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Guerrillero du Temps - Conversations avec le leader historique de la Révolution cubaine, Katiuska Blanco Castineira

Fidel Castro Ruz

FIDEL CASTRO RUZ, Guerrillero du Temps. Conversations avec le leader historique de la Révolution cubaine, KATIUSKA BLANCO CASTIÑEIRA, La Havane, 2011, Ediciones Abril, chapitre premier, pp. 1-67

Maison, parents, arbres, lumière de bougies et de becs de gaz, premiers souvenirs, mort insondable, fraîcheur dans les combles (soupente, sous-sol), Fête des rois, remèdes maison, Manacas, scieries, monter à cru, libre dans les parages, coqs, amitié, sans la franchise de Rousseau, venir au monde

KATIUSKA BLANCO. Comandante, José Martí croyait qu'on pouvait raconter l'histoire de l'homme à travers ses maisons. Pour moi, la maison est abri, et même dans la mémoire. Depuis que j'ai étudié la poésie du Péruvien César Vallejo, un de ses poèmes sur une maison où ne vit plus personne ne cesse de m'accompagner. Des vers émouvants :

« Quand quelqu'un s'en va, quelqu'un reste. Le point par où un homme est passé n'est plus seul. Ne reste seul, de solitude humaine, que l'endroit où nul homme n'est passé. Les maisons nouvelles sont plus mortes que les maisons vieilles, parce que leurs murs sont de pierre ou d'acier, mais pas d'homme. Une maison d'homme vient au monde, non quand on vient de l'édifier, mais quand on commence à l'habiter. »

Je ne peux vous expliquer par quels détours de l'âme ces vers me conduisent toujours à la maison cachée de mon enfance, mais aussi à la vôtre, à Birán. Vous y êtes retournés pour votre soixante-dixième anniversaire. J'ai été témoin de ce retour, et j'attendais depuis l'occasion de vous interroger sur les souvenirs que vous avez de la maison où vous êtes né.

FIDEL CASTRO. Mon père l'a construite avant notre naissance, à une époque où il avait des ressources économiques, des revenus relativement élevés. Les terres de mon père étaient entourées de celles de différentes grandes compagnies étasuniennes qui se développaient dans la zone. Ainsi, l'United Fruit Company possédait environ cent trente mille hectares, une plantation de canne à sucre et une sucrerie dans le coin, ainsi que d'autres sucreries plus proches, pour autant que je me souvienne, deux grandes sucreries autour de la baie de Nipe, et ses terres atteignaient les limites de celles de mon père qui avait d'ailleurs travaillé pour elle avant d'acheter ses propres terres, au début du XXe siècle.

Au début, mon père avait aussi constitué une petite entreprise formée d'une équipe d'hommes qui coupait le bois d0nt avait besoin la sucrerie et qui défrichait des surfaces où y planter de la canne. Selon mon frère Ramón, c'était des années où il y avait eu une forte immigration espagnole, surtout de Galice, ce qui avait favorisé son travail comme entrepreneur : il a commencé à travailler avec ses hommes à des ballasts de chemin de fer et au transport de troncs d'arbre. Il a ouvert une auberge et il a en plus commencé à planter de la canne. Il est parvenu à avoir une exploitation sur des terres de l'United, qu'on appelait Dumoy, qu'il a vendue ensuite quand il s'est cassé la jambe en tombant de cheval, à une époque où il y avait une grande prospérité dans l'industrie sucrière, avant la Danse des Millions.

Mon père était un immigrant espagnol, quelqu'un de très actif qui est devenu un entrepreneur. C'est comme ça qu'il a eu des revenus importants et qu'il acheté des terres. Disons qu'il a pris son indépendance, qu'il est devenu un agriculteur.

La maison était en bois, construite sur des pilotis plus hauts qu'un homme ; c'était une maison préfabriquée, le genre de maison en bois que les Étatsuniens construisaient ou vendaient peut-être ici. Je ne peux assurer que le bois soit venu de là-bas ou qu'il ait été préparé ici. Il est probable qu'elle soit même venue des États-Unis.

J'imagine que dans le projet original, elle était carrée. Elle n'avait qu'un seul étage, mais avec une grande pièce au-dessus, comme un deuxième étage plus petit. Le premier étage aurait dû se situer à ras-de-terre, mais mon père, apparemment influencé par la Galice, son terroir d'origine, où les paysans avaient des animaux dans la maison ou en dessous - des poules, du bétail, et même des cochons qui fournissaient des jambons - avait construit la maison sur des pilotis, bien que l'endroit n'ait pas été bas. Comme le terrain était en pente, les pilotis n'avaient pas la même hauteur, ils étaient plus grands là où se trouvait la partie principale de la maison, vers la salle et les chambres.

Après, la maison s'est agrandie dans une seule direction, avec plusieurs installations : un magasin, des WC, un cellier, la salle à manger et, tout au bout, la cuisine. Ensuite, elle a été élargie de l'autre côté par un bureau, si bien qu'elle est devenue carrée, avec un étage au-dessus et un agrandissement vers l'est, en direction des montagnes. Je me rappelle beaucoup le corridor de la maison, parce qu'il en faisait tout le tour, sauf du côté de la cuisine.

Dessous, il y avait l'étable. Mon père possédait un troupeau de trente à trente-cinq vaches qui dormaient sous la maison. On les trayait au petit matin et on les lâchait dans des pâturages à environ huit cents mètres ou un kilomètre de là. On les faisait rentrer en fin d'après-midi. Et c'était intéressant, parce que certains animaux étaient un peu rétifs, d'autres étaient agressifs, surtout des vaches qui venaient de vêler. On avait une vache au pelage fauve qu'on appelait Baleine : elle donnait beaucoup de lait, mais elle était agressive. Nous, depuis le corridor, on gesticulait pour voir comment elle nous menaçait. Je crois que cette vache avait un peu du taureau de combat !

Je me rappelle toutes ces scènes, comment était l'ambiance dans la campagne, les animaux, les gens qui faisaient les travaux.

Dans la maison, il y avait un escalier qui donnait à l'étage par une porte située dans la salle. Plusieurs portes donnaient sur les pièces. À côté d'une chambre, qui a été ensuite celle des garçons, il y avait la petite salle à manger et le bureau de mon père. À cet étage, il y avait aussi la salle de séjour, d'autres chambres, un couloir qui conduisait à la salle à manger et à la salle de bain.

Au début, semble-t-il, il y avait une seule chambre avec la salle de bain, que je n'ai pas connue. Après, on a fait un couloir au bout duquel on a installé une autre salle de bain, la rurale, comme on l'appelait. Elle était en bois, construite sur une espèce de puits, et c'est celle-là que j'ai connue. C'est là que se trouvaient les restes, un évier. Il y avait une autre salle de bain à côté de la cuisine, celui qu'on utilisait en fait pour prendre la douche, avec une grande baignoire.

Il y avait une grande citerne pour emmagasiner l'eau et une autre située un peu plus haut, mais plus petite. On recueillait l'eau de pluie qui venait du toit et qui aboutissait dans cette citerne, celle qu'on utilisait normalement. L'eau potable venait d'une source située à environ quatre kilomètres. Une source qui avait du prestige, qui venait d'un ruisseau, le Sojo, dont l'eau passait à travers un filtre.

À l'époque, il n'y avait pas d'électricité. On s'éclairait à la bougie et avec quelques becs de gaz. Il n'y avait pas de frigo, juste une petite glacière en bois. On faisait venir la glace de la sucrerie Marcané, à environ quatre kilomètres de distance, et on la conservait dans la glacière en bois avec de la sciure à l'intérieur.

Je parle de l'ambiance, à partir du moment où je commence à prendre conscience des choses. Je me rappelle la maison, les animaux, l'endroit. Je me rappelle bien chaque détail.

Je pense que mes plus vieux souvenirs remontent à mes trois ans, encore tout petit. Je me rappelle tout : la famille, les oncles qui étaient là, une cousine de mon âge...

L'un de mes premiers souvenirs est la mort de ma tante paternelle Antonia, décédée après avoir accouché d'une fille, ce qui peut donner une idée de l'âge que j'avais alors - il faudrait le préciser. Elle était mariée à un employé de mon père, lui aussi Espagnol. J'étais tout petit. À la maison, l'atmosphère était à la tristesse, aux pleurs, à la tragédie. On m'a conduit chez elle. Il y avait aussi mes grands-parents. Je me rappelle encore la chambre, les cierges allumés... Je n'éprouvais rien, j'observais tout, très admiratif, mais je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je ne comprenais pas la mort, je n'en avais aucune idée, je sais seulement qu'il y avait beaucoup de tristesse, des larmes, une atmosphère de tragédie. Il se passait quelque chose de très dur. Si je pouvais préciser la date de la mort de cette tante, je saurais l'âge que j'avais, car ce sont les images les plus lointaines que je conserve.

KATIUSKA BLANCO. Ça s'est passé le 8 juin 1929, et le certificat de décès dit qu'elle est morte de fièvre puerpérale.

FIDEL CASTRO. Alors, mes premiers souvenirs remontent à quand j'avais deux ans et quelques, presque trois ans.

Je sais qu'une des cousines, qui devait avoir trois ou quatre ans, est venue vivre chez nous. Les autres frères ont été élevés par les grands-parents, ils étaient trois : l'aînée, la benjamine et un garçon.

Je me rappelle la chambre où on dormait, nous, les trois premiers enfants du second mariage de mon père, autrement dit Angelita, Ramón et moi ; Lidia et Pedro Emilio, les enfants du premier mariage, ne vivaient pas avec nous. Une petite chambre à l'étage, avec des fenêtres, la plus fraîche. On pourrait dire dans ce sens que les pilotis étaient pratiques, parce qu'ils permettaient de mieux ventiler la maison, de mieux recevoir la brise puisque la partie principale était à la hauteur d'un étage et la plus petite, où se trouvait la chambre, à celle d'un second.

Je me rappelle même le berceau où j'ai dormi jusqu'à l'âge de deux ou trois ans sans doute ; après, quand je devais avoir quatre ans, on m'a mis dans un lit un petit peu plus long et plus large, au pied de celui de mon père ; venaient ensuite ceux de mes deux frères, et celui de ma mère.

Mon père dormait dans un lit et ma mère dans un autre. Celui de mon père était sur un côté, avec une petite table et la lampe à gaz dessus. Il lisait tous les soirs avant de s'endormir.

KATIUSKA BLANCO. Assurément, cet étage est frais. Quand j'y ai été, je me suis imaginée comment le vent soufflerait dans les jours de calme ou de tempête. Je pense aussi que c'était l'endroit le plus salubre de la maison, loin des moustiques, à l'écart des insectes de la campagne et aussi des bruits. Mais, à un moment donné, il n'y a plus eu assez d'espace pour tous les enfants...

FIDEL CASTRO. Exact. Nous étions les premiers, et c'est pour ça que je crois que nos parents nous gardaient avec eux dans la même chambre, parce que c'était celle de tout en haut, la plus fraîche, un peu plus isolée. De là, on pouvait voir le toit de zinc de la maison. Ce n'était pas un deuxième étage, c'était plutôt un deuxième niveau, une seule pièce tout en haut. On aurait dit un pigeonnier.

Comme c'était l'endroit le plus frais, le plus sûr, c'est peut-être pour ça que quand Angelita est née, ils ne l'ont pas laissée en bas, parce qu'il fallait passer par de petits escaliers étroits et traverser le faux plafond. Quand le deuxième est arrivé, ils ont fait pareil, et quand le troisième est arrivé, moi, ils m'ont pris là-haut. Ils ont fait pareil pour les trois. Au moment de ma naissance, j'ai été avec la famille dans une seule chambre. Il n'y avait pas de salle de bain, elle était à l'étage d'en-dessous. À l'époque, on utilisait les crachoirs et les pots de chambre.

La pièce était fraîche, les fenêtres étaient couvertes d'un treillis métallique pour empêcher les moustiques d'entrer. En haut, on utilisait un insecticide très connu, le flit, avec un petit tuyau.

Chez moi, tout le monde était toujours très correct. Bien que nous vivions dans une certaine promiscuité, je n'ai jamais remarqué de scènes étranges, de scènes de rapports sexuels, rien de ça. C'est ça l'image que j'avais de mes parents, bien que le couple ait eu trois enfants.

Je suis resté longtemps dans cette chambre, peut-être jusqu'à quatre ou cinq ans. Mais je n'y ai pas toujours été.

Je me souviens même de la fête des rois, le 6 janvier, quand je vivais encore en-haut, avant mes cinq ans donc, où les parents offraient des pommes, des raisins, des bonbons et quelques petits jouets simples. Je commençais à me faire une idée de la fête des rois. Ma sœur, on lui offrait une sorte de jeu comme les osselets, mais qui se jouait avec une petite balle : on la lance et on doit attraper les osselets et la petite balle avant qu'elle ne rebondisse une seconde fois. Ce sont des images que je garde de cet endroit-là.

Autre chose. Mon père avait l'habitude de manger des oranges le matin. On pelait les oranges, on les mettait pendant la nuit sur le rebord de la fenêtre ou sur le toit, on les saupoudrait d'une espèce de poudre blanche, mais je ne sais pas ce que c'était, comme quelque chose d'hygiénique, qui ressemblait un peu à du glucose, sans que ça en soit pourtant, c'était peut-être du bicarbonate, et mon père les mangeait le matin. Ça fait partie de mes souvenirs de la maison.

KATIUSKA BLANCO. Vous le décrivez, et j'imagine les oranges très froides et juteuses sous la rosée. En Galice, il y a une vieille coutume à la saint Jean : votre grand-mère de Láncara, Antonia Argiz, laissait dehors une cuvette pleine d'eau pour laver ses enfants à minuit et les délivrer du pouvoir maléfique des sorcières. Ces eaux miraculeuses servaient aussi contre les douleurs. Au petit matin, la rosée est une eau merveilleuse qui bénit les champs et la vie. D'autres fois, c'est un oiseau qui apporte les eaux magiques dans son bec et qui les dépose dans la source du village où les habitants vont ensuite se baigner pour épouvanter les sortilèges. Votre père avait probablement tout ça en mémoire quand il faisait prendre la rosée aux oranges, là-bas à Birán.

FIDEL CASTRO. Je me rappelle beaucoup de scènes. Mon père a toujours été très affectueux. En général, il avait son caractère, il l'avait parfois mauvais, il inspirait du respect. Il ne discutait pas beaucoup, il ne nous grondait pas non plus. Il était le symbole de l'autorité.

En grandissant, j'ai fini par avoir un certain respect pour mon père, mais à cet âge-là, quatre ou cinq ans, il nous passait la main dans les cheveux, comme une espèce de caresse. C'était là un détail très significatif compte tenu de son caractère, car il avait toujours des préoccupations, toujours à travailler, bien souvent en train de protester, ou d'autres fois de se disputer. Mais c'était une des choses qu'il faisait : nous passer la main dans les cheveux.

C'était plutôt ma mère qui s'occupait de la discipline. « Au lit ! », enjoignait-elle. Elle se chargeait de mettre de l'ordre dans tout, elle s'occupait de nous, nous bordait sous les couvertures, toutes ces choses-là, surtout quand on tombait malades. C'était ma mère qui décidait quand nous devions prendre tel ou tel médicament si on avait mal à l'estomac - ce qui est très fréquent à la campagne - ou quand on devait avaler la purge traditionnelle. On recourait fréquemment au lavement en cas d'indigestion.

C'était aussi ma mère qui nous réprimandait, qui nous donnait des fessées de temps à autre, mais, à vrai dire, pas aussi souvent qu'on l'aurait mérité. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque nous étions libres.

Elle était aussi, comme elle sera ensuite, le médecin de la famille : les différentes décoctions, s'il fallait prendre du thé, ou une herbe médicinale - le traitement aux simples était assez courant. Bref, elle était notre médecin. Elle décidait quand il fallait avaler une purge à l'eau de Carabaña, plus doux, mais plus efficace qu'un autre pour laquelle il fallait te boucher le nez. On te bouchait le nez et on te disait : hop, hop, hop ! Il fallait que tu avales tout entier le verre d'eau de Carabaña. Mais l'huile de ricin était pire ! Après, nous avons appris que l'une des méthodes qu'utilisait la police de Batista, à sa première étape, c'était de faire boire de l'eau de ricin aux opposants. Et à la maison, moi qui ne faisais pas de politique, quand j'avais des maux d'estomac, on me donnait de l'huile de ricin. Un truc épais et très désagréable. On y ajoutait du malt d'orge, du malt doux, sans alcool, à l'eau gazeuse, comme la bière. On mélangeait le lait malté avec l'huile de ricin et hop, hop, hop ! Un vrai hôpital !

Bien entendu, il y avait un autre procédé curatif à la maison, très paysan. Je ne sais pas s'il y a une base scientifique, mais je soupçonne que non, parce qu'on ne l'utilise plus aujourd'hui. Quand vous aviez une indigestion, ou mal à l'estomac, des gens arrivaient qui étaient censés s'y connaître un peu en médecine, ils vous tâtaient l'estomac, ils vous diagnostiquaient un embarras gastrique, autrement dit une indigestion, et alors, avec de l'huile de cuisine, ils vous faisaient des massages...

KATIUSKA BLANCO. Maintenant, c'est contre-indiqué, comme tant d'autres médicaments et vieux procédés. Ma mère utilisait beaucoup la décoction d'anis étoilé et les gouttes d'Aballí... Mais aujourd'hui, on ne peut plus...

FIDEL CASTRO. Nous, on nous faisait des massages. À la fin, on nous faisait mettre sur le ventre, on nous pinçait la peau à la hauteur de la colonne vertébrale, on la tirait vers le haut, et quand elle craquait, ça y est, on vous laissait tranquille, on vous disait que l'indigestion était passée et que vous alliez bien. En fait, les principaux problèmes à la campagne étaient toujours intestinaux. On se dit qu'avec de tels procédés, on est vivant par miracle ! Mais j'ai eu droit aux décoctions, j'ai avalé des purges, on m'a fait tous les remèdes paysans et les remèdes maison de l'époque.

Je me rappelle autre chose : on nous donnait des vitamines, de l'huile de foie de morue. C'était très bon, même si ça avait sa forte odeur à morue... Ça, ça se prenait à la cuiller.

On nous donnait de l'émulsion de Scott, faite aussi à partir d'huile de foie de morue. C'était un liquide de couleur blanche, qui avait presque la densité du lait concentré. Je ne sais pas de quoi on le fabriquait, mais elle contenait aussi un peu de sucre. On l'achetait en pharmacie et sur l'étiquette - c'était une marque des États-Unis - il y avait un homme portant une morue sur le dos. C'était, pour ainsi dire, l'emblème, le symbole.

KATIUSKA BLANCO. Ce médicament existe toujours, avec le même emblème, sauf que maintenant il est aromatisé, à la fraise, à l'orange et au raisin. Le flacon n'est plus en verre, mais en plastique, mais il est toujours couleur ambre et avec l'image de l'homme et de sa morue sur le dos.

FIDEL CASTRO. J'ai avalé pas mal d'huile de foie de morue, de vitamine - A et d'autres. C'était les médicaments qu'on nous donnait chez moi, de la médecine familiale. Et c'est ma mère qui nous soignait, et qui soignait aussi mon père.

Mon père avait parfois des problèmes rénaux, et il prenait de la lampourde de Chine, une petite plante qu'on disait bonne pour ces maux. Dans ces cas-là, une série de plantes étaient utiles pour différents maux : l'estomac, le foie, la vésicule biliaire ou alors les reins. Bref, il y avait des simples pour les problèmes les plus divers.

Ma mère, elle avait appris tout ça par tradition paysanne et familiale. Je ne me rappelle pas qu'un seul médecin soit venu un jour chez nous, aucun. Si quelqu'un se blessait, il allait à la sucrerie Marcané, à quatre kilomètres de là, où il avait un médecin. Mais, chez moi, non, aucun médecin ne nous a jamais soignés.

KATIUSKA BLANCO. Il existait aussi une tradition depuis l'époque de la guerre. Dans le maquis, les mambis connaissaient les herbes médicinales et les remèdes pour soigner les blessures et les maladies. Lina a sûrement appris ces choses auprès de sa maman, Dominga, une Cubaine de très vieille souche. Mais, même ainsi, beaucoup de personnes mouraient faute de soins médicaux, entre autres votre tante Antonia.

FIDEL CASTRO. À la maison, par exemple, nous sommes passés par toutes les épidémies : varicelle, rougeole... Contre la rougeole, on nous faisait prendre une décoction de duvet de maïs ; contre la varicelle, on nous donnait des bains. Nous n'avons jamais été vaccinés contre le tétanos, et nous étions pourtant entourés d'animaux, de fils de fer et d'objets métalliques. Je pense avoir reçu une sorte d'immunisation naturelle, peut-être à partir de petites blessures, car, avec tout ce qui m'est arrivé : des blessures avec du fil de fer, avec des clous, avec tout ça, j'aurais dû avoir le tétanos au moins dix fois ! Et pourtant, je n'ai jamais été vacciné. Le seul vaccin dont je me souvienne, c'est contre la variole. Il n'existait pas encore de vaccin contre la polio et d'autres maladies. Oui, le seul vaccin dont je me souvienne, c'est contre la variole, à la jambe droite, dont je porte toujours la trace, d'ailleurs. Après, une fois adulte, quand j'ai voyagé à l'étranger, on m'a vacciné plusieurs fois, mais sans aucune cuti, parce que j'avais été immunisé dans mon enfance.

C'est en me souvenant de tout ça que je dis que ma mère était une femme très active, qui avait du caractère. Même si elle était bonne, affectueuse, douce, c'est elle qui imposait l'autorité. Nous nous sentions plus en confiance en elle, alors pourtant que mon père ne nous grondait pas ni ne nous imposait la discipline. Mon père était entouré d'une auréole de respect, tandis que nous nous sentions beaucoup plus en confiance avec elle, que les rapports avec elle étaient plus naturels. Elle nous grondait, nous réprimandait et nous punissait aussi. Le genre de punition qu'elle utilisait à la maison - quand nous étions déjà un peu plus âgés : six, sept ou huit ans - c'était une ceinture dont elle nous menaçait, une ceinture de cuir qui était accrochée dans un des couloirs, à côté des chapeaux et d'autres choses. Il y avait aussi un fouet, de ceux qu'on utilise pour les chevaux, mais on ne l'utilisait jamais contre nous ; juste la menace. Quand nous étions un peu plus grands, il se pouvait qu'on nous donne de la ceinture, si on nous attrapait...

KATIUSKA BLANCO. Angelita m'a raconté plusieurs anecdotes. Elle dit que vous étiez très intelligent : quand vous couriez tous les trois à la débandade, vous vous arrêtiez tout d'un coup et vous vous penchiez pour que votre maman puisse vous attraper, et alors elle se disait à elle-même : « Comme il est bon ! Comme il est honnête ! Non, ce n'est pas sa faute, c'est les plus grands ! » Si bien qu'elle ne vous frappait pas et qu'elle partait à la recherche des deux autres qui continuaient de courir pour qu'on ne les attrape pas...

FIDEL CASTRO. On était de vrais sprinters ! On sautait comme des cabris, on s'enfuyait. Maman ne pouvait nous frapper avec la ceinture que par surprise, parce que quand on savait qu'on avait fait une bêtise qui méritait une punition, on ne se laissait pas surprendre si facilement ! En fait, ce n'était pas une punition très rigoureuse, ce n'était pas une punition physique, c'était plutôt moral. C'était surtout la menace, très habituelle chez les paysans. Parce qu'en fait, notre maman ne nous attrapait presque jamais quand on pouvait s'enfuir.

Plus tard, je devais avoir six ans plus ou moins, on est devenus plus subtils, Ramon et moi - pas Angelita, qui n'avait pas tant de problèmes et dont je ne me rappelle pas qu'on l'ait punie. Comme Maman nous avertissait fréquemment qu'elle allait prendre des mesures contre nous, on a décidé, en guise de mesure préventive, qu'il ne devait y avoir aucune ceinture d'accrochée nulle part, rien qui puisse servir à nous punir, on les a toutes cachées ; n'importe quel objet semblable, on le faisait disparaître, dans les WC, dans le ruisseau, dans un puits, pour que les adultes ne puissent pas s'en servir contre nous.

KATIUSKA BLANCO. Le 23 septembre 2003, le jour où votre maman aurait eu cent ans, vous avez avoué que plus vous sentiez profondément quelque chose, et plus vous le conserviez au-dedans. Vous avez dit qu'il vous était difficile d'ouvrir votre cœur, toujours fermé sur les sentiments les plus intimes. Vous avez expliqué aussi que votre père était quelqu'un qui avait beaucoup de sentiments, mais très réservé. Et vous avez dit de votre mère qu'elle s'était toujours efforcée au maximum pour vous faire faire des études. Vous avez parlé de leurs sentiments à tous deux, causés en partie par vous-même et par vos frères à cause de vos luttes et des années où vous avez été en danger. Vous avez parlé de vos parents avec une gratitude spéciale pour la droiture et la morale dans lesquelles ils vous avaient élevé et vous avez dit : « On doit tout à ses parents. Ils vous donnent leur sang, ils partagent leur nature entre les deux, ils vous la donnent, et ils le font de telle manière qu'aucun n'est pareil, et le meilleur de ce que nous avons, même du point de vue physique, nous l'avons reçu d'eux qui nous ont donné la vie. » Ensuite, dans vos réponses au journaliste Ignacio Ramonet, on sent flotter dans votre conversation et vos souvenirs de la tendresse, du respect et de l'admiration. Votre témoignage sur votre mère est vraiment émouvant...

FIDEL CASTRO. Elle était très joviale, elle jouait beaucoup, elle blaguait. Elle passait son temps à s'occuper de nous, à veiller sur nous quand on était malades, à s'inquiéter pour n'importe quoi. Elle n'était pas si formelle ; ce n'était pas quelqu'un qui n'arrêtait pas d'embrasser ses enfants, de les caresser. Non, elle s'occupait de nous, elle s'inquiétait de tout, de tous les détails, des vêtements, de la nourriture, de nos ennuis de santé. En plus, on jouissait de beaucoup de liberté, parce que mon père et ma mère avaient beaucoup de travail.

Ma mère était la maîtresse de maison, mais elle ne faisait pas la cuisine, elle avait quelqu'un pour ça ; elle ne lavait pas non plus, pour la même raison. Elle nettoyait la maison. Je me rappelle que ma cousine qui était restée orpheline aidait aussi un peu ; elle vivait comme nous, mais son statut était en partie celui d'un parent et en partie celui de quelqu'un qui faisait des tâches domestiques, bien que, si je me souviens bien, elle soit allée à l'école quand elle était petite. Après, d'autres frères sont arrivés, et à partir de là plus personne n'a été chargé de s'occuper de nous : seulement notre mère, le temps qu'elle pouvait nous consacrer. C'est ça qui explique qu'on bénéficiait d'une très grande liberté, qu'on ait poussé un peu comme des sauvageons. Au milieu des animaux, des chevaux...

J'ai appris très tôt à monter à cheval. Mon cheval s'appelait Careto. Si je fais un effort de mémoire, je crois qu'on a dû me le donner quand j'avais six ou sept ans, et je l'ai gardé longtemps, une dizaine d'années peut-être. Je l'aimais beaucoup. Il était petit, très intelligent, rétif, il aimait bien s'échapper ; sa robe était fauve, mais sa tête était blanche, d'où son nom de Careto, qui veut dire justement ça. Il ressemblait à un Hereford. Il était inquiet, très vigoureux, très rapide. Avant de l'avoir, j'avais déjà monté d'autres chevaux. Entre autres, celui d'Angelita. Celui de Ramón, non, parce qu'il était plus grand. Plus tard, on faisait des courses.

Chacun avait le sien. Angelita en avant un. Celui de Ramón avait la robe couleur cendres.

KATIUSKA BLANCO. Un vieux proverbe indien affirme : « Raconte ton village et tu raconteras le monde. » Ce qui revient à nous retrouver pareils à n'importe quel endroit lointain de la planète. Dans votre cas, j'ai toujours pensé : « Raconte Birán et tu dévoileras l'âme, l'inspiration de Fidel. » Je sens que votre sensibilité et votre passion pour les autres sont nées dans ce hameau.

Est-ce parce que c'est là que se trouvent les clefs de votre vie que vous avez avoué à Gabriel García Márquez dans un murmure : « L'école a été ma garderie et Birán mon Aracataca » ? Comment vous rappelez-vous l'endroit, les amis, la campagne, les arbres, les travailleurs du batey, les voisins... ?

FIDEL CASTRO. On y était mêlés aux gens, aux travailleurs, dans une ambiance naturelle, avec les animaux et tout le reste. Tout petits déjà, on avait vraiment un très grand contact avec la nature, on était libre presque tout le temps, parce qu'il n'y avait personne pour s'occuper spécialement des enfants. Quelqu'un faisait la cuisine, et mes parents se chargeaient de tout le reste. Si bien que - je ne sais pas comment c'était pour Angelita ou pour Ramón, je ne peux parler que pour moi - personne ne s'occupait en particulier des enfants. On était libres, avec comme seule obligation d'arriver à temps à l'heure des repas.

Mon père s'occupait de l'administration, et ma mère l'aidait, parce qu'ils possédaient une épicerie, un magasin de vêtements, une quincaillerie, un entrepôt, une boulangerie, une crémerie, une boucherie, et même une pharmacie ! Il y avait de tout. Ma mère gérait ces commerces, et mon père s'occupait de toutes les choses en général. Elle y passait beaucoup de temps, parce que jusqu'au gallodrome, loué à quelqu'un, appartenait à la famille.

Le domaine possédait environ huit cents hectares en propriété et environ dix mille sept cent vingt hectares à bail. Mes parents administraient donc plus de onze mille hectares, d'une façon ou d'une autre. Les terres en métayage appartenaient à Carlos Hevia et Demetrio Castillo Duany, anciens combattants de la guerre d'Indépendance, qui s'étaient enrichis après l'intervention des États-Unis. Ils les avaient achetés pour une bouchée de pain, à moins d'un dollar l'hectare. Comme ils vivaient à La Havane et n'exploitaient pas ces terres, mon père avait signé un contrat avec eux pour y planter de la canne à sucre.

Mon père venait d'une famille très humble, de paysans de Galice ; ma mère venait de Pinar del Río, d'origine aussi très modeste, et ils n'avaient pas une culture de propriétaires terriens. Ils étaient arrivés à amasser une petite richesse, des terres et tout le reste, mais ils n'avaient pas une culture de propriétaires terriens, de bourgeois. Mon père et ma mère étaient autodidactes, ils avaient appris à lire et à écrire tout seuls avec beaucoup de mal. L'une des choses dont je me souviens de ma mère, c'était qu'elle lisait lentement et qu'elle avait du mal à écrire. Elle lisait, elle étudiait presque tous les jours ; tandis que mon père essayait de lire le journal ou d'autres choses, ma mère étudiait, et je me souviens que pratiquement elle ânonnait.

Il y avait une école. Les deux seuls bâtiments qui n'appartenaient pas à ma famille, c'était la poste et cette école. Comme il n'y avait pas de garderie, dès que j'ai su marcher, où est-ce qu'on m'envoyait pendant la journée ? À l'école, tout simplement. J'y allais avec Angelita et Ramón.

L'école publique était en bois, montée elle aussi sur pilotis, mais plus petits, car le terrain était en pente. On me faisait asseoir au premier rang. Il me fallait écouter toutes les classes, dans une seule salle pour vingt-cinq à trente élèves, toutes les années mélangées. Je me souviens de la date au tableau : tel jour de novembre de telle année. Je crois m'en souvenir depuis 1930, ou peut-être même avant. J'ai appris très tôt à calculer, à lire, presque sans m'en rendre compte, parce que je voyais ce que faisait tout le monde. Bien entendu, on m'a aussi appris l'hymne national et des vers de Martí qu'on récitait par cœur, et quelques poésies très simples.

J'ai l'impression d'avoir toujours su lire et écrire, parce que je ne me rappelle pas ne l'avoir pas su. Autrement dit, je ne sais quand j'ai appris, parce que, dès que je suis allé à l'école, je savais lire le tableau. Je ne sais pas quelle méthode pédagogique on a utilisée avec moi, mais je sais en tout cas que, comme il n'y avait pas d'autre endroit où aller, on m'a envoyé à l'école avec mes frères aînés, matin et soir.

Je garde en mémoire la boulangerie, le magasin, la poste, presque tout ce qu'il y avait là ; les arbres devant le magasin, devant la boulangerie, l'école, les gens qui vivaient en face de l'école, l'endroit où les coqs se combattaient, d'autres maisons. Il semble qu'à une époque on offrait de meilleurs logements. On n'a jamais donné un usage à cette maison qui est toujours là, occupée par plusieurs personnes. Derrière le magasin, on a bâti une autre maison de deux étages au sol de ciment qui doit avoir existé avant même ma naissance ; une boulangerie et une auberge où les travailleurs se restauraient, et d'autres logements.

Et là, je m'ébattais, je marchais. J'ai cet endroit en mémoire, exactement comme si je l'avais sous les yeux.

Pas très loin, il y avait le gallodrome. J'ai assisté aussi aux combats. Quel spectacle ! À Biran, il n'y avait pas de cinéma, il n'y avait rien, il y avait les maisons et les chaumières aux toits de branches de palmier des travailleurs haïtiens et les baraquements où ils vivaient. Des gens très dévoués, très souffrants, très travailleurs, qui vivaient de trois fois rien, beaucoup d'eux isolés, célibataires. Il n'y avait presque pas de femmes ; une femme était partagée par plusieurs hommes ; c'était une espèce de polyandrie, et elle, ce n'était pas une prostituée. Il s'agissait en fait d'espèces de ghetto. C'étaient des immigrants en provenance d'Haïti. Comme il y avait sans doute beaucoup de pauvreté dans leur pays, les sociétés étasuniennes ont entrepris de les faire venir, parce que la main-d'œuvre manquait, dans les premières années de la République, quand elles ont commencé à étendre en grand la culture de la canne à sucre à Cuba.

L'esclavage n'existait plus à Cuba, c'étaient censément des ouvriers libres. En fait, pour les sociétés étasuniennes et pour les propriétaires terriens, ces travailleurs haïtiens étaient bien plus économiques que les esclaves. Le maître d'esclaves devait les loger, les nourrir, veiller sur leur santé s'il ne voulait pas perdre son bien. Mais les ouvriers immigrants vivaient très mal, livrés à leur sort. Quand ils travaillaient, ils touchaient un salaire très bas. En règle générale, personne ne s'occupait des chaussures qu'ils portaient, de leurs vêtements, de leur alimentation, de leurs médicaments. S'ils mouraient, le propriétaire de la terre n'y perdait rien.

J'ai connu - et je peux raisonner beaucoup sur tout ça - un système d'exploitation bien plus avantageux, mais, si jeune, à six ou sept ans, je ne pouvais me rendre compte de rien. Tout ça me semblait aussi naturel que la pluie, le soleil, la lune, les arbres, les animaux. C'était en quelque sorte l'0rdre naturel des choses : le télégraphiste était télégraphiste ; la maîtresse était maîtresse, elle faisait classe ; le vacher s'occupait des animaux et montait à cheval ; le boucher abattait des animaux ; le cuisinier faisait la cuisine ; le teneur de livre faisait des comptes ; mes parents commandaient à la maison, administraient tout : ils étaient les maîtres.

Mais très tôt j'ai pu aussi percevoir une situation relativement différente : je n'avais pas de besoins matériels, je n'avais pas faim, tout abondait, je ne manquais de rien.

Chez moi, il n'y avait pas l'électricité ni de transport automobile ; tout se faisait à cheval, alors pourtant que de nombreuses familles, moins fortunées que la nôtre, avaient déjà l'électricité, la réfrigération et un véhicule de transport.

Bien avant, il y avait eu à la maison une voiture à manivelle, comme on en voit dans les films des années 20. C'était ma mère qui la conduisait, et elle nous racontait qu'elle n'avait pas de vitesses, juste des pédales. Ensuite, pendant une longue période, il n'y en avait plus eu. C'est quand j'avais dix ou onze ans que mes parents ont acheté de nouveau une voiture, un pick-up. Les jeeps n'existaient pas encore ; il n'y avait pas de routes ; comme les chemins étaient de terre, quand il pleuvait, on ne pouvait plus passer à cause de la boue. C'est sur des chars à bœuf qu'on ramenait les marchandises qu'on allait chercher à la gare du chemin de fer national, à quatre kilomètres de là, ou au chemin de fer qui transportait la canne à sucre, à un kilomètre de chez nous, et dans ce cas-là, on utilisait une draisine à moteur que ma famille possédait à son nom.

Il n'y avait pas de confort chez nous, pas de lumière électrique, aucun de ces avantages modernes. Pas de poste de radio non plus ; quand le premier est entré à la maison, je devais avoir neuf ou dix ans. En revanche, les journaux nous arrivaient.

Tout ce que je voyais là était pour moi dans la nature des choses. Bien entendu, les gens nous traitaient avec respect, sans familiarité, parce que nous étions la famille du propriétaire. Les travailleurs étaient toujours aimables avec nous, et ils nous toléraient sans doute des choses.

En fait, quand j'ai pu me rendre compte de ce qu'il se passait autour de moi, j'étais déjà à l'école. Il faudrait voir quand j'ai appris à lire et à écrire. Ça ne m'étonnerait pas que ce soit autour de mes quatre ans. Et puis aussi un garçon qui est libre, vivant dans la nature, qui connaît d'autres gens, s'adapte plus vite aux réalités, il voit des choses nouvelles, il observe et apprend beaucoup.

KATIUSKA BLANCO. Votre père a travaillé d'abord sur contrat avec l'United Fruit Company ; ensuite, en 1924, il a signé un accord comme colon avec la sucrerie Miranda, propriété d'une compagnie étasunienne. Ses terres étaient complètement entourées de celles de sociétés étasuniennes. Ángel avait-il de bonnes relations avec les Étasuniens ? Vous vous en souvenez ? Certains visitaient-ils votre maison ?

FIDEL CASTRO. La sucrerie Miranda appartenait à la Miranda Sugar Company, qui possédait plusieurs sucreries et aussi plus de cent cinquante mille, voire deux cents mille hectares de terres. Sa chaîne de sucreries s'étendait jusqu'à la côte sud de l'île. Je crois que mon père envoyait autour de trente-cinq mille tonnes de canne à la sucrerie, entre trente et quarante mille, pendant une campagne sucrière, et la sucrerie qui se trouvait à quelque vingt-sept kilomètres de chez nous les broyait.

Notre domaine produisait aussi des petites quantités de légumes, de tubercules et d'agrumes à l'usage de la famille.

La principale culture commerciale de mon père, c'était donc la canne à sucre, dont la production dépendait plus ou moins de la demande sur le marché mondial. Avant ma naissance, il y avait eu des périodes aux cours très élevés, par exemple, selon ce qu'on m'a dit, après la première guerre mondiale. On l'avait appelée la Danse des millions, et tout le monde parlait de ces cours élevés et des gros revenus qui en découlaient. Quand j'ai eu en gros l'âge de raison, les cours étaient plus déprimés à cause de la demande : une étape de crise et de famine était en train de démarrer à Cuba.

Quoi qu'il en soit, pour produire une telle quantité de canne, il devait avoir environ six cents hectares en plantation ; en fait, la production dépendait des quotas que la sucrerie fixait aux différents planteurs, ce qui engendrait beaucoup de discussions car c'était une question très importante.

On mentionnait beaucoup à la maison la sucrerie étasunienne, l'United Fruit étasunienne et son gérant qui s'appelait, je crois, mister Morey. J'entendais parler de certains misters : le mister de la sucrerie Preston, de l'United Fruit Company, de mister Machin et de mister Chouette, toujours très importants, et aussi de certains Étasuniens qui vivaient dans la sucrerie Miranda ; du gérant, un personnage très important, et l'autre qui gérait la sucrerie de Marcané. C'étaient des personnages importants car ils géraient la propriété la plus notable de la région, la sucrerie, et ils étaient Étasuniens. C'est eux, bien entendu, qui avaient bâti ces industries, qui avaient investi, qui avaient établi de grandes sucreries, des sucreries efficaces, à partir de méthodes de gestion très rigoureuses, tandis que les péons vivaient vraiment dans une grande pauvreté.

C'est eux qui installaient les sucreries, les voies ferrées, et qui nommaient leurs fonctionnaires, leurs employés. Les plus hauts employés étaient Étasuniens ; ceux d'en dessous, c'étaient des Cubains. Par exemple, celui qui gérait une plantation de canne, c'était en général un Cubain, bien que les plantations principales soient parfois gérées aussi par des étrangers. Autrement dit, la sucrerie et les plantations les plus importantes, c'étaient eux qui les géraient.

Leurs employés, qu'ils choisissaient eux-mêmes, vivaient avec leurs familles dans la sucrerie, dans des maisons en bois en général, dans des quartiers spéciaux, exclusifs, avec de jolies villas typiques, des espaces verts, des grillages métalliques, l'électricité, la réfrigération, de beaux meubles, une bonne alimentation et de beaux magasins où ils achetaient des produits importés des États-Unis. Ils disposaient de tout le confort.

C'est là que vivaient les principaux fonctionnaires étasuniens et les plus hauts employés cubains, par exemple celui qui dirigeait le chemin de fer, le transport... Le médecin de la sucrerie vivait là aussi, d'ordinaire. Ils formaient tous une petite société locale et ils jouissaient de tous les services à leur disposition. Ils n'avaient pas de soucis, ils vivaient bien, tranquillement, très respectés par les employés et les subalternes qui dépendaient d'eux, parce que c'est le gérant étasunien qui décidait qui travaillait là ou non.

Les employés de confiance, il s'efforçait de les entourer d'un certain bien-être, de sécurité, d'égards, parce qu'ils étaient le noyau sur lequel reposait la gestion et la direction de la sucrerie. En dessous, il y avait, selon différents barèmes salariaux, les ouvriers des sucreries qui travaillaient trois mois et demi ou quatre mois par an, et enfin les ouvriers agricoles, les plus mal placés, qui travaillaient aussi trois ou quatre mois par an à certains travaux isolés, intermittents, dans les plantations.

Ils cultivaient le moins possible, parce qu'ils étaient vraiment efficaces, dans le cadre d'une économie impitoyable pour toute cette masses de travailleurs industriels et de travailleurs agricoles, d'immigrants haïtiens, qui vivaient en fait très mal, qui avaient faim et souffraient beaucoup, se nourrissant de taro, de maïs grillé, de grains et de tubercules, sans quasiment jamais manger de la viande ou boire du lait ; ils mangeaient parfois de la morue salée, qui venait de Norvège dans des barils. Bref, ils vivaient dans des conditions terribles.

J'entendais donc parler de mister Machin ou de mister Chouette, du gérant, tout un personnage dans la sucrerie, mais jamais des propriétaires, car c'étaient des sociétés anonymes. Les propriétaires, eux, vivaient à New York, aux Etats-Unis, et ils touchaient les dividendes de leurs actions à titre d'actionnaires. Mais les gérants étaient puissants. Je n'ai jamais entendu dire qu'ils aient été cruels, despotiques, non, pas du tout. Bien entendu, je ne pouvais pas savoir qui c'étaient, ni pourquoi tout ceci faisait partie de l'ordre naturel des choses. En tout cas, c'étaient des personnages avec lesquels vous entriez en contact dès que vous veniez au monde.

Il existait beaucoup d'ignorance, de résignation et de sentiment d'infériorité dans ce milieu de campagne et de travailleurs. Tout le monde regardait ces personnages comme des gens au-dessus de vous, très au-dessus de vous, des privilégiés. Et les gens étaient résignés, sans s'expliquer pourquoi ils vivaient avec tant de besoins, sans s'en expliquer les causes. Tout ça semblait un ordre naturel. Et les travailleurs vivaient dans des chaumières, au bord d'un chemin, avec une flopée d'enfants, dont une partie mourait tous les ans d'épidémies de gastro-entérite, de maladies de toutes sortes, ou parfois d'épidémies de typhus ou d'autres maladies. Oui, ils étaient résignés, souffrant la misère, la faim, sans aucune organisation ouvrière, syndicale. Mais les ouvriers agricoles n'étaient pas non plus organisés, ils n'avaient pas de syndicats. Le climat régnant empêchait les gens de s'organiser.

L'autorité, là, c'était la Garde rurale, qui vivait dans une petite caserne, dans la sucrerie même. Car il y avait un groupe de soldats dans chaque sucrerie, dix, douze ou quinze, avec un sergent, ou un lieutenant ou un caporal à leur tête. Et ils faisaient la tournée deux par deux. Cette Garde rurale, ce sont les États-Unis qui l'avaient organisée au début de la république à leur manière à eux, avec des armes étasuniennes, un règlement étasunien, un uniforme étasunien, un chapeau dans le style étasunien, de castor, je crois. Chacune de ces casernes de la Garde rurale était subordonnée inconditionnellement à la sucrerie. Elles n'étaient pas très nombreuses. Et dans notre coin, elles dépendaient d'un capitaine installé dans la commune de Mayarí - nous, nous vivions à Birán - et responsable de toutes les sucreries de toute la zone ; c'était une caserne plus grande.

Ces autorités locales étaient absolument au service de l'administration de la sucrerie et des propriétaires terriens. En plus de leur solde, elles avaient certains privilèges, elles en recevaient des cadeaux, différentes choses. Elles avaient un niveau de vie supérieur à celui des travailleurs. Ces gardes ruraux étaient des inconditionnels, de vrais chiens de garde, qui défendaient la propriété privée. En cas de grèves, ils arrêtaient les grévistes, ou les dispersaient en utilisant leurs fusils, leurs machettes ou leurs chevaux. Car c'était bel et bien une Garde rurale montée, avec de grands chevaux qu'on faisait venir spécialement des États-Unis, du Texas pour la plupart, qu'on appelait des chevaux de six quarts ou de sept quarts, des chevaux bien alimentés à l'avoine, aux céréales, qui étaient à leur tour tout un symbole d'autorité.

Ces soldats avec leurs fusils, leurs machettes, leurs grands chevaux imposaient une autorité totale face à laquelle tout le monde se sentait impuissant, sauf les propriétaires. Tandis que les travailleurs et les petites gens considéraient cette autorité avec beaucoup de respect et de crainte, les propriétaires terriens, les gérants des sucreries, les hauts fonctionnaires voyaient leurs serviteurs perchés sur leurs chevaux.

Voilà quel était le climat. Mais moi, à cette époque, je ne le savais pas. Quand je me rappelle tout ça, je me rends compte maintenant comment fonctionnait cette société, ce système, un peu comme une horlogerie, dans une grande stabilité.

Mon père se plaignait parfois de certains fonctionnaires publics, d'inspecteurs qui visitaient les magasins, les établissements commerciaux, les débits de boisson, les boucheries, les centres de production, pour vérifier le paiement des impôts, le respect des normes sanitaires et des différentes lois : des inspecteurs sanitaires, des inspecteurs agricoles, des inspecteurs de commerce, des inspecteurs du travail. Ça pouvait être des inspecteurs nationaux ou municipaux. Mais ces gens-là, absolument corrompus, vivaient en fait de prébendes. Ils ne contrôlaient ni les livres ni les impôts. Peu leur importait que les choses aillent bien ou mal, de toute façon il fallait leur verser des pots-de-vin. Même s'ils touchaient un salaire, leurs plus gros revenus provenaient de ce qu'ils tiraient de l'agriculture, des bureaux, des magasins, des boucheries. Ils n'exigeaient rien en fonction des normes, ils exigeaient de l'argent. Bien entendu, cette manière de faire était bien loin de stimuler le respect des lois et des règlements. Et j'entendais mon père protester contre ces gens-là.

Il se plaignait du gouvernement de temps à autre : si les choses allaient bien, si les choses allaient mal... Il se plaignait surtout quand il y avait une crise économique, quand les cours du sucre baissaient.

En revanche, je ne l'ai jamais entendu se plaindre des Étasuniens. Il les traitait plutôt amicalement, respectueusement. Il se pouvait aussi qu'il ait eu de l'admiration pour leur capacité d'organisation, leur efficacité administrative, le bon fonctionnement de la sucrerie, d'autant qu'il avait des rapports économiques avec eux. Mais en général il parlait toujours d'eux avec respect. Je me rappelle qu'ils étaient normalement sérieux dans le respect des accords. S'ils te disaient : « Je te dois 50 p. 100 », ils te donnaient 50 p. 100. Sur ce point, ils étaient très corrects.

Mon père considérait sans doute l'État comme un mal nécessaire et inévitable parce qu'il se faisait une très mauvaise image de tous les politiciens : des fonctionnaires corrompus qui réclamaient de l'argent, qui en exigeaient, qui volaient. Beaucoup d'hommes d'affaires, d'agriculteurs, de propriétaires de plantations attribuaient les problèmes à la mauvaise administration, à la corruption, au vol, à cet état de choses en général.

Ce n'était pas une critique très dure, très amère ; c'était quelque chose de plus ou moins normal, parce qu'il traitait les autorités, l'État, les dirigeants, le gouvernement, les hommes politiques avec beaucoup de respect. Même s'il n'en avait pas une bonne opinion, il les considérait comme des gens qui occupaient une hiérarchie, qui avaient un rôle à jouer et qu'il fallait traiter avec les égards qu'ils méritaient. Ainsi, le maire était un personnage qu'il fallait respecter, de même qu'un député, un sénateur et d'autres personnes ayant une hiérarchie.

Quant au système en soi, non, je ne l'ai jamais entendu parler de ce genre de chose.

Même si mon père était d'origine paysanne, il aimait lire les journaux, des livres d'histoire ; l'histoire, les personnages historiques l'intéressaient beaucoup, et je l'ai entendu plus d'une fois parler de certains d'entre eux. Quand nous avons eu la radio, il écoutait les nouvelles. Bien entendu, ses idées correspondaient à celles de quelqu'un de plutôt conservateur, d'un propriétaire terrien ayant des intérêts créés, de quelqu'un d'établi. Ça, c'était du point de vue politique et social, parce que sur le plan humain c'était quelqu'un de très généreux, de très solidaire avec les autres.

Chez moi, à Birán, ce qu'il y avait de caractéristique, c'était que le domaine était entouré de grandes sucreries, de sociétés sucrières étasuniennes dirigées par des gérants, dont les propriétaires vivaient aux États-Unis, à New York, et qui étaient régies selon un budget de dépenses rigoureux : par exemple, tant pour désherber les plantations une fois par mois. Et tout se faisait en argent liquide ; pas question de crédit dans les magasins de ces entreprises. Elles versaient en liquide la paie correspondante, et quand il n'y avait pas de travail, des milliers de gens ne savaient pas où aller pour obtenir un centime, pour qu'on leur fasse crédit. Ceux qui pouvaient décider d'un crédit, c'étaient ceux de New York ; le gérant local n'avait même pas cette liberté.

Mon père était propriétaire ou métayer de ces hectares de canne à sucre, mais il faisait aussi de l'élevage et de la sylviculture parce qu'il y avait des bois, et il pouvait donc décider pour son compte. À la morte-saison, celle de pires pénuries pour les gens, beaucoup de gens de l'endroit allaient voir mon père pour lui demander de l'aide ou un travail, et il le faisait.

Les plantations de canne les mieux désherbées de Cuba, c'étaient les siennes, parce que mon père donnait du travail aux gens pour qu'ils le fassent. Il ne suivait pas dans ce cas un critère économique - je dois dépenser tant et pas plus, comme le faisaient les Étasuniens sur leurs latifundios - et beaucoup de gens lui demandaient de leur faire crédit dans les magasins et de pouvoir payer plus tard, et il acceptait. Il était en contact direct avec les gens, il était accessible, il parcourait l'exploitation à cheval, les gens l'abordaient sur le chemin, l'appelaient, lui expliquaient leurs problèmes, lui demandaient quelque chose...

Beaucoup de ceux qui venaient d'autres latifundios en quête de travail, il leur cédait toujours un endroit où s'installer avec leurs familles, si bien que la population de Birán grandissait. C'était une de ses caractéristiques : aider les gens, les protéger. Il ne savait pas dire non, il avait toujours pitié d'eux d'une façon ou d'une autre, un crédit pour le magasin, un emploi, une aide de ce genre.

KATIUSKA BLANCO. Votre frère Ramón définit votre papa comme un ermite - il n'abandonnait Birán que pour aller chez le médecin - comme un communiste sans le savoir par sa manière de faire, parce que, sur son exploitation, personne ne se couchait la faim au ventre. Il raconte aussi qu'à la saison sèche, quand il n'y avait pas de travail, les paysans apportaient de l'eau de la rivière dans des seaux pour semer la canne, parce qu'Ángel voulait toujours que les ouvriers travaillent. Il était prêt invariablement à offrir un emploi même s'il n'avait pas besoin d'un travailleur. Ramón assure qu'il possédait des plantations de canne à sucre vieilles de trente-cinq ans sans jamais avoir reçu de fertilisants, parfaitement désherbées, parce que le vieux employait des gens toute l'année. Il raconte aussi que votre père tuait un bœuf, une vache, et votre maman le débitait puis le demandait : « Combien tu as tiré du bœuf ? Combien tu as vendu ? » Il répondait : « Deux cents pesos », mais il avait tout vendu à crédit, pas un peso en liquide...

FIDEL CASTRO. Oui, il était généreux, pas du tout avare ou égoïste. L'argent, les économies, le gain ne l'intéressaient pas beaucoup ; il était plutôt prodigue avec l'argent. Et ma mère le critiquait pour ça, parce qu'elle a toujours été très rigoureuse et gérait toujours l'argent avec un certain instinct maternel. Elle était toujours plus difficile à ce sujet ; mon père, lui, était toujours plus généreux.

Il n'avait pas la culture qu'aurait pu avoir un fils ou un petit-fils de propriétaire terrien, dont la vie aurait été plus sophistiquée. Il débutait sa journée très tôt, il vivait avec les gens, il restait un paysan, même s'il avait atteint une position supérieure, s'il gérait une richesse personnelle, s'il possédait des biens et d'autres installations. Il ne vivait pas coupé des gens, il était en tout cas accessible, à la différence des propriétaires des grands latifundios situés autour de Birán qui étaient inaccessibles, qui étaient d'ailleurs les seuls à pouvoir décider de prêter un centime ou de faire crédit à quelqu'un pour des achats, et dont les méthodes étaient rigoureuses. Si bien que les travailleurs ne savaient pas vers qui se tourner en cas de besoin, parce que les employés disaient : « On ne peut pas », et le gérant disait : « Non. » Le gérant, au contact avec les gens, ne pouvait prendre aucune décision dans ce sens, il n'avait même pas le droit de prêter un dollar pour sauver une vie, par exemple. Alors qu'en revanche, beaucoup de gens allaient voir mon père quand ils tombaient malades eux-mêmes ou alors leurs enfants, ou quand ils étaient dans le besoin.

KATIUSKA BLANCO. Dans son testament, votre père a légué à chacun de ses enfants une part de son argent, mais ce n'est pas une somme énorme. D'après ce que vous me dîtes, les gens allaient le voir non seulement à cause de sa richesse, mais parce que c'était quelqu'un de proche, d'incapable de tourner le dos aux gens...

FIDEL CASTRO. Je n'ai jamais su que mon père ait fait son testament. Ça se peut bien. Je me suis éloigné de lui à partir du moment où je suis entré à l'université - j'avais dix-huit ans - jusqu'à l'année de sa mort, en 1956. Avant l'université, oui, je passais toutes les grandes vacances à Birán, mais ensuite, je n'y allais que rarement, juste quelques jours, en vacances.

Je ne sais pas, j'aurais dû interroger Ramón, Angelita et les autres à ce sujet de ce testament, mais je ne l'ai jamais fait. Je ne me suis jamais demandé si j'avais hérité quelque chose de mon père ! À sa mort, j'étais en pleine lutte révolutionnaire, au Mexique. De mon père, j'ai reçu la vie, la possibilité de faire des études, le privilège, parmi tant de gens et d'enfants pauvres de l'endroit, d'acquérir une éducation, une instruction, et ce sont justement ces circonstances-là qui m'ont même permis de me faire une culture politique et révolutionnaire. Ça me suffit largement ; je n'avais besoin de rien de plus de mon père. Je lui suis reconnaissant de tout ce que j'en ai reçu.

Il n'était pas aussi grand que moi, même s'il n'était pas petit. Il n'était pas de grande taille, donc, mais il était fort. Ma mère, elle, oui elle était grande, ainsi que des parents à eux en Espagne, dont un neveu à lui.

KATIUSKA BLANCO. Votre père a testé devant un notaire de La Havane le 21 août 1956, deux mois, donc, avant sa mort.

FIDEL CASTRO. Mon père avait des propriétés, des investissements, des revenus importants tous les ans, mais on ne peut pas dire qu'il avait de grosses sommes d'argent déposées à la banque. En général, il investissait tout dans l'agriculture, dans l'élevage, dans les installations, dans tout ça. Si mon père avait suivi les méthodes des compagnies étasuniennes, alors là oui il aurait pu entasser beaucoup d'argent, le déposer à la banque, accumuler d'autres richesses. En gérant les plantations à la manière étasunienne, il aurait pu faire des profits bien supérieurs chaque année.

Il avait pour ainsi dire une économie équilibrée. À partir d'un moment donné, quand les conditions sociales se sont aggravées, ses entrées et ses dépenses se sont équilibrées, pour ainsi dire. Son exploitation est devenue une sorte d'institution publique, d'assistance sociale, comme je l'ai déjà dit. Il investissait une bonne part de sa fortune à aider les gens, à aider cette masse croissante de travailleurs qui venait se réfugier éventuellement à Birán. En tout cas, c'est très clair dans mes souvenirs. En fait, à un moment donné, à mon adolescence, je m'en suis rendu compte personnellement en voyant comme travaillaient mon père et ma mère.

Quand j'y allais en vacances, ils me faisaient travailler au magasin, au bureau, et je m'occupais des comptes ; je constatais qu'ils faisaient crédit, je voyais ce qu'ils donnaient à tout le monde. J'ai pu me rendre compte assez vite que les profits que procuraient les plantations restaient sur place à Birán, où la situation sociale était difficile. Dans les premières années, au début de ces plantations - quand il était jeune, mon père avait des centaines de travailleurs à ses ordres - il est possible qu'il ait accumulé beaucoup d'argent, parce qu'il fallait une forte main-d'œuvre et que les investissements étaient élevés. Sa richesse s'est donc accrue durant une certaine période, mais à un moment donné, quand la situation sociale a provoqué une sorte d'équilibre, elle s'est mise à stagner. C'est du moins ce que je pense.

À un moment donné aussi, mon père a travaillé le bois. J'ai parlé de la canne à sucre, j'ai parlé du bétail, mais il exploitait aussi de grandes forêts toutes proches, surtout sur les terres qu'il avait en métayage, sur un vaste haut plateau couvert de grandes pinèdes vierges. Et la vente de ce bois constituait un des revenus importants de la maison, en même temps que la canne et le bétail. Le bois coupé lui appartenait, mais il le vendait à deux scieries privées qu'il n'a jamais cherché à acheter : il se contentait de le leur vendre, au point qu'il avait fini par avoir dix-sept camions consacrés à la coupe et au transport du bois.

La plupart de ces pinèdes appartenait à mon père, et le reste dépendait d'une autre entreprise, qu'on appelait Bahamas. Non, maintenant, je ne suis plus si sûr... Je me souviens de certains des gérants de cette entreprise, il se peut bien que ça ait été des Étasuniens, comme dans le cas des sucreries. Oui, peut-être que certains l'étaient... En tout cas, je me rappelle que c'étaient eux qui distribuaient le bois. Comme ils avaient des scieries, ils achetaient le bois, ils le vendaient. Ils étaient associés à cette activité, mais je ne peux pas l'assurer. Et puis, ce n'était pas une grosse entreprise. Quoi qu'il en soit, c'est mon père qui tirait les plus gros profits de ces pinèdes, et je suis convaincu qu'ils restaient à Birán, qu'ils n'étaient pas déposés à la banque et qu'ils ne servaient pas à acheter des propriétés foncières en ville ou des usines.

Comme je l'ai dit, la situation sociale a fini par devenir si difficile que Birán s'est converti en quelque sorte en une institution d'assistance sociale. Et je crois que c'est dû tout simplement au caractère de mon père, à sa générosité, à sa bonté. Car il était en contact avec les gens qui vivaient là, il avait des relations, mettons, très paternalistes avec tout le monde. Je me rappelle que quand il allait à Pinares de Mayarí, il dormait parfois là-bas, il mangeait avec les travailleurs et se réunissait avec eux. Il était très expressif, très communicatif, il aimait bavarder avec eux.

Il ne faut pas oublier le cheminement de mon père dans la vie. Il a été recruté comme soldat pour lutter à Cuba pendant la guerre d'Indépendance, et il a été cantonné sur la ligne Jucaro-Morón car je l'ai entendu en parler quelques fois. À la fin de la guerre, on le rapatrie en Espagne, en Galice, d'où il y avait, comme dans tout le reste du pays, une grande émigration par excès de population. Mais il repart à Cuba. Par ailleurs, un frère part en Argentine, et une sœur reste en Galice, où elle avait un lopin de terre qu'elle a travaillé jusqu'à ses quatre-vingts ans, très pauvre ; je n'ai jamais connu cette tante espagnole, mais j'en avais des nouvelles.

Il arrive comme immigrant, sans un sou en poche, sans rien. Je crois qu'il a débuté... Je n'ai pas pu, hélas, bavarder avec lui, lui demander de me raconter tout : qu'est-ce qu'il avait fait durant la guerre ? Comment il vivait ? De quoi se souvenait-il ? Comment était-il arrivé à Cuba ? Qu'est-ce qu'il a fait à son arrivée ? Quand est-ce qu'il a commencé à travailler ? Comment a-t-il fait tout ce qu'il a fait ? Je n'ai entendu que certaines petites choses, telle ou telle anecdote qu'il racontait. Pour moi, ç'aurait été très intéressant, merveilleux de bavarder avec lui. Ma sœur Angelita et Ramón en ont toujours su davantage. De mon côté, je sais ce que j'entendais commenter dans ma famille quand j'étais un garçon.

Je l'ai écouté parfois raconter des histoires de l'époque où il travaillait, de ses jeunes années. Il a dû sûrement débuter comme ouvrier quand les compagnies étasuniennes ont commencé à construire des sucreries dans la province d'Oriente. À cette époque, il n'y avait pas de bouteurs, et on abattait de surfaces de forêt énormes. Je sais qu'on coupait même des essences précieuses pour alimenter les chaudières de la sucrerie. On faisait ce genre de choses quand les sucreries ont été bâties !

Comme, de toute évidence, c'était un paysan madré, dégourdi, il s'est sans doute distingué. Les compagnies offraient de l'avancement à ceux qui se distinguaient, leur faisait signer des contrats pour couper et livrer du bois. C'est dans ces conditions-là, dans cette ambiance et cet esprit étasuniens que mon père est devenu un entrepreneur, un chef qui signait des contrats de travail et d'approvisionnement avec l'entreprise étasunienne, et qui à son tour embauchait des ouvriers.

Il a acheté au départ, en propriété, huit cents hectares d'excellentes terres. De fait, c'était un très bon terrain, là où les montagnes finissent et où commencent les ondulations et les vallées par où coulaient trois cours d'eau, une rivière et deux ruisseaux, avec un régime pluvial magnifique et une couche végétale fertile où poussaient des cannes à sucre insurpassables. C'est donc comme ça qu'il est devenu entrepreneur, qu'il a obtenu de la plus-value et qu'il a commencé à amasser une quantité d'argent sans doute considérable, parce que j'ai entendu dire qu'il avait aidé des amis ruinés, qu'il les avait sauvés, et peut-être même sans se faire rembourser. Oui, il a dû manipuler des quantités importantes d'argent liquide.

Quand je suis né en 1926, je ne sais pas depuis combien de temps mon père possédait ces terres, mais ça devait remonter, je pense, à une dizaine ou quinzaine d'années. Mais, en plus de ces terres directement à lui, il en avait en métayage, environ onze mille sept cents hectares de différents types : des pâturages naturels, des pâturages artificiels, des plantations de canne à sucre, des forêts intactes très riches en bois. Et tout ça en ayant débuté sans rien, parce que personne ne lui a jamais prêté un centime. Il se peut bien que les Étasuniens présents dans le nord de la province d'Oriente lui aient transmis leur esprit d'entreprise. Oui, ce sont sans doute les Étatsuniens qui ont transformé mon père en un entrepreneur, d'abord en signant des contrats avec lui, puis en le poussant sur la voie des affaires et des entreprises.

C'était donc un paysan galicien qui a dû avoir reçu l'influence de l'esprit entreprenant étasunien : il a appris à lire et à écrire tout seul, en autodidacte, il n'a pas pu faire d'études. Pareil que ma mère. Tous deux ont appris seuls, sans jamais aller à l'école. En tout cas, je n'ai absolument pas souvenance d'avoir entendu dire que mon père et ma mère étaient allés à l'école. Ce sont donc les Étasuniens qui ont fait de lui un entrepreneur quand ils sont arrivés à Cuba au début du XXe siècle. C'est la pure vérité.

Mon père, donc, avait été un paysan très pauvre, vraiment très pauvre, sans le moindre lopin de terre en Galice ! On peut le constater sur les photos de la maison où il est né, une bâtisse paysanne d'une seule pièce faite en pierres typiques de la région. N'empêche que ses idées politiques et ses positions sur toutes ces questions étaient façonnées par sa nouvelle condition de propriétaire terrien. Il avait, pour ainsi dire, une conscience de classe, une idéologie qui répondait à sa classe de propriétaire foncier.

Je dois donc séparer chez mon père son attitude comme homme, comme être humain, son attitude envers les autres, son attitude face aux problèmes des autres, sa générosité, de ses propres idées politiques, de ses idées conservatrices, de ses idées qu'on pourrait qualifier de droite. Il n'aimait pas les syndicats, et pas question de simplement mentionner le mot « communisme » à la maison : c'était la pire chose qui soit ! Toutes les légendes à propos du communisme avaient cours à la maison. Pour mon père et pour ma mère, le communisme était quelque chose d'abominable. Ils ne voulaient rien savoir des syndicats, qui étaient quelque chose de très mauvais, qui provoquait le chaos, le désordre. De toute façon, il n'y avait jamais eu de syndicat dans le coin. C'est à la fin des années 30 que quelques syndicats s'organisent, car les gens commencent par prendre conscience. Et on voit apparaître quelques communistes parmi les ouvriers agricoles, attirés par ces idées-là.

Naturellement, il y avait là aussi, avec mon père, une dizaine ou une douzaine d'Espagnols très modestes. Pendant la Guerre civile espagnole, ils étaient divisés en deux groupes : ceux qui étaient avec la République et ceux qui étaient contre. Pour mon père, ceux qui étaient pour la République étaient des communistes. Quatre ou cinq Espagnols jouaient aux dominos avec mon père presque tous les soirs ou les dimanches, et les discussions n'en finissaient plus...

Les premiers prétendus communistes que j'ai connus ont été un Cubain, le télégraphiste, et deux Espagnols : Nono et le cuisinier [Manuel] García. En tout cas, pour mon père ils l'étaient puisqu'ils étaient pour la République ! Il se peut qu'ils n'aient jamais lu le Manifeste communiste, mais pour mon père c'étaient des communistes. De toute façon, ils s'entendaient bien entre eux, ils discutaient, mais sans animosité. Des discussions interminables. Donc, chez moi, il y avait des préjugés au sujet du socialisme, du communisme, les pires mots qu'on pouvait prononcer à Birán. C'était contradictoire, paradoxal.

J'ai rarement réfléchi à tout ça, mais il me semble paradoxal que mon père, influencé par les Étatsuniens et formé dans le système capitaliste, ait attendu de moi que je veille sur ses intérêts et que, moi, je n'aie pas hérité sa tradition à lui, son esprit à lui. Si les Étatsuniens y étaient arrivés, on aurait pu penser, avec un petit peu d'humour, qu'il se serait agi de leur part d'une tentative pour freiner l'avancée du socialisme à Cuba ! Oui, c'est paradoxal : j'aurais dû hériter cette culture, cet esprit d'entreprise. Bien que, tout compte fait, je l'aie, cet esprit d'entreprise, mais d'entreprise socialiste... J'aime l'activité qui tend à développer l'agriculture, l'industrie, les investissements, mais pas selon la conception d'un propriétaire privé. Je crois donc avoir hérité quelque chose de l'esprit d'entreprise de mon père, mais pas selon la conception que lui ont inculquée les Étasuniens : selon celle que m'ont inculquée, à moi, les fondateurs du socialisme.

KATIUSKA BLANCO. Vous vous rappelez avoir monté à cheval très tôt. Mais quelles autres distractions y avait-il pour les enfants de votre âge à Birán ?

FIDEL CASTRO. Eh bien, presque toutes avaient à voir avec ce milieu-là. J'aimais monter à cheval. Je crois que c'était quelque chose de naturel, comme ça l'était pour les Indiens étasuniens, pour les nomades, pour des gens comme ça ; moi j'avais ça sous les yeux ; et puis ça plaisait à tous les garçons de l'endroit. Je montais avec une selle ou à cru, très tôt. Je m'accrochais à la crinière ; parfois même, je ne lui passais pas de frein, juste une corde. Bien entendu, ça dépendait du cheval. Certains étaient rétifs. J'ai dû chuter plus d'une fois.

J'aimais les cours d'eau. Je ne me rappelle pas un moment précis où j'aurais appris à nager. J'ai à l'idée que la première fois que je suis entré dans l'eau, j'ai fait comme les petits chiens et les chatons, j'ai nagé par instinct.

J'aimais aussi faire des choses habituelles à tous les gamins : polissonner, utiliser le lance-pierre... Ma première arme a été un lance-pierre. Ce sont les autres petits paysans qui m'ont appris à le fabriquer : les élastiques à partir de chambres à air, la petite fourche avec du bois de goyavier qui est plus dur, et la petite pochette pour pouvoir lancer la pierre. J'ai appris très tôt à les fabriquer.

En fait, je vivais une vie de sauvageon, libre, quand je n'étais pas à l'école ou quand je n'étais pas à Birán... Parce qu'à un moment donné, je ne vis plus à Birán mais ça, c'est une autre histoire. Je parle de l'époque où j'avais cinq, six ou sept ans. En fait, je ne sais pas si à quatre ans, on me laissait aller seul à la rivière ou monter à cheval. Oui, je devais avoir cinq ou six ans. Et c'est à cet âge-là que j'ai commencé à me porter en adulte. Je ne peux pas raconter grand-chose de mon enfance, jusqu'à cinq ans, mais je sais que j'étais libre, sans contrôle. En vacances, en tout cas, je l'ai été absolument. J'étais constamment en pleine nature. Oui, les distractions, les amusements, c'était bien ça. C'est une époque dont je me souviens avec un grand plaisir.

Ramón était toujours avec moi. En fait, on était toujours ensemble, comme si on n'était pas des jumeaux, même s'il était un tout petit peu plus âgé que Jacques-François Bonaldi2021-11-22T15:07:00JFB1 año y 8 meses. Nació el 14 de octubre de 1924.

moi. On faisait des diableries à l'école et ailleurs, toujours ensemble pour le meilleur ou pour le pire !

On ne commettait des forfaits, bien entendu, mais en tout cas on embêtait pas mal. On faisait des choses qui méritaient une punition : dérober les ceintures et les faire disparaître, comme je l'ai dit, désobéir aux ordres, nous enfuir en courant pour échapper à une punition. Voilà le genre d'indiscipline qu'on commettait. J'imagine que les autres avaient à voir avec la nourriture, ou alors avec le fait de jeter quelque chose, d'abîmer des choses, d'en donner d'autres, parce qu'on avait des copains, des complices. On entrait dans les magasins et on distribuait des marchandises, on faisait cadeau de cigares ou d'autres objets aux travailleurs, ou alors des vêtements ; ou alors on rentrait après l'heure, ou encore on allait jusqu'aux baraquements des Haïtiens pour y manger des épis de maïs grillés. Je me rappelle qu'une fois où on y était allés, on est rentrés à la maison mais on n'avait plus faim du tout, et nos parents nous ont menacés de nous envoyer à Guanajay, un endroit de La Havane pour jeunes délinquants. Pour nous impressionner, les parents nous disaient : « On va t'envoyer à Guanajay ! » À la maison, on n'arrêtait pas de nous menacer...

Nos parents, ce qui les préoccupait, ce n'était pas que nous nous mêlions aux Haïtiens, mais qu'on avale des aliments qui pourraient nous causer une indigestion. Ils ne nous ont jamais interdit de fréquenter les ouvriers, les Haïtiens, qu'ils soient Blancs ou Noirs. Je n'ai jamais constaté ce genre de discrimination à la maison. On ne discriminait personne pour la couleur de sa peau, pour sa pauvreté, pour sa position sociale. Jamais. Mes parents s'inquiétaient de ce qu'on risquait de manger, des bêtises qu'on pouvait faire...

Et des bêtises, on en faisait même des pires ! On s'en allait sans avertir, on cassait des choses, on allait à des endroits où on n'avait le droit d'aller, on ne se mêlait de choses qui ne nous regardaient pas. On inventait. Une fois, on s'est même mis à fabriquer des flèches pareilles à celles qu'on vendait dans les magasins, dotées de plumes et qui retombaient quand on les lançait. On en avait eu, et après on s'est mis à les fabriquer nous-mêmes et on les tirait contre les poules, les dindons et les canards. Des choses de ce genre, mes parents les considéraient comme très graves.

Ou alors soûler les canards ! On leur faisait avaler du maïs avec de l'alcool, et après on s'amusait à les voir se dandiner de travers... Ça, c'étaient des bêtises bien plus sérieuses.

À cette époque, quand j'avais quatre ou cinq ans et que je devais aller à l'école matin et après-midi, on avait acquis un beau répertoire de gros mots auprès des charretiers, des bouviers, un vocabulaire complet qu'on n'avait pas le droit, bien entendu, d'utiliser. Il y avait sans doute un peu de tolérance de nos parents envers nous, on était ce qu'on appelle des enfants gâtés, et on piquait sans doute des petites colères quand on ne nous laissait pas faire ce qu'on voulait ou alors on protestait quand on n'était pas d'accord.

Je me rappelle parfaitement que la maîtresse nous punissait parfois. Quel genre de punition ? « Debout au coin ! » Ou alors « À genoux au coin ! » Pas très longtemps, bien sûr, ce n'était pas une torture, plutôt une menace, mais elle le faisait de toute façon. « Tu es puni, au coin et à genoux ! » « Tends les bras ! » Parfois elle nous menaçait de nous faire porter des livres et de nous mettre des grains de maïs sous les genoux parce qu'on parlait en classe, ou qu'on avait dit un gros mot ou pour quoi que ce soit d'autre. On ne m'a jamais puni aussi fort, mais de temps à autre on me faisait mettre à genoux et tendre les bras, et on me menaçait d'autres punitions.

Bien entendu, on protestait, et j'ai appris très tôt à me révolter contre la maîtresse. C'était une vieille fille qui vivait à la campagne. En fait, on a eu plusieurs maîtresses, et à un moment donné, deux différentes. L'une qui était très bonne, qui s'appelait Engracia ; celle-là, on l'aimait beaucoup - c'est d'ailleurs l'un de mes plus vieux souvenirs - parce qu'elle nous apportait des jouets et qu'elle avait un grand prestige. Après, on en a eu deux autres, et puis Eufrasita est arrivée qui est restée plus longtemps. Elle n'était pas généreuse comme la première, mais plus stricte. Alors, quand il y avait un conflit, on se levait et on lui lâchait notre répertoire complet de gros mots, dont le plus raffiné de tous était « pute » ! On ne savait pas ce que ça voulait dire, mais on savait que c'était quelque chose d'offensant. Après, bien sûr, on détalait, on sautait par la fenêtre qui donnait sur un couloir du fond, on sautait par-dessus la balustrade et on s'échappait jusqu'à ce que la tempête s'apaise et qu'on retournait à l'école.

On lui faisait des crasses, à la maîtresse. Une fois - juste un jour où ma mère était allée par hasard à l'école - je me suis disputé avec la maîtresse : je largue donc ma flopée de gros mots, je saute par la fenêtre à toute vitesse - j'étais agile, maigre, je courais à droite et à gauche à faire les quatre cents coups - j'enfile le couloir en direction des W.C. qui étaient non loin, je saute la balustrade, j'atterris par terre et je m'étale ; il y avait là une planchette, comme celle qui sert à refermer les boîtes de pâte de goyave, ou quelque chose comme ça, avec un clou, et j'ai eu beaucoup de chance, parce je ne me suis pas enfoncé le clou directement dans le visage, ou dans l'œil, mais dans la langue, et aussitôt j'ai commencé à perdre beaucoup de sang, parce que n'importe quelle blessure dans le palais saigne beaucoup. Tous mes vêtements étaient couverts de sang. Bien entendu, quand il vous arrive un malheur pareil, tomber, s'enfoncer un clou, saigner beaucoup, vous oubliez tout, vous demandez l'amnistie et vous retournez à l'école auprès de la maîtresse. Et ma mère, qui était là, m'attrape et me dit : « Tu l'as bien mérité ! C'est le petit Jésus qui t'a puni ! » Vous vous rendez compte : insulter la maîtresse, partir en courant et s'enfoncer un clou dans la langue ! Ma mère a sûrement cru que c'était un châtiment de Dieu.

Nous, on ne blasphémait pas, on ne maudissait pas. Certains travailleurs le faisaient en revanche. [Manuel] García, le cuisinier, le faisait à tout bout de champ. C'était un Espagnol qui était resté invalide à cause des rhumatismes et il avait un fichu caractère. Lui, il maudissait beaucoup, mais pas à la maison ; on l'avait bien prévenu. Ça lui échappait parfois peut-être, mais ce n'était pas une habitude.

Nous, on utilisait le répertoire complet des travailleurs, tous les gros mots possibles et imaginables, et on les utilisait comme des armes blessantes.

L'autre grande distraction, c'étaient les combats de coqs de Birán. Je les aimais bien. Ramón était mon complice et mon partenaire dans ces cas. Je n'en étais pas fanatique non plus, mais il n'y avait pas autre chose à Birán. Le gallodrome ne fonctionnait d'ailleurs que pendant la campagne sucrière, la seule époque de l'année où les travailleurs, les Haïtiens, avaient un peu d'argent à miser sur les combats de coqs ; à la morte-saison, il n'en était pas question, ils n'avaient pas d'argent...

Le gallodrome, on le louait à quelqu'un, et il était ouvert le dimanche et les jours de fête. Différents amis possédaient des coqs. Quand on est devenus un peu plus grands, Ramón en avaient quelques-uns. Moi, à l'époque, j'étais en internat, mais je retournais à Birán à la Noël et j'assistais aux combats de coq même si je n'avais pas d'argent.

Ce qui rendait les combats de coqs plus passionnants et l'atmosphère plus tendue, c'étaient les paris. De quatre-vingts à cent personnes se réunissaient là, presque tous des hommes - très peu de femmes y assistaient - ils venaient de plusieurs kilomètres à la ronde et ils amenaient leurs coqs dans des sacs de toile, généralement de couleur bleue ou blanche. C'étaient des bêtes de combat que ces coqueleux élevaient à coups de sacrifices, parce qu'il fallait les nourrir bien - avec parfois des œufs, du maïs - pour qu'ils soient forts, les entraîner, les faire courir.

Un coq de combat, c'est un peu comme un boxeur, auquel il faut donner une alimentation spéciale, un entraînement spécial. Les coqs de combat, on ne les laissait pas monter les poules. Mais ça, ça reste à prouver scientifiquement, car j'ai lu une fois des études sur les sportifs olympiques qui étaient arrivées à la conclusion qu'il n'était pas nécessaire qu'ils soient chastes. Mais, à cette époque, et peut-être encore aujourd'hui, les coqueleux pensaient que si leurs coqs étaient au milieu de leur harem, s'ils montaient les poules, ça les affaiblissait. Les coqs de combat vivaient donc dans des cages à part, séparées des poules, bien alimentés, bien entraînés et aussi rageurs. Il se peut que cet ensemble de facteurs stimule leur esprit belliqueux, leur esprit guerrier, leur incroyable instinct guerrier, parce que ces animaux-là, avec un courage absolu, mouraient au combat.

Donc, il y avait des paysans et des travailleurs qui élevaient des coqs de combat, les alimentaient, les entraînaient, et puis qui les faisaient combattre dans le gallodrome. Bien entendu, les paris n'étaient pas de cinq cents pesos, ni même de cent, personne n'avait tant d'argent ! C'étaient des paris de cinq pesos, allez savoir, ou parfois de dix ou quinze. Il y avait une liste préparée. L'un misait cinquante centimes sur tel coq, l'autre un peso, un autre encore deux pesos... Et vous aviez donc, par exemple, de quinze à trente personnes qui pariaient sur un coq, et autant qui pariaient sur son adversaire. Il y avait différents types de coqs : le coq couleur cannelle, le coq roux rayé de noir, le coq noir et blanc, le coq indien, le coq sans queue, et celui qu'on appelait « poule », parce qu'il avait une forme spéciale et qu'il était moins courageux que les autres mâles. Il y avait donc différentes races et surtout différentes couleurs de plumage, ce qui permettait de les distinguer pendant le combat.

Mais ce n'était pas seulement l'intérêt des paris qui jouait. Ça dépendait aussi de si le coq était connu, s'il avait du prestige, si vous étiez ami de son propriétaire. Tous ces facteurs influaient. Les combats étaient pleins de tension, parce qu'ils ne touchaient pas seulement les sentiments, mais aussi le porte-monnaie.

Ceux qui pariaient à partir des listes devaient verser un petit pourcentage de leurs gains à celui qui gérait le gallodrome, sans doute dix pour cent ou quelque chose comme ça. Il y avait des paris officiels et des paris en douce. Les courageux pariaient cinq pesos au beau milieu du combat. Si le coq sur lequel ils avaient misé étaient en train de perdre, alors ils pariaient sur celui qui était en train de gagner : de cinq à un, de cinq à deux. À l'inverse, si le coq était en train de perdre mais qu'on continuait à miser sur lui parce qu'il était bon et qu'il allait sans doute gagner, alors on misait trois à cinq sur celui qui perdait.

Les combats de coqs étaient une bonne distraction. Ils remontaient comme tradition cubaine à la guerre d'Indépendance. La plupart des paysans en étaient amateurs.

Les femmes, elles, très souvent n'aimaient pas ça, et avec juste raison parce qu'elles ne voulaient pas que leurs hommes y aillent perdre de l'argent. En fait, à ce jeu, vous perdiez toujours, et je vais expliquer pourquoi. Le coqueleux devait consacrer du temps à son coq, l'entraîner, le nourrir, et après il devait parier : s'il gagnait cinq pesos, trois pesos, il les dépensait presque aussitôt, puisque c'était de l'argent en plus, à manger ou à boire, et il privait sa famille de cet argent. Les familles souffraient en général à cause de ces combats, mais ils étaient très populaires parmi les paysans, et puis c'était le seul spectacle à Birán. Il n'y en avait pas d'autre.

Logiquement, quand j'ai vu et connu ces combats de coqs, je me suis enthousiasmé. Je pouvais bien avoir de la sympathie pour tel ou tel coq ou être ami d'un coqueleux. J'allais donc voir les combats et je pariais aussi un tout petit peu, un peso, deux pesos, car je n'avais pas d'argent. À cet âge-là, les garçons préféraient des choses comme les glaces, les bonbons, le cinéma, les jouets. On était déjà aliéné par l'argent, au sens où le dit Marx, on souffrait déjà de ce mal, et quand je rentrais en vacances à Birán, j'allais parier sur les coqs comme les autres.

Il se peut bien que Ramón et Raúl aient été plus amateurs que moi des combats de coqs, mais je me rappelle avoir possédé moi aussi un coq, dont on m'avait fait cadeau, bien entraîné, et je croyais que le mien était meilleur que tous les autres, que c'était le plus courageux. Ce n'est pas moi qui l'entraînais, bien entendu, car je n'étais pas un spécialiste, c'étaient des coqueleux qui s'en occupaient. J'avais donc un coq, moi aussi, mais Ramón, lui, en avait plusieurs. En fait, c'était lui qui s'occupait du mien, parce que la saison des combats de coqs durait environ quatre mois, autant que la campagne sucrière, et comme à l'époque j'étais en internat en ville, je ne retournais à Birán que deux semaines en fin d'année, puis je retournais à l'école pendant trois mois, je revenais aux vacances de Pâque, pendant la Semaine sainte où il y avait trois jours de combats de coqs : le Vendredi saint, le Samedi saint et le dimanche de Pâque. C'est donc Ramón qui s'occupait de mon coq, qui pariait et qui devait m'envoyer l'argent par virement postal s'il gagnait quelque chose ; la plupart du temps, c'était deux ou trois pesos ; le maximum que j'ai reçu, ça a été cinq pesos. « Ton coq a combattu. » « Ton coq a gagné. » C'était tout un événement. Et moi, j'étais tout fier de mon coq : je ne l'avais pas vu combattre, mais il avait gagné et je touchais quelque chose. En fait, le jour où le coq a perdu, Ramón ne m'a pas envoyé le compte, comme il le faisait normalement.

Je ne rentrais en vacances que pour la Noël, et j'allais aux combats de coq qui ne se déroulaient que le 24, le 25 et le 31 décembre et le 1er janvier. On entendait parfois le boucan depuis la maison, car le gallodrome était installé à environ cent cinquante mètres direction Sud, pas loin du magasin, de la poste et la boulangerie. Et le dimanche, on entendait des grands cris : « Ouh ! Ouh ! » et des gens en tant de taper du pied sur les planches, parce que c'était une enceinte en bois avec de la sciure dedans.

Le gallodrome était en bois, avec un toit de zinc, et des sièges à différentes hauteurs. En bas, autour de l'enceinte qui faisait une dizaine de mètre de diamètre, se tenaient les propriétaires, ceux qui dirigeaient les combats, car il y en a un, le manager, qui dirige et qui, quand il le faut, excite le coq ou lui suce le sang s'il est blessé, ou lui jette de l'eau s'il semble fatigué. Oui, oui, on traite le coq comme si c'était un boxeur : il n'y a pas de round, mais il y a des moments où on arrête le combat parce que les coqs sont épuisés, ou que l'un est resté aveugle, remue la tête mais ne voit plus l'autre.

Parfois, un coq était en train de perdre et tout d'un coup il se revirait, autrement dit il sautait, il battait des ailes, il frappait de ses ergots très pointus et il liquidait l'autre coq, ou lui donnait un coup de bec très dur. Et le boucan alors était énorme, il s'entendait au moins à cinq cents mètres de là, parce que le public trépignait sur les sièges, contre le mur, un boucan d'enfer. Si vous n'étiez pas à l'intérieur, vous saviez que quelque chose se passait au gallodrome rien que pour le raffut.

Quand le propriétaire d'un coq se rendait compte que l'animal ne pouvait plus rien, il le retirait parfois, mais très souvent il le laissait jusqu'à qu'il meure ou devienne aveugle. Un coq aveugle, s'il servait à ça, on l'utilisait comme étalon.

Oui, les combats de coqs, c'était tout un événement. Combien de combats il y avait le dimanche ? Dix, douze, quatorze... Ils commençaient à huit heures du matin et ils finissaient à six heures de l'après-midi ou presque de nuit. Bref, quasiment depuis le lever du jour jusqu'au coucher du soleil. Les gens buvaient de la bière bien froide, mangeaient des friands, de tout. Voilà quelle était l'ambiance d'un gallodrome, un endroit pas du tout pour de petits garçons. Je ne sais pas ce que nous faisions là, mais nous y allions le dimanche chaque fois que nous pouvions.

Je ne me rappelle pas la première fois où je suis allé au gallodrome, mais ça a dû être assez tôt. Et je buvais de la bière et mangeais des friands. Chez nous, on nous laissait y aller. En fait, nous faisions presque tout ce qu'il nous chantait, surtout quand nous étions adolescents. À Santiago, il y avait des gallodromes, mais il ne me venait pas à l'idée d'y aller, ce qui veut dire que ce spectacle ne m'intéressait qu'à l'occasion.

Je dois avouer - et j'en avais conscience - que ces gens qui misaient sur les coqs et étaient viciés par le jeu me faisaient de la peine, me faisaient pitié parce qu'ils travaillaient très dur pour réunir dix, quinze ou vingt pesos, et qu'ils perdaient cet argent au gallodrome aux dépens de leurs familles. J'ai compris ça assez tôt et j'ai eu conscience que c'était quelque chose de très négatif.

Voilà pourquoi la Révolution a combattu et aboli d'emblée, pour une question de principe, tous les jeux de ce genre : les casinos, les dés, toutes les formes de jeux illégaux mais tout à fait tolérés, et les jeux légaux, les jeux de hasard, la loterie... Et c'est dans cette idée qu'on a aussi interdit les combats de coqs, pas spécialement par amour pour ces animaux, je dois le dire, mais par amour pour les gens qui perdaient leur argent et en souffraient. En fait, la raison essentielle pour laquelle nous avons interdit les jeux, c'était leurs conséquences négatives sur la morale et la mentalité de la population, parce qu'il nous semblait que beaucoup de gens voulaient régler leurs problèmes par un coup de chance, par le hasard, et non par l'étude, par l'application, par le travail. De toute façon, je crois que la passion du jeu est un vice, parce que les gens s'y laissent aller, cessent de faire les efforts nécessaires pour étudier, se dépasser. Rêver d'un coup de hasard, miser sur la chance pour gagner de l'argent, rêver de décrocher le gros lot ou de gagner à la roulette, me semble avoir des effets très nocifs.

Peut-être avons-nous été un peu extrémistes, ou même trop extrémistes parce que les paysans, par tradition, aimaient élever des pigeons voyageurs, des coqs de combat, qui peuvent être aussi un hobby, un sport ou un spectacle comme la corrida. Peut-être aurions-nous dû interdire les paris et autoriser les combats de coqs, car c'est une tradition centenaire. En fait, quand vous interdisez quelque chose de ce genre, vous poussez certaines gens à le faire clandestinement, car il y avait des Cubains vraiment très amateurs des coqs. Peut-être aurait-on pu tolérer les combats de coqs comme sport et non comme un instrument de paris et de jeux, parce qu'on élève bien aussi de chiens de combat et d'autres animaux dans ce même but.

L'élevage de coqs s'est maintenu, mais comme une activité commerciale, comme exportation, car nous avons de très bons exemplaires. D'ailleurs, quand j'ai eu l'occasion d'étudier un peu de génétique animale, de génétique relative à l'élevage et que j'aie pu connaître et maîtriser les principes de cette science, parce que je me suis beaucoup intéressé ensuite à cette branche qui repose sur la sélection, à partir des résultats individuels, de chacun des animaux - conversion en viande, rendement en lait, capacité de conversion de l'aliment en lait - je me suis demandé si un généticien pourrait produire des coqs champions qui obtiendraient la victoire avec de quatre-vingts à quatre-vingt-dix pour cent de probabilités.

Me rappelant l'époque où je participais à ce jeu, je me suis mis, par simple exercice mental, à calculer comment on pourrait développer des coqs qui remporteraient tous leurs combats ou qui auraient la possibilité de le faire. Il faudrait tout simplement appliquer les lois de la génétique et, à partir de la sélection d'animaux capables de liquider l'adversaire - je sais que ces qualités s'héritent - on pourrait produire des animaux qui perdraient rarement. Je l'ai pensé dans une perspective commerciale : si un pays le veut et recourt à la sélection, il peut, à partir d'une masse donnée, produire des coqs qui auraient de quatre-vingts à quatre-vingt-dix pour cent de chance de gagner tous les combats. Mes connaissances de la question m'ont donc permis un jour de me rendre compte de ça. Les paysans, bien entendu, appliquaient aussi la génétique, mais très élémentaire : c'était le coq qui remportait deux, trois ou quatre victoires ou plus qu'ils utilisaient comme étalon.

Bien entendu, les gens qui sentent un grand amour pour les animaux ne seront jamais d'accord avec les combats de coqs. Mais il existe un penchant. Pas un penchant positif, non. Un penchant pour la chasse. À Birán, j'ai eu très tôt cet instinct de chasseur, d'abord au lance-pierre, ensuite à la carabine. On chassait toutes sortes d'oiseaux. Je crois avoir maintenant bien plus conscience de la nécessité de les préserver, de sauvegarder la nature, et je serais incapable aujourd'hui de tirer sur un oiseau. Mais, quand j'étais gamin, tout me servait de cible. Après, on est devenu plus sélectifs, on chassait les oiseaux qu'on pouvait manger, ce n'était plus la chasse de n'importe quel volatile.

KATIUSKA BLANCO. Lors d'une de mes visites à Birán, j'ai bavardé avec Dalia López, votre condisciple à l'école, et elle m'a mentionné plusieurs de vos amis de l'époque...

FIDEL CASTRO. Oui, oui, bien sûr, les garçons de l'endroit : Carlos Falcón, Flores Falcón, Benito Pereira. Nous étions un petit groupe, les frères, les cousins aussi. Toujours ensemble à faire les quatre cents coups.

Ramón m'utilisait comme coq de combat. Il faisait le manageur, et moi je me battais. Parfois, je devais boxer contre quelqu'un qui était plus fort et je ne m'en sortais pas toujours très bien, parce que, en plus, la boxe qu'on pratiquait ce n'était pas comme un sport, c'était au sérieux. On nous mettait l'un devant l'autre, on tirait à la courte paille, et à boxer ! Plus d'une fois, je m'en suis mal sorti... C'était l'une des choses que Ramón me faisait faire.

Tout petit, Ramón souffrait déjà d'asthme. Je m'en souviens parfaitement. Je ne sais si c'était une allergie à l'environnement ou à l'humidité, ou alors par rapport à un aliment, mais il avait de fortes crises. C'était d'ailleurs assez désagréable quand il avait ses attaques. Je me rendais compte la nuit, parce que nous dormions dans la même chambre, quand nous avons été un peu plus grands, combien il souffrait. On lui donnait de l'éphédrine. Il fallait le maintenir pour lui faire avaler la cuillerée, il pleurait, et il passait la nuit dans ces conditions. C'était d'ailleurs dangereux parce qu'il n'y avait pas de bouteille d'oxygène à cette époque-là, ni de ventilation pulmonaire ni les médicaments d'aujourd'hui. Et cette maladie répercutait sur sa condition physique : il était plus faible que moi, qui ne souffrais pas d'asthme, qui étais en bonne santé, qui étais léger, agile. On était maigres tous les deux, et c'est pour ça que moi j'étais le boxeur et Ramón le manageur. Des stupidités de gamins, en fait ! Mais on était toujours ensemble, dans la rivière, à la chasse, partout. Et accompagnés des autres garçons du coin.

Des filles faisaient partie aussi de notre groupe et j'ai fait attention assez tôt à elles. Quand vous vivez à la campagne, en pleine nature, vous recevez des influences - je ne veux pas trop parler de ça - et j'ai pris conscience, dès que j'ai eu l'âge de raison, de la présence des filles. Trop tôt, malheureusement. Mais c'est comme ça à la campagne, parce que tout vous y pousse. À ce sujet - je l'ai dit d'autres fois à des journalistes - je ne serai pas aussi franc que Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions. Mais c'est typique de la campagne. Je crois que tous les petits paysans se caractérisent en général par une grande précocité.

Dans le groupe, donc, il y avait des filles pour lesquelles j'éprouvais une affection du genre familial, comme mes cousines, et des voisines comme Dalia López.

KATIUSKA BLANCO. Comandante, je me rappelle avoir bavardé avec vous un bon moment au sujet de votre enfance, une matinée de février 2008, peu après la publication de mon livre Ángel, la raíz gallega de Fidel [Ángel, la racine galicienne de Fidel]. Vous vouliez savoir d'où j'avais tiré l'information que vous pesiez cinq kilos quatre cents à votre naissance. Ça vous semblait démesuré, presque impossible à croire, et vous contestiez les souvenirs familiaux qui confortaient ce mythe. J'ai révisé les documents et j'ai cherché à nouveau les voix de l'histoire. Les témoignages de Ramón et d'Angelita coïncidaient, mais, toujours méfiant et dubitatif, vous continuiez de me demander d'où j'avais tiré ce renseignement et s'il y avait alors où peser les bébés à leur naissance. Je vous ai écrit qu'il avait toujours existé à Cuba la coutume de porter les enfants dans les épiceries et de les peser au milieu du brouhaha du magasin et sous le regard souriant des vendeurs qui se prêtaient aimablement à cette cérémonie. Dans les premiers jours de la naissance d'un bébé, la question que les visites posaient aux parents étaient inévitablement : « Quel prénom lui avez-vous donné ? Combien pesait-il ? ». Ça vous semble toujours une exagération ?

FIDEL CASTRO. À cette époque, on considérait comme un signe de bonne santé qu'un bébé pèse beaucoup, alors qu'en fait, le plus correct est qu'il pèse entre deux kilos trois quarts et un peu plus de trois kilos. Si le bébé pesait plus, les paysans le regardaient avec orgueil parce que c'était une preuve de bonne santé. Les gros, on en faisait des éloges ; les maigres, on pensait qu'ils étaient malades. Il est prouvé aujourd'hui que les bébés doivent peser moins de quatre kilos cinq cents et que les gens doivent être minces s'ils veulent préserver leur santé. Les conceptions ont beaucoup changé. Les seules personnes qui devaient savoir combien je pesais, c'étaient mon père et ma mère, qui l'ont sans doute raconté aux autres. Bien entendu, je n'ai aucun souvenir de ça, mais certains membres de la famille auxquels tu as posé la question t'ont parlé de cinq kilos quatre cents.

KATIUSKA BLANCO. Puisque nous parlons de naissances heureuses, il faut évoquer aussi les malheureuses, celles qui se transforment en tragédie. Votre père, Ángel, a été marqué par une expérience de ce genre, car il est resté orphelin à onze ans. Sa mère, Antonia Argiz, a accouché d'une fille qu'on a appelée Leonor, mais toutes deux sont mortes peu après. Je me souviens aussi de votre tante Antonia Ruz. Comment vivait-on ou interprétait-on la mort à Birán ? Il y existait beaucoup de croyances, de présages, de superstitions ? Prévoyait-on des malheurs ?

FIDEL CASTRO. L'enfant, on lui parlait des choses de la famille, on lui parlait de Dieu, mais pas comme une classe de religion. Vous étiez entouré de croyances : ça, c'est bon ; ça, c'est mauvais ; ça, ça porte malheur : par exemple le passage d'une chouette était de mauvais augure. On vivait comme à l'époque romaine ! Un peu comme ce que raconte Tite-Live dans son Histoire romaine, sur toutes sortes de présages et de superstitions. Quand, devenu adulte, je l'ai lue, je me suis rendu compte que les Romains vivaient avec au moins autant de superstitions que nos gens à nous à la campagne, voyant des présages partout, des mauvais augures, avec un brassage de religions, de croyances, parmi lesquelles il y avait la croyance en Dieu, aux saints, et aussi la croyance à d'autres saints qui ne faisaient pas partie du calendrier catholique ni du rituel chrétien, un brassage de tout. Et les adultes vous expliquaient bien entendu ces curiosités.

La mort ? Bon, là encore, les adultes priaient, par exemple pour le décès de cette tante, et la tristesse régnait. Comme je l'ai dit, ils ont dû se charger de ses enfants. C'est la grand-mère qui l'a fait, aidée par la famille. Mon grand-père possédait son bien, il avait son travail et il recevait l'aide de la famille. Le père, José Soto Vilariño, un employé espagnol, une espèce de contremaître de l'exploitation, avait un poste et un salaire, et il aidait aussi les grands-parents à élever leurs enfants.

Mes cousins vivaient avec les grands-parents dans une maison située à environ un kilomètre de la nôtre. Et une cousine, du même âge que moi, y est allée avec le statut de fille, mais sans recevoir tous les égards que mérite une fille. C'était un peu le parent pauvre de la famille. Je me rappelle qu'à la naissance de mes sœurs, elle devait avoir huit ou neuf ans, et elle aidait aux travaux de la maison. Elle, on n'a pas cherché à lui faire faire des études comme nous. Elle recevait un appui, elle faisait partie de la famille, mais elle avait des obligations ménagères. Quand j'y pense maintenant, ça m'irrite, mais à l'époque ça me semblait naturel. On s'entendait tous bien, il n'y avait apparemment pas de disputes, mais elle n'a pas reçu le même traitement que nous question études. On ne l'a envoyée à aucun collège ou lycée en ville, on lui donnait des tâches ménagères à faire. Oui, on aurait dû l'envoyer dans un internat, comme on l'avait fait pour moi et pour les autres.

Ç'avait à voir avec les coutumes de l'époque. Quand vous donniez une protection à quelqu'un dans votre famille, vous lui procuriez un toit, de la nourriture, et même de l'affection, mais vous ne la traitiez pas de la même manière que vos enfants. Elle, elle s'occupait des enfants plus petits, une tâche qu'on ne m'aurait jamais confiée à moi - ce dont je me réjouis beaucoup - pas plus qu'on ne la confiait à Angelita, qui était pourtant l'aînée.

Dans ce milieu paysan, il ne régnait pas suffisamment d'idées justes : on croyait avoir fait beaucoup pour elle en l'installant à la maison, nourrie et blanchie. C'était typique de l'époque. Je ne peux pas juger ma famille avec mes idées de maintenant, mais je comprends que ce n'était pas juste. Et je ne l'oublie jamais, elle, bien qu'elle vive loin : elle s'appelle Clara, nous avons le même âge, et son arrivée à la maison a été quelque chose de bon pour moi, malgré la tristesse qu'elle portait en elle.

Quand j'évoque des naissances au milieu de soubresauts, je me rappelle celle de Raúl, le 3 juin 1931. Je me rappelle bien ce jour, où ma mère a enfanté, à quel endroit de la maison... J'étais dans le couloir, il faisait déjà jour, j'écoutais des cris horripilants, terribles, tout le temps qu'a duré l'accouchement, plusieurs heures, l'agitation dans la maison. Isidra Tamayo, la sage-femme, était là. Je me souviens parfaitement du moment où Raúl a fini par naître et de l'immense bonheur de cet instant.

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