
par Amal Djebbar
Flash info - 14 h 13 - Aller-retour Châlons-en-Champagne → Paris :
Je n'avais pas remis les pieds à Paris depuis la grande époque des manifs anti-pass en 2021. Quatre ans plus tard, autant dire que la capitale a bien profité de son temps : tout a changé, sauf les pigeons.
Avant, aller à Paris, c'était simple : tu débarquais à la gare, tu chopais un billet à la machine (ou au guichet, quand il y avait encore des humains derrière), et hop, tu montais dans le train comme un être libre.
Aujourd'hui ? Ah ! Aujourd'hui, c'est un tout autre folklore. Il faut réserver. Il faut avoir son QR code. On ne prend plus un train : on passe un examen d'identification numérique.
Dans le train, les contrôleurs sont équipés de scanners qui ressemblent à des armes de science-fiction : ils te flashent ton billet à deux mètres, comme si tu risquais de t'évaporer dans l'atmosphère. Impressionnant, ou inquiétant, au choix.
J'entends déjà les autres : «Oh ça va, arrête de râler». Oui oui, d'accord. Mais attendez la suite.
J'arrive à Paris, je m'avance tranquillement... et là, stupéfaction : sur toute la longueur des quais, des portiques. Des portiques partout. Des portiques qui ne s'ouvrent qu'avec le fameux QR code, le sésame du voyageur moderne.
Je vous jure, j'avais l'impression de pointer à l'usine. Il ne manquait que la pointeuse qui imprime l'heure en rouge et le chef d'atelier pour crier : «Plus vite !»
Et alors au retour, à l'heure de pointe, ce fut le clou du spectacle : entassés comme du bétail, chacun son badge numérique levé comme une offrande, moi avec mon billet papier (qui ressemble à un ticket de caisse), les autres brandissant leur smartphone comme des clés magiques pour franchir les portes du royaume ferroviaire.
Franchement, la gare ressemblait à un sas de filtrage intergalactique :
- Tu as un QR code ? Bienvenue citoyen, avance.
- Tu n'en as pas ? Direction la freezone, merci d'exister.
Voilà où on en est : voyager en train, c'est devenu un escape game. Sans QR code, tu ne pars pas.
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Flash info - 17 h 52 - Le dentiste qui a peur du dentiste et l'infirmier qui a peur de ses patients
La nouvelle génération de soignants - disons les 25-35 ans, ceux qui ont grandi entre un tuto YouTube et un protocole sanitaire - mérite un chapitre entier dans un manuel d'anthropologie moderne. Je me limite à deux cas précis, sinon je dois écrire une encyclopédie.
1. Le dentiste qui a peur... du dentiste
J'ai fini par trouver un dentiste «correct». Pas un expert - faut pas rêver en 2025 - mais un compromis acceptable entre compétences approximatives et pénurie nationale.
Et puis voilà qu'il me confie, l'air de rien, qu'il a la phobie... des dentistes.
Je le regarde. Je cligne des yeux. Je lui demande :
- Mais pourquoi vous infliger un métier qui vous terrifie ?
Réponse floue, évasive, brumeuse. Mais précision essentielle :
Il ne se fait soigner que par sa mère. Sa mère, dentiste elle aussi, qui «a pitié de lui».
Honnêtement, s'il y avait encore un marché noir des dentistes compétents, j'aurais changé de cabinet instantanément. Mais on vit en 2025 : la chasse au dentiste potable, ça relève du safari.
Alors je me pose LA question :
Est-ce qu'il surmonte héroïquement sa phobie en pratiquant le métier qui lui fout la trouille ? Ou est-ce qu'il est carrément maso ?
Je suis restée bouche bée. Et depuis, je tourne ça dans ma tête comme un Rubik's cube impossible.
2. L'infirmier qui fuit les patients comme des zombies contaminés
Passons au deuxième phénomène médical : l'infirmier en chef du cabinet d'un petit bled, spécialiste des tournées chez les personnes âgées.
Un jour, il arrive chez une patiente, tout se passe bien, conversation courtoise... jusqu'au moment fatidique où elle lui raconte que son mari, hospitalisé, a été déclaré «covid positif, mais pas malade».
Là, PANIC MODE ON.
L'homme bondit en arrière comme si elle venait d'annoncer : «J'ai adopté un pangolin enrhumé». Il déclare qu'il ne peut absolument pas la toucher - cas contact du cas contact du cas contact du virus méchant et invisible. Il fuit. En courant presque. «À dans deux jours !» qu'il dit.
Ce jour-là : pas de toilette, pas de soin. Nada pour la patiente.
Deux jours après : même scène. Elle va bien, l'infirmier fait un grand geste dramatique depuis le portail, apprend qu'elle a revu son mari, et hop ! «Je repasse dans deux jours. Sé-cu-ri-té.» Toujours aucun soin.
Deux jours plus tard : rebelote. Toujours bien et en forme la patiente. Toujours le mari avec soi-disant le covid. Toujours la panique chez l'infirmier. «Je passe pas, on ne sait jamais. À la semaine prochaine !»
Résultat :
Une semaine complète sans toilette, sans soins, juste parce que Monsieur a décidé que soigner les gens, c'est dangereux.
Apparemment, la vocation infirmière version 2025, c'est : «Se protéger d'abord, les patients ensuite... ou jamais».
Je ne comprends plus. Depuis quand les soignants désertent le champ de bataille sanitaire parce que le patient est peut-être le cas contact du contact du contact du grizzli enrhumé ?
À ce stade, c'est plus de la dissonance cognitive, c'est du vaudeville scientifique.
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Flash info - 18 h 27 - Encore une boutique en moins dans le CHV de Châlons-en-Champagne
Le CHV - ce petit centre commercial niché à côté de la place Foch - avait autrefois des allures de village : une supérette pour dépanner, quelques boutiques de fringues, deux coiffeurs, et tout un tas d'échoppes où l'on trouvait de la babiole joyeuse, du pratique, de l'inutile indispensable.
Puis le coronavirus est passé par là et, depuis, les rideaux tombent comme des mouches sous anesthésie.
Aujourd'hui, l'endroit ressemble vaguement à un décor de film post -apocalyptique où seules subsistent les vitrines vides, recyclées en «boutiques éphémères» dès qu'arrivent les fêtes. On y voit débarquer de courageux artisans - maroquinerie, bijoux, tricots - qui viennent occuper les carcasses commerciales le temps d'écouler leurs créations. C'est mignon, mais ça flotte comme un pansement sur une fracture ouverte.
Le vrai choc fut la fermeture de Camaïeu, jadis La boutique incontournable du centre-ville. Après ça, tout s'est délité : Les deux coiffeurs ? Pfiou, balayés. La boutique de fringues pour hommes ? Adieu. Et maintenant, c'est Christine Laure qui tire le rideau - le temple textile des dames d'agriculteurs en goguette. Fermé. Rideau définitif.
Le CHV est devenu une sorte de désert commercial, un Far West. Le centre-ville lui-même se vide comme un sablier percé : une boutique ferme, puis une autre, puis encore une autre... À ce rythme, dans deux ans, on fera des visites guidées : «Ici se trouvait un commerce. On n'a pas de photo, mais croyez-nous, ça a existé». Et pendant que les boutiques tentent d'agoniser dignement, que voit-on surgir ? Des fast-foods. Partout. Ça pousse comme des champignons sous lampe UV. Le summum : une nouvelle enseigne qui m'a fait éclater de rire : «French Falafel». French... Falafel.
Bref. Le CHV se meurt, mais rassurez-vous : vous pourrez toujours acheter un kebab-falafel du terroir avant de pleurer devant une vitrine vide.
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Flash conscience - 22 h 22 - Je voudrais être un chat pour toujours
Plus je les observe, plus l'idée me traverse : la réincarnation idéale, c'est chat. Mes chats, eux, vivent dans un monde merveilleux où Macron n'existe pas, von der Leyen une inconnue totale, et où les mots «globalisme», «sionisme», «génocide», «crise mondiale» n'ont strictement aucun sens. Leur actualité, c'est croquettes à 18 h, sieste à 19 h, contemplation du mur à 20 h. Une vie de philosophe antique, mais poilu.
Ils ne connaissent ni les formulaires CERFA, ni les impôts, ni les «Veuillez patienter, un agent va prendre votre appel». Et là, oui, je les envie profondément.
Ils possèdent des qualités que j'aimerais emprunter ne serait-ce qu'une journée :
voir dans le noir, entendre un moustique à trois pièces de distance, bondir comme si la gravité était optionnelle, filer à toute vitesse pour aucune raison cohérente. Et surtout : dormir - dormir avec cette intensité mystique qui ressemble à un art martial.
Bref : parfois, je me dis que la sagesse ultime n'est pas dans les livres, mais dans un panier à chat.