en moins le cas au vu de la facilité avec laquelle politiques et médias font des populations des masses dangereusement serviles...), le sport est bien souvent relégué - non sans un commun mépris de la part de nos «intellectuels» - à une activité secondaire, primitive, dont la pratique relèverait surtout du loisir ou du spectacle.

Or, au-delà des préjugés sociétaux et littéraires, l'équilibre humain est foncièrement dual : physique et cérébral. Et il me semble, outre la sécrétion d'hormones bienfaitrices (endorphine, dopamine, adrénaline) par le cerveau, que l'on sous-estime largement la fonction régulatrice et pacifique - tant pour l'individu que pour la collectivité - du sport, qui pourrait se concevoir anthropologiquement comme une émanation de notre lointain instinct de chasse associé à l'instinct infantile de jeu.

Autrement dit, en plus de nous stimuler, nous fédérer, nous divertir et nous entretenir, il serait un moyen d'échapper à la violence, une solution de résilience par laquelle l'énergie est canalisée vers un objectif vertueux et codifié, en un effort méritoire, constructif plutôt que destructif. C'est peut-être là une vision quelque peu radicale, voire «pathologisante» de l'effort, mais en même temps comment expliquer l'exploit sacrificiel des athlètes de haut niveau si ce n'est par une volonté supérieure, alimentée plus ou moins consciemment par un besoin singulier, anormal, de revanche et de reconnaissance ?

Tout ce qui nous éloigne de la nature nous affaiblit, voilà à mon sens comment l'on devrait percevoir les choses dans l'évolution actuelle de l'homme dit «civilisé», à une époque où celui-ci, sous l'emprise permanente des écrans, un smartphone greffé à la main ou à l'oreille, semble dégénérer en une créature robotique inapte au moindre travail manuel comme à un quelconque esprit critique. L'illustration la plus significative de cette dangereuse et absurde allégeance aux nouvelles technologies étant sans doute le récent développement de l'«E-sport» (ou «sport électronique»), prélude à l'activité transhumaniste...

En ce sens, il paraît indispensable - et c'est peut-être là le paradoxe de l'homme «sain» - de cultiver son «animalité» autant que son intellect, en la sublimant au moyen du sport, production culturelle multimillénaire qui mobilise de façon ludique la nature conquérante de l'homme pour le détourner de la violence guerrière et de la prédation ; la compétition sportive devant idéalement empêcher, par la codification pacifique du combat, les conflits en tous genres, interpersonnels comme internationaux.

Les tombeaux des rois et reines d'Égypte antique, ainsi que les papyrus et différents vestiges mis au jour au fil des décennies, nous parlent de l'importance du sport dans la vie (et la mort) des gens de l'élite comme ceux du peuple. Course, lutte, boxe, natation, aviron et jeux nautiques sur le Nil, handball, hockey sur gazon, lancer de javelot et saut en hauteur figuraient parmi les disciplines les plus populaires ; et les pharaons eux-mêmes étaient mis à l'épreuve sur des parcours sportifs - incluant notamment le tir à l'arc - lors de cérémonies consacrées à leur «rajeunissement» ! Un concept sélectif à reprendre, pour nos dirigeants actuels...

Négliger son instinct de jeu à l'âge adulte, c'est en quelque sorte renoncer à son animalité et donc à sa combativité - de celle qui, par le courage et la stratégie, mène précisément à la liberté et l'autonomie. Nous ne pouvons raisonnablement nous passer de l'exutoire sportif, et les périodes de privation - comme celles qui ont été imposées de façon totalitaire aux populations lors des confinements liés à l'épidémie de Covid-19 - nous rappellent en quoi l'effort physique et le contact avec l'autre sont nécessaires pour prévenir la maladie, mais aussi pour compenser les frustrations, éviter les tensions et les dépressions.

Le sport, comme la musique, est affaire de discipline et tient du langage universel ; l'un et l'autre participant de façon durable et complémentaire à l'épanouissement de l'individu, en sollicitant ses facultés de concentration, d'écoute et d'observation, sa capacité d'initiative et son inventivité, toutes essentielles à son émancipation. Et tant que l'on refusera de mettre en œuvre, avec l'exigence pédagogique de mise, une véritable politique cultuelle - incluant l'art et le sport dans leur diversité démocratique - en faveur de tous, et particulièrement à destination des plus jeunes, on ne pourra prétendre à une société fonctionnelle apaisée.

Chaque enfant devrait en effet pouvoir s'engager gratuitement (ou sans grande contrainte financière pour la famille) dans la pratique d'au moins un sport et un instrument de musique, cela constituerait déjà une première révolution éducative - et donc, à terme, sociale. Un enfant justement formé étant un adulte responsable. Je ne me ferai probablement pas que des amis en précisant ici que la mode du fitness et les exercices - aussi zélés soient-ils... - en salle de musculation ne relèvent pas du sport, mais plutôt d'un certain conformisme néo-bourgeois pour consommateurs narcissiques, qui paraît à l'opposé des principes d'échange, de coopération, et des besoins de confrontation ou de communion avec la nature que celui-ci véhicule. Le cerveau aussi est un muscle à entretenir !

«Si l'on pouvait arrêter la bête qui sommeille dans l'homme par la menace, celle du violon ou celle du châtiment éternel, peu importe, l'emblème le plus haut de l'humanité serait le dompteur de cirque avec son fouet, et non le prédicateur et son sacrifice. Mais justement, ce qui au cours des siècles a élevé l'homme au-dessus de la bête et l'a porté si haut, ce n'est pas le bâton, c'est la musique : la force irréfutable de la vérité désarmée, l'attraction de son exemple». Cet extrait du Docteur Jivago de Boris Pasternak, en plus de célébrer le génie russe dans toute sa complexité, sa poésie et sa radicalité (rendant hommage aux grands compositeurs que sont, parmi tant d'autres, Tchaïkovski, Rimski-Korsakov, Rachmaninov ou Chostakovitch), illustre admirablement le pouvoir universel de la musique, sur l'âme et sur les peuples.

Recherche de l'harmonie et faculté d'improvisation, telles sont en substance les deux qualités essentielles de l'homme digne, dont la musicalité et la sportivité doivent impérativement continuer de rayonner comme des modèles d'endurance face à une autorité prédatrice partisane de l'État policier, préférant au premier l'avènement de l'homme «augmenté» et «déconstruit», nouveau riche tombé dans le culte de l'ego et de l'immédiat, candidat idéal à l'esclavage moderne.

Cependant, soyons rassurés car ni l'intelligence artificielle ni les manœuvres de l'oligarchie ne pourront nous priver de cela : la fierté de s'élever et d'élever les siens, par l'esprit et le corps, quels que soient son origine, sa condition et son parcours de vie. Donner à tout le monde une chance de grandir, voilà la seule révolution viable ; celle que redoutent plus que tout les dirigeants corrompus de notre monde.

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